La France d’Ouest en Est

Alors ça y est, c’est aujourd’hui. C’est le grand départ que nous préparons depuis des mois, et nous ne sommes pas prêts. Les derniers jours ont été consacrés au mariage, à la famille et aux amis. Les affaires sont en vrac étalées dans la pièce, il y en a partout et ça doit rentrer dans la remorque et les deux sacoches, en deux heures. Nous n’avons plus le choix, dans deux heures la famille débarque pour assister à notre départ. Alors nous nous activons, nous trions, nous faisons tout rentrer dans des trousses, filets, sachets, sacoches qui nous permettront d’organiser nos affaires et de nous y retrouver plus facilement dans la remorque. On y est presque, la remorque est fermée, toutes nos affaires sont au garage avec le vélo. La famille commence à arriver. On rigole, on nous prend en photo, le vélo est inspecté sous toutes les coutures.

Je remonte à l’étage faire un dernier petit tour dans ma chambre pour vérifier que nous n’avons rien oublié ; une boule commence à se former dans ma gorge. Je redescends. De toutes façons je ne vais pas pleurer, ils sont au moins vingt à être venus nous regarder partir, ce n’est pas le moment. Et puis vient le premier au revoir, et le deuxième. Et tant pis, je pleure, on pleure tous, on se serre dans les bras. On sort le vélo du garage et papi Michel insiste pour le pousser jusque sur la route. Ils sont six avec nous sur la ligne de départ pour les premiers kilomètres, ça nous permet d’étaler les au revoir.

Le top départ est donné, nous franchissons la ligne blanche du stop au bout de la rue et le peloton s’élance. J’agite le bras aussi longtemps que j’arrive à voir ceux qui sont restés. Nous pédalons en groupe dans la bonne humeur sous le soleil. Puis ils s’arrêtent ; ce n’est pas la pause pipi, c’est la dernière salve d’au revoir. On ne fait que ça ces derniers temps. On pleure encore, les vannes ont déjà lâché. Puis on se remet en selle, j’agite encore le bras le plus longtemps possible jusqu’à ce que le premier virage les fasse disparaître de mon champ de vision.

Et voilà. On y est. Tous les deux, sur notre vélo. L’aventure, c’est ça, c’est maintenant. Mais aucun de nous ne réalise. Nous n’avons quasiment pas échangé un mot depuis ce matin dans l’effervescence des préparatifs, et nous gardons le silence sur notre tandem. J’entends Victor renifler. Je ne suis donc pas la seule à pleurer. C’est dur en fait, et nous n’avions pas vraiment anticipé ce moment. Mais nous gardons en tête que si c’est dur pour nous, ça l’est d’autant plus pour nos familles et nos amis, ceux qui subissent la séparation, ceux qui n’ont pas choisi de nous voir partir au bout du monde. Comme dit la maman de Victor, il faut une pointe d’égoïsme pour oser réaliser ses rêves.

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Alors c’est parti. Forts de notre entrainement du mois de mai, nous essayons au maximum d’éviter les champs et les chemins que notre GPS s’obstine à vouloir nous faire emprunter. Nous privilégions les routes cantonales et départementales. Le trafic y est plus dense mais on avance mieux. Et puis notre attelage est bien visible avec son drapeau orange, ses bandes rouges réfléchissantes à l’arrière de la remorque, sa dynamo et ses pompons de tulle, vestiges du mariage, qui ont été accrochés sur le cadre par la famille au moment du départ. Victor, qui surveille le rétroviseur pour s’assurer que les voitures et camions nous voient et s’écartent, se tient prêt à nous jeter dans le fossé en cas de danger. Ça c’était le petit passage pour rassurer les parents. Mais tout est vrai !

Notre itinéraire nous fait principalement passer par des zones agricoles. Les colzas que nous avions vus fleuris début mai, ont perdu leurs fleurs et sont bientôt prêts à être récoltés. L’herbe fauchée sèche dans les champs et je suis fascinée par la mise en balles de la paille. Une première machine dotée de grands peignes rotatifs à l’arrière rassemble l’herbe en tas linéaires continus – j’apprendrai plus tard le terme technique pour les désigner, des andains – et une deuxième, la moissonneuse-presse, avale ces longs serpentins de fourrage laissés sur le sol pour en faire des bottes, rondes ou rectangulaires, qu’elle relâche dans le champ à intervalles réguliers. Il faut dire qu’à l’arrière du tandem, j’ai le temps de bien observer le ballet des machines agricoles.

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Nous traversons des villages aussi pittoresques que déserts. De vieilles bâtisses en pierre, des façades englouties sous la vigne vierge ou le lierre, de magnifiques corps de ferme défilent sous nos yeux. Les églises de village nous offrent l’ombre de leurs placettes et la fraîcheur de leur voûtes de pierre. Mise en application immédiate d’un conseil donné par Vincent et Fanny, aventuriers de leur état, avant notre départ : les cimetières, qui disposent toujours d’un point d’eau deviennent bien vite une halte systématique pour remplir les bouteilles et bidons. Nous peinons parfois à trouver des commerces ouverts, même en pleine journée. Si les villages comptent souvent plusieurs coiffeurs, banques et cordonniers, les épiceries en activité en revanche sont rares, et nous sommes souvent contraints de pousser jusqu’au supermarché qui a causé leur faillite pour trouver de quoi manger… Mais quand par chance nous traversons un village un jour de marché : bonheur et orgie de produits du terroir et de fruits de saison. Seuls le manque de place et la difficulté à conserver les aliments par 35° nous empêchent de prendre les saucissons par dizaines et les melons par cagettes.

Nos trois roues nous mènent également sur les lieux de l’enterrement de vie de garçon de Victor. Nous ne manquons pas de repasser devant l’Amazone – boîte de nuit, 3 salles 3 ambiances – ainsi que devant le pont duquel Victor à sauté à l’élastique et devant le château médiéval qu’ils ont visité (si si, visite culturelle pendant l’enterrement de vie de garçon).

TraP_20170626_125021verser la France d’ouest en est nous fait réviser notre géographie : nous traversons la Vienne, l’Indre, le sud du Cher, l’Allier, la Saône et Loire, le Jura, le Doubs, le Territoire de Belfort et le Haut-Rhin. Nous longeons la Loire et ses canaux, la Saône, le Doubs et le Rhin. Nous passons notamment sur le pont-canal de Digoin et le canal du Rhône au Rhin. Si les cours d’eau apportent une fraîcheur bien appréciable par ce temps de canicule, ils sont aussi le repaire des grenouilles, qui nous honorent de leurs concerts toute la soirée… et toute la nuit. Après le relief berrichon, les canaux de la Loire et leur quasi absence de relief arrivent à point nommé pour soulager nos cuisses. Les bateaux, que nous doublons allègrement, nous saluent. Puisque je ne vois pas la route et ne peux contrôler la direction de notre attelage, j’ai appris à faire confiance à Victor et à suivre ses indications. En revanche, longer les canaux met ma confiance et ma sérénité à l’épreuve. Ni les touffes d’orties, ni les eaux stagnantes des canaux, irisées çà et là de tâches d’hydrocarbures, ne m’attirent outre mesure et je lâche quelques « Pas trop à droite, Victor ! » effrayés. Les écluses, toutes flanquées de la maison du garde-écluse, à la manière des passages à niveau, rythment le parcours. La magnifique vallée du Doubs, creusée dans le massif jurassien, annonce le retour du relief. Dans le Haut-Rhin, nous dévalons des escaliers d’écluses presque sans effort jusqu’à notre arrivée à Mulhouse.

Cette traversée de la France revêt également une petite dimension littéraire. Nous traversons la région de George Sand la Berrichonne et je me remémore l’atmosphère de ses romans champêtres tels que la Mare au Diable ou François le Champi. Plus tard, nous passons près de l’école ou Alain Fournier a usé ses culottes et imaginé le personnage du Grand Meaulnes. J’essaie de me souvenir de l’ambiance onirique de ce roman qui m’avait beaucoup plu, mais en vain. Notre traversée du Jura, et notamment de Dole, me rappelle les romans de Bernard Clavel que j’ai dévoré à l’adolescence.

Victor voudrait que je lui raconte ces histoires, mais j’ai malheureusement une très mauvaise mémoire des livres. La contemplation des fils électriques qui bordent la route lui donnent plutôt l’envie de me faire un cours sur la puissance électrique. Ça me va, je n’y connais rien. J’en retiens (car Victor teste mes acquis régulièrement) que les pertes par effet joule sont égales à RI² et que P=UI.

19060059_10213231734092156_6149220185117928526_nLe voyage a commencé depuis maintenant deux semaines ; nous prenons petit à petit nos marques et essayons de trouver notre rythme. Si au début du périple il nous fallait plus de deux heures pour nous mettre en route, nous parvenons maintenant à petit-déjeuner, plier la tente après séchage, nous préparer et ranger toutes les affaires dans la remorque et les sacoches en une heure et demie. Peut encore mieux faire. Le sixième jour dans un camping des bords de Loire, nous rencontrons un couple de cyclistes retraités hollandais. Il est 11 heures du matin. Ils ont terminé leur étape du jour ; nous n’avons pas commencé la nôtre. Suite à cette rencontre nous tentons de modifier notre rythme et d’avaler le plus de kilomètres possibles le matin à la fraîche, l’objectif étant : avoir plus de temps pour ne rien faire !

Nous parcourons des distances journalières tout à fait raisonnables, entre 55 et 75 km au début, ce qui nous permet de ne pas avoir mal aux fesses trop vite et de ne pas être courbaturés malgré le dénivelé. L’entrainement vient petit à petit et nos étapes s’allongent. Victor suit de près nos performances : distance parcourue, vitesse moyenne journalière, pointes de vitesse en descente (52km/h à date) et record de lenteur en montée (8km/h). L’Eurovélo 6, itinéraire cyclable de 3500 km entre Saint-Nazaire et la mer Noire, que nous avons rejoint à Diou dans l’Allier, facilite grandement le choix de notre itinéraire.

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Avant de passer la frontière Suisse et de poursuivre jusqu’à Bâle, nous faisons étape près de Mulhouse dans la famille de Victor où nous sommes accueillis comme des princes. Nous profitons de cette pause pour nous reposer, bien manger (kougelhopf d’Anne-Marie, saucisse de viande, bretzels, fleischschnacka ou escargots de viande), planifier un peu la suite de notre itinéraire et visiter Colmar avec Martine et Mulhouse avec Gabriel, 80 ans, habitant sympathique et intarissable rencontré par hasard, qui nous fait découvrir la ville à vélo.

Aujourd’hui, mardi 27 juin, ce n’est pas sans une certaine émotion et excitation que nous nous apprêtons à passer notre dernière nuit en France avant un long moment…

 

Retrouvez toutes nos photos dans l’album France !

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5 commentaires sur « La France d’Ouest en Est »

  1. Nous vous avons rencontré en Mai lors d’une halte et nous avions passé la nuit dans l’auberge de jeunesse à Blois….Félicitations pour votre mariage, et nous allons vous suivre dans cette magnifique aventure !

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  2. Quel plaisir de lire ces lignes si bien écrites qui nous font partager votre périple ! Bravo, c’est passionnant ! Nous vous envoyons plein d’énergie positive pour trouver en vous la force de pédaler chaque jour et toute notre affection pour la suite de ce grand voyage hors de France dorénavant ! Gros bisous à tous les deux.

    Guylaine Launay

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  3. Bonjour Les Amoureux,
    Belles images de paysages et de courage.Ceci dit ,faites vite le Tour de France va partir de DUSSELDORF le 1 juillet, alors pédalez !!! Peut être les rencontrerez vous sur votre trajet 😉
    Nous on reste à Toulouse et vous encourageons depuis notre fauteuil .
    Manu & Danielle

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  4. C’est avec plaisir que j’ai lu le premier chapitre de votre grande aventure.
    Merci de nous faire participer à votre périple du fond de notre fauteuil.
    Bon courage à vous, grosses bises.

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