De Oulan-Oude à Oulan-Bator

Nous quittons Oulan-Oude après une journée de repos décidée à la dernière minute, officiellement parce que c’est l’anniversaire de Victor, en vérité, parce que je me sens fatiguée. C’est donc en pleine forme que nous enfourchons notre monture à l’assaut du Sud de la Sibérie et du Nord de la Mongolie.

A la sortie de la ville, sur le parking d’une supérette (l’endroit idéal pour faire des rencontres), nous faisons la connaissance de Dario, prêtre polonais qui relie Irkoutsk à Pékin sur une bicyclette qui lui a été offerte le 25 mai 1997, au Vatican, par Jean-Paul II. True story. En attestent les autocollants de Vierge à l’enfant sur le cadre et les garde-boues. Dario a connu Jean-Paul II alors qu’il était encore cardinal à Cracovie, bien avant qu’il ne devienne pape, et nous offre un petit portrait de Jean-Paul II contenant un morceau de sa soutane. Avec ça dans nos bagages, il ne peut rien nous arriver. Nous pédalons quelques kilomètres en compagnie de Dario qui nous apprend qu’il a célébré une messe dans la cathédrale de Poitiers (!) et nous raconte ses nombreux pèlerinages à vélo dans le monde avec des groupes de jeunes catholiques. C’est assez impressionnant. Dario salue tous les automobilistes, envoie même des baisers de la main à la police, pousse de grands cris et roule au milieu de la route pour leur apprendre à partager la chaussée avec les cyclistes. Si on m’avait dit qu’un jour je me retrouverais assise à l’arrière d’un tandem en Sibérie à discuter en italien avec un prêtre polonais…

A mesure que nous approchons de la Mongolie, la taïga et ses forêts de mélèzes et de pins s’éclaircissent. Les paysages tendent de plus en plus vers la steppe et les temples bouddhiques commencent à côtoyer les églises orthodoxes. Nous vivons nos premières gelées nocturnes du voyage. Au petit matin, le thermomètre affiche 1,5° à l’intérieur de la tente et ce n’est pas sans mal que nous parvenons à nous extraire de nos duvets.

Un matin, au bout de 4 petits kilomètres parcourus en une demie heure, les cailloux d’une route en travaux ont raison de la solidité de notre attelage : la pièce qui relie la remorque à la roue arrière du tandem casse. Arrêt net sur le bord de la chaussée : impossible de continuer. Heureusement pour nous, il n’est que 9h30 ; nous avons toute la journée pour faire du stop et rejoindre la ville la plus proche, à 50 kilomètres. L’avantage des coins reculés et des routes peu fréquentées, c’est que quasiment tous les véhicules s’arrêtent devant mon petit pouce levé. Les voitures de gabarit standard sont trop petites pour nous accueillir avec nos affaires et les nombreux camions de chantier qui circulent sur la route sont souvent déjà chargés ou bien ne font que peu de distance dans notre direction. Mais à peine un quart d’heure plus tard, nous démontons le tandem en deux temps trois mouvements pour monter à bord de la fourgonnette de Lena et Nicolaï, qui, par chance, habitent à Kiakhta, la ville frontalière où nous souhaitons nous rendre pour faire réparer la pièce. Finalement, nous ne sommes pas malheureux de faire en stop les 50 kilomètres de route complètement défoncée qui nous séparent de la ville.

Lena et Nicolaï nous emmènent chez eux. Mais avant de s’occuper du vélo, on mange. En un rien de temps, Victor est installé à l’épluchage des pommes de terre et moi à celui des carottes, pendant que Lena coupe le chou. Quelques minutes plus tard, nous dévorons de grandes assiettes d’une délicieuse potée de légumes et de viande. Ils nous emmènent ensuite chez leur copain garagiste qui parvient à retirer le morceau de tige cassé coincé dans la pièce sans abîmer le filtage et Nicolaï nous fabrique une nouvelle tige. Nous sommes prêts à repartir. Mais Lena insiste pour que nous restions dormir. Nous hésitons quelques instants car nous pensions entrer en Mongolie le jour-même, mais finissons par accepter. Le sourire qui a illuminé le visage de Lena à ce moment-là en valait la peine. Nous visitons la ville en compagnie de nos hôtes et profitons de leur bania, une sorte de sauna à vapeur chaude, dans lequel on se fouette à coup de branches de bouleau ou de chêne et s’asperge d’eau froide. Un vrai bonheur. Lena nous réserve ensuite un cours de cuisine pour nous apprendre à préparer le plat national russe : des sortes de ravioles à la viande et aux oignons cuits à la vapeur. Lena n’en est pas à son coup d’essai ; elle a déjà préparé cinq ravioles quand je termine le premier. Nous apprenons également à les manger et découvrons que jusqu’ici nous faisions n’importe quoi : nous les coupions au couteau laissant tout le jus se répandre dans l’assiette (ce qui revient un peu à couper ses spaghettis). Ils se mangent avec les doigts et la technique consiste à faire un trou avec ses dents en bas du raviole et à en aspirer le jus (faire du bruit est autorisé). Nous communiquons grâce à une application de traduction, un guide de conversation, quelques mots d’anglais et surtout beaucoup de mimes. Les photos permettent aussi d’échanger. Nos photos sur le tandem en tenues de mariage les font beaucoup rire. Le lendemain, après quelques larmes, Lena remplit nos sacoches de nourriture, de cadeaux à rapporter à Nouméa et d’une nouvelle écharpe que je n’ai pas pu refuser. Nous quittons nos anges gardiens à regret et nous mettons en route pour la frontière sous la pluie, encore ébahis de l’hospitalité et la générosité dont ont fait preuve de parfaits inconnus à notre égard. Nous quittons donc le peuple russe, qui, hormis quelques spécimen du personnel ferroviaire, est un peuple avenant, démonstratif, chaleureux et généreux.

Un douanier russe au visage juvénile nous informe dans un français quasi parfait que nous ne pouvons pas passer la frontière à vélo, nous devons monter dans un véhicule. Nous le savions, mais avons voulu tenter quand même. Le couple mongol dans la camionnette derrière nous accepte de nous faire passer avec tout notre barda moyennant quelques roubles. Il tombe des cordes et nous sommes heureux d’être à l’abri dans la camionnette pour passer les nombreux contrôles de passeports et fouilles. Heureusement que nous avions révisé notre mensonge concernant l’agence de l’amitié franco-polonaise ; la douanière numéro 4 a lourdement insisté pour savoir ce que nous faisions en Russie… Après quasiment deux heures de formalités et d’attente, nous sommes en Mongolie ! Le “pays au ciel bleu” nous accueille donc sous un ciel gris et des trombes d’eau. Nous préférons croire que c’est la Russie qui pleure notre départ. Nous nous contenterons d’une trentaine de kilomètres sous la pluie glaciale et le vent avant de nous réfugier dans le premier hôtel sur notre route. Il n’y a pas d’eau chaude mais nous obtenons un sèche-cheveux pour nous réchauffer les orteils et faire sécher nos affaires détrempées.

Dès le lendemain et pour tous les jours qui suivront, la Mongolie tiendra sa promesse et nous offrira un magnifique ciel bleu. L’été semble s’attarder. En journée, le mercure monte au-dessus des 25° mais les nuits sont fraîches. La Mongolie nous régale de paysages dignes de cartes postales. Des steppes verdoyantes, des montagnes à 360°, des yourtes blanches dans les plaines, un ciel limpide, des troupeaux de moutons et de chèvres partout, des chevaux au galop au fond des vallées, des vaches au bord des routes, voire sur les routes, des marmottes, fouines et gerboises qui fusent dans les talus, de grands rapaces qui tournoient lentement au-dessus de nos têtes, des chiens errants, des cavaliers qui rassemblent leur troupeaux, des nomades en tenue traditionnelle, des nuits étoilées, des enfants hauts comme trois pommes sur des chevaux, des camions transportant des chargements de paille ou de laine défiant les lois de l’équilibre. Mais la Mongolie nous montre aussi ce dont les guides touristiques ne parlent pas : des fossés et bords de routes jonchés de déchets, notamment de sacs et bouteilles plastiques.

Cette traversée des montagnes du Nord de la Mongolie s’avère un vrai défi sportif. Aux nombreux cols que nous devons franchir chaque jour s’ajoute le vent : mon anémomètre vivant m’indique que nous avons 15 nœuds de vent établis en pleine face. Il faut savoir que les vents dominants en Mongolie soufflent du Nord au Sud. Sauf que, visiblement, ils ne dominent pas toujours.

Les Mongols que nous croisons sont extrêmement curieux. Il faut dire que les tandems à remorque fleurie ne courent pas les steppes. Plusieurs nomades, venus repérer leurs bêtes égarées à la jumelle depuis la colline où nous avons élu domicile pour la nuit, viennent inspecter notre campement. Notre tente ne leur semble pas confortable du tout. Notre vélo les intrigue et ils tapotent à plusieurs reprises casques et remorque. Sur un parking de supérette (décidément), des enfants nous demandent à essayer le tandem. Victor est bon pour quinze tours de parking avec un partenaire différent à chaque fois. Certains touchent à peine les pédales mais ils semblent apprécier l’expérience. Nous devenons vite l’attraction du coin et rapidement, les gérantes de la supérette veulent aussi leur tour de tandem.

La Russie et la Mongolie signifient aussi la fin des bouteilles de gaz compatibles avec notre réchaud. Nous passons à l’essence. Quand le vendeur du Vieux Campeur te fait une démonstration de l’utilisation du réchaud (avec un fioul domestique de qualité), ça paraît simple. Dans la vraie vie, quand tu te retrouves dans les steppes mongoles à essayer de faire fonctionner ton réchaud avec de l’essence siphonnée du camion russe de Nicolaï, ça se passe moins bien. La nuit tombe et nous peinons toujours à faire bouillir notre casserole d’eau, sous l’œil amusé de la Grande Ourse.

L’arrivée dans Oulan-Bator par une deux fois trois voies bien chargée est assez stressante. Les automobilistes circulent et déboîtent sans jamais utiliser leurs clignotants auxquels ils préfèrent l’usage du klaxon. Les volants à droite pour la moitié des véhicules ne facilitent pas la conduite dans un pays où l’on roule à gauche. Les règles de passage aux feux sont assez floues et les dépassements se font aussi bien par la gauche que par la droite. Les bus ont tous les droits et les piétons aucun. Heureusement, Victor est un pilote.

En entrant dans la ville, des odeurs pestilentielles nous assaillent : gaz d’échappement, relents d’égouts, vapeurs d’essence, décharges à ciel ouvert, plastique et pneus brûlés, usines fumantes, trous béants dans les trottoirs dont s’échappe de la fumée. Et pour couronner le tout, une centrale au charbon en plein cœur de la ville. Oulan-Bator est une des capitales les plus polluées du monde, notamment en hiver où la centrale thermique tourne à plein régime et où les yourtes des quartiers périphériques non raccordés au réseau électrique brûlent du charbon à tour de bras dans leurs poêles. Dans ces quartiers, les ordures, en particulier les bouteilles plastiques et les pneus usés, sont systématiquement brûlés. Un système de circulation alternée a été mis en place pour réguler le trafic et limiter les émissions de particules fines dans une ville engorgée de véhicules : la ville, initialement conçue pour accueillir 500 000 habitants, en compte aujourd’hui 1,5 million.

Arrivés à l’auberge de jeunesse, nous parlons visa chinois avec d’autres voyageurs. On nous informe qu’il faut se rendre très tôt au consulat car seules 10 ou 15 personnes par jour sont reçues. Après avoir rassemblé tous les documents dont des photos d’identité dans un format non standard, une réservation d’hôtel annulable et de faux billets d’avion imprimés par une agence de voyage (les Air Market courent les rues d’Oulan-Bator et fournissent des dizaines de faux billets d’avion chaque jour à des étrangers en quête de visas chinois), nous arrivons à 5h30 au consulat pour faire le pied de grue dans le froid. Nous rencontrons dans la queue cinq Français avec qui nous sympathisons et grâce à qui les quatre heures d’attente ne semblent pas si longues. Certains n’en sont pas à leur première matinée d’attente devant le consulat. A 9h30, une dame nous informe qu’aucun visa chinois ne sera délivré aux non-résidents en Mongolie, et ce pendant au moins un mois. Bon. Les explications ne sont pas claires. On nous parle d’un “upgrade” du système (mais alors ça devrait mieux fonctionner maintenant, non?). Mais il semblerait plutôt que le Congrès national du Parti communiste chinois et l’approche de l’unique semaine de vacances annuelle des Chinois soient derrière tout cela. Quelles que soient les raisons, nous ne pourrons donc pas sortir de Mongolie par voie terrestre. La Mongolie ne compte que deux pays frontaliers : nous n’avons pas de visa pour la Chine au Sud et nous arrivons de la Russie au Nord qui ne délivre que très rarement plus d’un visa par an. Nous volerons donc. Nous n’avions de toutes façons pas vraiment préparé l’itinéraire en Chine ! Après évaluation des différentes options, nous choisissons de nous envoler pour Hong Kong où les visas chinois sont délivrés plus facilement, afin de pouvoir pédaler en Chine malgré tout.

Nous restons donc quelques jours dans la capitale. Oulan-Bator n’est pas une belle ville mais nous y passons du bon temps, notamment en compagnie de nos nouveaux amis français, eux aussi privés de visa chinois. Nous visitons plusieurs temples, faisons tourner des moulins à prières, montons sur une colline pour contempler la ville et faisons la connaissance du Tarbosaurus bataar, cousin du T.Rex ayant vécu en Mongolie au Crétacé supérieur, au musée des dinosaures mongols. La Mongolie,  notamment dans le désert de Gobi, compte de très nombreux os et squelettes de dinosaures fossilisés en très bon état de conservation. Nous assistons également à un spectacle d’arts traditionnels mongols dont les costumes, danses traditionnelles et chamaniques, masques des rituels bouddhiques Tsam, chants de gorge diphoniques consistant à produire plusieurs notes simultanément, vièles à têtes de cheval et trompettes en cornes de vache nous émerveillent.

Nous dédions quelques jours à la recherche de magasins de vélo et d’un artisan équipé d’un tour pour faire faire une copie de la pièce de notre remorque qui a cassé. Après avoir sillonné à vélo Oulan-Bator en long, en large et en travers, d’échecs en déconvenues, nous trouvons enfin une boutique où nous faisons changer la cassette et la chaîne arrière, retendre la chaîne avant et régler les freins à disques. Nous n’avions pas du tout conscience de la vitesse d’usure des différents composants de notre vélo. Trois mois d’utilisation, cela nous semblait peu. Mais 5000 kilomètres en revanche, cela commence à être beaucoup, surtout pour un tandem, sur lequel les composants s’usent plus vite. A la boutique, nous rencontrons également Naran, un ancien coureur cycliste mongol parlant français. Il est Secrétaire Général de la Fédération Mongole de Cyclisme et connaît quelqu’un qui peut faire une copie de notre pièce. Si ça n’est pas notre bonne étoile qui se réveille… Google nous apprendra que Naran a été entraîné pendant deux ans à Nancy et a couru le contre-la-montre par équipe pour la Mongolie lors des Jeux Olympiques de 92. Nous sommes tombés sur un champion !

Nous profiterons de la Mongolie jusqu’à l’expiration de nos visas. Départ demain pour une grande balade à vélo pendant 15 jours en Mongolie Centrale !

Toutes les photos sont ici !

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2 commentaires sur « De Oulan-Oude à Oulan-Bator »

  1. Que de belles rencontres dans ces lointaines contrées ! Vous êtes maintenant à 5000 km c’est tellement extraordinaire de se dire que c’est à la force de vos cuisses et de votre motivation ! En tout cas vivre de si beaux échanges avec la population locale doit à chaque fois vous rebooster ! Merci pour les photos des paysages grandioses que vous traversez ! Gros bisous nous pensons à vous !

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  2. Bonjour Mathilde et Victor, Nous avons bien reçu votre carte postale de Mongolie qui nous a fait très plaisir. On suit régulièrement votre blog: c’est un vrai plaisir de découvrir vos aventures. Ici on a repris le travail. Stéphane et moi aimerions bien vous rencontrer. Bisous à tous les deux et encore bravo. Laure et Stéphane.

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Répondre à LAUNAY Guylaine et Philippe Annuler la réponse.

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