Kaliningrad et les Pays Baltes : fin du chapitre européen !

Avant de quitter la ville de Gdansk, nous arrosons l’obtention de nos visas russes double entrée de deux shots de vodka. Nos visas, valables 3 mois, stipulent que nous voyageons pour des raisons humanitaires et culturelles et que nous nous rendons à Moscou pour le compte de l’Association d’amitié franco-polonaise pour laquelle nous apprenons que nous travaillons… Aucun de nous ne parle polonais et nous saisissons mal le rapport avec notre venue en Russie. Mais plus le mensonge est gros, mieux il passe. Le sang réchauffé par la vodka, nous enfourchons le tandem pour notre dernière journée en Pologne sous des trombes d’eau. Dans l’après-midi, alors que nous venons de pousser le vélo dans le sable et la boue, nous sommes invités à boire le thé par le petit Philippe, 6 ans, envoyé par ses parents qui ne parlent pas anglais.

La Russie se rapproche. Après quatre contrôles de passeports, nous pénétrons dans l’enclave de Kaliningrad. 50 km sous un soleil de plomb nous attendent sur une route rectiligne, laide, monotone et sans arbres fréquentée par des camions et de gros 4×4 russes qui ne daignent pas se déporter pour nous doubler. La récompense de ces premiers kilomètres difficiles en territoire russe est décevante. Les faubourgs hideux de Kaliningrad avec leurs centaines de barres d’immeubles aussi délabrées que terrifiantes sont si étendus que nous doutons de tomber sur le centre-ville avant la nuit. Mais Kaliningrad, anciennement Königsberg, nous offre finalement ses quartiers centraux animés dont la laideur inouïe vaut le détour. Seuls les bulbes dorés de la cathédrale orthodoxe du Christ Sauveur tranchent avec le gris alentour. Nous passerons la nuit dans un motel glauque à souhait dont la tenancière ne parle pas un mot d’anglais et avec qui nous devrons négocier dur pour rentrer le tandem dans la chambre.

Le lendemain, nous quittons en hâte l’inhospitalière Kaliningrad et prenons la direction de la langue de terre que se partagent la Russie et la Lituanie. C’est un dimanche de beau temps et tous les Russes se rendent à la plage. Nous slalomons dans les embouteillages. Le lieu le plus en vue semble être la plage de Zielienoghradsk dont chaque centimètre carré est occupé d’un parasol, d’une serviette ou d’un fauteuil pliant. Lors d’un arrêt au marché, un ancien sous-officier de la marine m’aborde. Il est 11h15. Il m’explique qu’il n’en est qu’à sa troisième vodka de la journée. C’est ce qui lui permet d’être en aussi bonne santé à 66 ans. Son astuce infaillible pour se déplacer sans se faire verbaliser quel que soit son taux d’alcoolémie  : un vélo solex. Chat perché.

A la moitié de la digue environ, se trouve le poste de frontière. Quatre contrôles de passeports, une fouille de remorque et une bonne heure plus tard, nous sommes en Lituanie. En deux jours, nous sommes sortis et rentrés dans l’Union Européenne. Après cet intermède russe, nous avons le sentiment d’être de nouveau à la maison. L’asphalte se fait plus lisse sous nos pneus, des pistes cyclables apparaissent subitement, les villages et les ports sont ravissants, les rues sont calmes, l’eau du robinet est de nouveau potable, les Lituaniens parlent anglais. Nous suivons les méandres d’une jolie piste cyclable qui traverse une forêt de conifères moussue et moelleuse, coincée entre des dunes qui bordent chaque côté de la digue. Les bords de mer y sont sont magnifiques, sauvages et surtout, déserts. Nous nous lavons à l’eau de mer et campons dans le sable, sur les dunes ou les plages. Arrivés au bout de la digue, nous embarquons sur un ferry pour rejoindre le port de Klaipeda sur le continent ou des dizaines de vieux gréements sont amarrés. La traversée de la Lituanie par la côte aura été très courte et nous regrettons de ne pas avoir pu passer plus de temps dans cet agréable pays. Un matin, assis sur la plage, nous sirotons notre café brûlant en contemplant les vagues avant de nous mettre en route pour la Lettonie. Nous ne savons pas encore que cette journée sera la pire des deux premiers mois de voyage.

Passage de frontière, photo oblige, je grimpe sur les épaules de Victor comme à chaque fois que nous changeons de pays (sauf en Autriche car nous avons loupé le panneau et en Russie car nous doutions que les douaniers apprécient nos acrobaties). Et c’est parti pour longer la côte lettone et retrouver nos copains à Riga ; nous avons 6 jours. La journée commence sur une route rapide en travaux où des passages de circulation alternée interrompent la route tous les deux ou trois kilomètres. Bien évidemment, les feux ne sont pas assez longs pour laisser passer un vélo et les voitures qui attendent en face s’engagent avant que nous ayons traversé la zone de travaux… Nous décidons de quitter cette route pour longer la mer. Nous en sommes quittes pour quinze kilomètres de route terreuse et caillouteuse, où les fréquents passages de camions à toute allure ont créé un revêtement de tôle ondulée. Notre vitesse est considérablement réduite. Nos fesses et nos dos souffrent et je pense aux œufs que nous avons jugé plus sûr de stocker dans la remorque… Cette horrible route prend fin et nous nous engageons dans une forêt pour suivre la piste cyclable de l’Eurovelo 13 (itinéraire cyclable surnommé la “route du Rideau de fer” qui s’étend du Nord de la Norvège jusqu’à la mer Noire en Bulgarie). Le chemin, d’abord difficilement cyclable, devient finalement impraticable… Nous avançons tant bien que mal dans un mélange de sable, de boue et de graviers. Chaque tentative pour remonter sur le vélo se solde par une chute. Nous poussons le vélo dans ce bourbier. Nous avons continué en espérant que le chemin s’améliore, il est maintenant trop tard pour faire demi-tour. Nous sommes coincés. Il tombe des cordes. Des nuées de moustiques et de taons invraisemblables nous harcèlent, attaquent ce qui dépasse de mains et de visage, nous piquent à travers les vêtements. Vingt kilomètres nous séparent du prochain village, et, nous l’espérons, de la prochaine route goudronnée. Sur notre gauche, une dune, et derrière elle, la mer. Il semble impossible de hisser le vélo sur la dune et nous n’avons aucune garantie de pouvoir avancer sur la plage. Victor pousse le guidon avant, le dos tordu par rapport à l’axe d’avancée du vélo, les pieds dérapant dans le sable. Je pousse l’arrière de la remorque, le dos plié en deux, les genoux dans le menton. Le chemin a un profil de montagnes russes et je dois me redresser in extremis dans les descentes pour ne pas piquer du nez dans le sable. Nous sommes à bout de souffle mais les pauses laissent quartier libre aux insectes et nous sommes contraints de gesticuler dans tous les sens pour ne pas nous faire dévorer. Il est finalement préférable de continuer à avancer sans se reposer. Les coups d’œil au GPS sont désespérants, nous avançons extrêmement lentement. Sans se parler, nous savons que l’autre est en train de se demander si nous verrons la fin de cette forêt aujourd’hui, si nous allons vraiment devoir camper dans cette forêt hostile et infestée d’insectes. Victor est en nage et je suis au bord de la crise de nerfs. Dans un élan de désespoir, je profite d’un passage dans la dune pour aller jeter un œil à la plage. Je reviens et retrouve Victor se débattant avec un nuage d’insectes. Nous décidons d’escalader la dune pour pédaler sur la plage. Les moustiques nous laissent en paix, seuls les taons nous ont suivis. Nous forçons beaucoup moins pour pousser le vélo. Nous parvenons même à rouler un peu, à la lisière des vagues et du sable, mais pas plus de quelques dizaines de mètres à la fois. Cinquante fois nous perdrons l’équilibre dans le sable, cinquante fois, nous remonterons sur le vélo. Il nous reste dix kilomètres de lutte contre le sable et nous avançons toujours très lentement. La plage, déserte évidemment, est immense et magnifique. Des grains à l’horizon barrent le ciel tourmenté de grands coups de pinceaux. Malgré le déluge qui s’abat sur nous, je sens que nous avons repris le dessus. J’ai dompté mes nerfs. Victor fredonne du Joe Dassin. Tout va bien. La pluie n’est plus qu’un détail. Nous nous en sortons donc au bout de plusieurs heures, éreintés. Je m’en tire avec un dos vermoulu pour plusieurs jours et Victor avec une tique derrière le genou. Notre vélo aussi a souffert. Il est couvert de sel et de sable. Une pause dans un cimetière et nous le dessalons à l’arrosoir. C’était donc la première journée de vraie grosse galère du voyage.
Avis aux cyclistes de Lettonie : attendez que les pistes Eurovelo aient été réalisées, ou, si vous ne pouvez pas attendre, ne quittez sous aucun prétexte ce que les Lettons appellent l’autoroute A13, qui n’est en réalité pas plus grosse qu’une départementale.

Nous longeons la côte lettone encore quelques jours vers le Nord (en prenant soin d’éviter les chemins) avant de couper vers l’Est dans les terres, direction Riga. Depuis la République Tchèque, nous pédalons à un rythme soutenu pour être à l’heure au rendez-vous avec nos amis. L’intérieur de la Lettonie est incroyablement vide d’activités humaines et d’habitations. Nous traversons forêt de pins après forêt de pins et ne rencontrons que quelques hameaux isolés de maisons recouvertes de lambris pastel. Les cimetières ne sont plus raccordés aux réseaux d’eau et nous devons trouver d’autres sources d’eau potable. Les tombes sont dispersées dans la forêt et chacune est flanquée d’un petit banc et d’une lanterne.

A l’heure à Riga, nous sommes heureux de retrouver Charles, Thibaud, Camille et Nicolas avec qui nous visitons la ville avant de remonter tous ensemble vers Tallinn. Quelques jours d’adaptation à la vie en groupe sont nécessaires. Victor n’a plus l’habitude de parler longtemps à autant de personnes en même temps. Pédaler à plusieurs est aussi nouveau pour nous. Le rythme est légèrement plus soutenu que notre rythme habituel mais les pauses beaucoup plus nombreuses ! Notre peloton nous accompagne sans problème et oublie bien vite ses craintes de ne pas réussir à pédaler assez vite ainsi que ses velléités de confort pour la nuit. Le pays étant relativement vide, nous n’avons quasiment pas d’autre choix que de bivouaquer, du moins en dehors des villes. Tous semblent vite conquis par le camping sur la plage et la douche froide en plein air (ou pas !).

Un soir sur la plage, nous rencontrons Jovan, un Serbe d’une vingtaine d’années qui souhaite planter sa tente près des nôtres pour se sentir plus en sécurité. Jovan est un spécialiste du voyage sans argent. Ses maîtres mots sont débrouillardise et créativité. Le jour où ses parents l’ont envoyé s’acheter un costume pour son bal de promo, il est revenu avec un grand sac à dos. Ainsi a commencé sa vie de voyageur.

Nous passons la frontière avec l’Estonie et Alexis nous rejoint à Pärnu. Le lendemain, après avoir pédalé à sept toute la journée, c’est Thibaud qui nous quitte et nous sommes de nouveau six. Le soir même, alors que nous sommes en quête d’un endroit discret où planter nos trois tentes, Ilona, au volant de sa voiture, s’arrête à notre hauteur et nous propose de camper dans sa ferme. Nous sommes conquis par les lieux. Des bêtes paissent dans le champ attenant. Ilona insiste pour débroussailler toute la surface du champ pour nous. Alexis dégote un râteau et ramasse l’herbe coupée. Nous partageons notre dîner avec Ilona et apprenons qu’elle travaille pour la protection de l’environnement et de la biodiversité en Estonie. Nous ne pouvions mieux tomber. Les cris des chacals accompagnent nos parties de belote tardives.

L’Estonie est le paradis des amoureux de la nature, qu’ils soient cyclistes, randonneurs, pêcheurs, cueilleurs de baies ou de champignons. Le camping sauvage est autorisé, et même organisé. Nous dormons la plupart du temps dans des RMK campsites, aires de bivouac mises en place par l’office national de gestion et protection des forêts avec toilettes sèches, barbecue, tables, bois coupé pour le feu, poubelles. Le grand luxe. Et pour la douche, il y a la Baltique.

Nous arrivons à Tallinn à l’heure pour visiter la ville avant le vol retour de nos copains. Les deux capitales baltes que nous avons visitées sont extrêmement bien rénovées. Tellement qu’elles ont des allures de parcs à thème médiéval où des rabatteurs en costume de troubadours tentent d’attirer les touristes dans des tavernes au décor de carton pâte. Nous sommes hébergés à Tallinn chez Thomas et Kristina, qui nous font découvrir de charmants bars et restaurants. Nous rencontrons également Tiago, brasseur brésilien ayant entrepris un tour du monde des brasseries à vélo (le beercycletrip).

Nos amis s’envolent pour Paris. Cette parenthèse de vacances dans les vacances s’achève brutalement et nous repartons donc à deux pour longer la côte Nord de l’Estonie vers l’Est. La sortie de Tallinn nous mène à travers un nombre invraisemblable de zones commerciales mais nous arrivons bien vite dans le magnifique parc naturel de Lahemaa constitué principalement de forêts de pins et de marais. Nous sommes séduits par les villages de pêcheurs préservés et les villes balnéaires endormies même en plein mois d’août. Sauvage, la côte Nord du pays a des airs de Gaspésie. Les cormorans battent des ailes et l’on s’attendrait presque à voir des phoques se prélasser sur les rochers rosés.

Alors que nous cherchons un soir un endroit pour faire le plein d’eau, nous sommes plongés sans transition dans l’ère soviétique. On nous avait pourtant prévenus. L’Estonie compte environ 30% de Russes et ces derniers vivent principalement au Nord-Est du pays, notamment dans la ville de Narva, frontalière de la Russie. Le village où nous faisons halte compte une vingtaine de barres d’immeubles en béton d’environ quatre étages, et une supérette. Après le charme des maisons estoniennes aux lambris colorés et aux jardins verdoyants, le contraste est saisissant. Il n’y a pas de doute, ici plus personne ne parle estonien, nous sommes bien dans la direction de la Russie.

Nous pédalons jusqu’à Johvi, ville estonienne située peu avant la frontière, où nous avons prévu de prendre un train pour Saint Petersbourg afin éviter l’enfer des routes russes, réputées dangereuses pour les cyclistes. Le train ne part qu’à 19h00 mais nous arrivons en gare de Johvi sur les coups de 15h00 pour acheter nos billets, profiter de l’anglais parfait des Estoniens pour glaner des informations sur le transport de vélos et se préparer à l’embarquement de tout notre équipement. Sauf que la gare de Johvi est à l’abandon. Il n’y a ni guichet, ni panneau d’affichage, ni personnel. Juste un quai. Nous passons plus d’une heure aux prises avec un site internet russe qui plante (merci infiniment au Parlement Européen d’avoir supprimé le frais d’itinérance) pour acheter nos billets, dans deux wagons séparés. Nous montons ensuite sur le quai pour démonter le tandem, solidariser les deux parties à l’aide de sangles et de ficelles et protéger les raccords. Nous sommes fins prêts à embarquer et attendons l’arrivée du train sous l’orage. Nous avons 80 kilos de bagage à monter à bord. L’arrêt du train en gare doit durer 1 minute…

Retrouvez toutes nos photos dans l’album !

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4 commentaires sur « Kaliningrad et les Pays Baltes : fin du chapitre européen ! »

  1. « Salut les amoureux »,
    J’ai sué sang et eau avec vous en Létonie tant le récit est réaliste et passionnant ,
    Mathilde, tu as vraiment une très belle plume.
    Victor tu t’adonnes à Joe Dassin!! contaminé par la famille ou bien c’est le  » chemin de papa » qui t’as inspiré.
    Roulez vers l’été indien et vivez chaque moment mais pour ça je vous fais confiance.
    Je vous aime, à très vite pour la suite.
    Sylvie

    Aimé par 1 personne

  2. Ce récit est poignant Mathilde . Vous vivez une grande aventure faite de joies, de belles découvertes mais quelquefois oui il faut bien vous soutenir l’un et l’autre pour affronter les épreuves…Vous êtes courageux…Nous pensons beaucoup à vous et vous souhaitons une bonne poursuite de votre voyage. Gros bisous et bravo à tous les deux !

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  3. Salut!

    On ne se connaît pas, j’ai découvert votre blog par intérêt pour les voyages et je dois dire que je le lis avec beaucoup de plaisir!

    D’ailleurs, vous nous laisser sur notre faim à la fin de ce chapitre! Avez-vous réussi à charger vos 80kg de bagages, comment vivez-vous cette deuxième étape en Russie? Les trains russes sont-ils plus accueillants que leurs routes..? Bref, aytant dire que j’ai vraiment hâte de lire la suite!

    Je trouve votre voyage très inspirant, l’envie de parcourir l’Europe à vélo me titille depuis longtemps, et c’est en lisant des blogs comme le vôtre que ce projet devient toujours plus concret! 🙂

    Alors merci de partager votre expérience et je vous souhaite de continuer à vivre votre aventure pleinement!
    Au plaisir de lire la suite 😉

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    1. Merci pour ton message Myriam – nous sommes heureux de voir que nous créons à notre tour des vocations ! Nous avons publié 2 nouveaux articles depuis alors bonne lecture et bonne préparation !

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