De Guilin à XingYi : des plaines aux montagnes !

Article à quatre mains

La Chine, c’est grand ! Déjà 1800 km pédalés dans ce “pays-continent” dont 900 km depuis notre dernier récit à Guilin. Nous avons traversé trois régions depuis notre départ de Hong-Kong : le Guangdong, le Guangxi et le Guizhou. La prochaine, et dernière, sur notre route avant le Laos, sera le Yunnan.

Ce dernier tronçon marque un vrai changement de relief. Vue du ciel, la Chine descend en trois paliers de l’Ouest à l’Est jusqu’à l’océan : le premier, “le toit du monde”, est le plateau du Qunghai-Tibet, de 5000 à 6000 mètres d’altitude en moyenne. Le second palier, à 1500 mètres, commence dans le Guizhou et le troisième s’étend jusqu’à la mer. Il s’agit pour nous, qui faisons route vers l’Ouest, de remonter l’escalier jusqu’au deuxième palier.

Nous savons que le vélo va être beaucoup sollicité avec ce relief ; Victor passe notre jour de repos à Guilin dans un atelier afin de s’assurer que la transmission nous emmène de l’autre côté des montagnes. C’est aussi le moment de changer les plaquettes des freins à disques car nous ne pouvons pas nous reposer uniquement sur la soutane de Jean-Paul II que nous transportons dans nos sacoches pour assurer la sécurité de l’équipage…

Après une rapide visite de Guilin, nous partons avec motivation mais aussi avec un peu d’appréhension au vu des dénivelés effrayants et du tracé sinueux de la route de montagne que nous propose Martin notre GPS pour les 1200 prochains km nous séparant de Kunming, le chef-lieu du Yunnan.

Nous commençons à être bien rodés au cyclotourisme en Chine. Nous mangeons rapidement dans des bouibouis au bord de la route car cela revient bien moins cher que de se faire à manger soi-même (entre 1 et 2 euros le repas par personne), d’autant plus qu’ici, nous ne trouvons pas forcément notre bonheur dans les épiceries. Les critères de sélection sont les suivants : le restaurant doit donner directement sur la route pour que nous puissions surveiller le vélo, doit disposer de photos de plats que l’on peut pointer du doigt, ou présenter ses ingrédients sur une table ou dans un frigo vitré pour que l’on puisse choisir, ou bien être déjà fréquenté par d’autres clients dont nous pouvons copier les plats en mimant “la même chose, s’il vous plaît”. Depuis peu, nous rajoutons deux autres critères à notre sélection du bouiboui : pas à proximité d’une école (explication plus bas) et dispose d’un mur ou d’un arbre pour appuyer le vélo dont la béquille est cassée. Voilà facile ! Nous nous régalons ainsi de soupes de nouilles, de ravioles vapeur, de cuisine au wok et de brochettes grillées dans la rue. Nous nous faisons avoir par nos premiers plats trop relevés et très rapidement, nous apprenons à dire “sans piment”.

Notre route traverse notamment une région spécialisée dans les fruits du dragon, dont la variété sanguine a une chair rose fuschia très sucrée, on se régale ! Mais attention, lorsqu’on en abuse, comme nous, on a les urines rouges ! Pas de panique, cet effet est dû à la bétanine, un pigment également contenu dans la betterave, qu’une part non négligeable de la population humaine n’est pas capable de dégrader.

Nous vivons notre premier accrochage à vélo. Alors que nous roulons sur une tranquille route de campagne, un petit tripoteur électrique décide de nous doubler. En face, une voiture arrive et l’engin à trois roues se rabat sur nous en nous poussant dans le fossé. Tout se passe très vite ; nous tombons avec le vélo. Nous nous en sortons quasiment sans bobo mais nous avons eu une bonne montée d’adrénaline. Nous engueulons copieusement (en français et en anglais) le petit Chinois qui louche au manettes de l’engin et n’avait même pas remarqué nous avoir renversés. Il a l’air un peu désolé mais en rigole. Le vélo et la remorque s’en sortent avec quelques égratignures supplémentaires. Nous roulerons peu ce jour-là car l’envie n’y est plus trop. Nous nous remettrons de nos émotions avec un beau bivouac dans un champ de canne à sucre et une baignade dans la rivière !

A nouveau motivés pour pédaler, nous commençons la journée du lendemain par 20 km de piste de cailloux assez éprouvante mais les paysages sont magnifiques : nous longeons la rivière Longjiang à flanc de falaise. Nous retrouvons rapidement la G323 qui nous accompagne depuis Guilin et un très bon bouiboui le midi dans lequel nous mangeons des raviolis vapeur. On s’en remplit le ventre pour 3 euros à deux.

Le sixième jour marque le début d’un relief impressionnant, juste après la ville de Hechi. Nous passons les 7000 kilomètres ! Le vert tendre, tendant sur le jaune, du riz arrivé à maturité disparaît du paysage. Octobre est le mois de la récolte du riz à laquelle nous assistons un peu partout sur notre passage. Elle se fait à la faucille la plupart du temps et parfois à l’aide de petites moissonneuses. Ensuite le riz est mis à sécher sur les trottoirs, sur les pas de portes, sur les places publiques ou les terrains de sport. En fin de journée tout le monde s’active pour rentrer le riz au sec pour la nuit. Et pour nous aussi, c’est le moment de chercher un endroit où se mettre à l’abri. En matière de bivouac, c’est un peu la loterie puisque nous alternons entre : le camping 5 étoiles, calme, caché mais accessible depuis la route, sol plat et moelleux et parfum de clémentine et le camping trash, trouvé à la nuit tombée, sur le bord humide et accidenté d’une grosse route, avec option fourmilière, voie ferrée, herbes hautes et/ou ordures. Ce soir-là, nous avons plutôt droit à la deuxième option.

Notre route emprunte d’effrayants tunnels et nous montons des pentes de plus en plus raides, à fond sur les pédales. Nous finirons les plus raides à pied par peur de casser la transmission. En récompense de nos efforts, nous arrivons dans une vallée magnifique où coule la rivière Hongshui et où nous pédalerons pendant deux jours. La circulation est faible et la route excellente. Cela devient compliqué d’y camper car nous sommes coincés à droite par la rambarde, le caniveau d’un mètre de profondeur, le précipice et la rivière en contrebas et à gauche par la falaise. Mais nous finissons toujours par trouver un petit espace plat, au bout d’un petit chemin quittant la route.

Nous passons par la ville de Tian’e, où nous cassons malheureusement la béquille de la remorque qui supporte tout l’équipage à l’arrêt. Avec la béquille cassée, nous ne pouvons plus du tout poser le vélo, le garer n’importe où. Tout devient compliqué, nous n’avons plus jamais les mains libres et devenons esclaves de cet engin de 80 kg qui ne demande qu’à basculer sur le sol. Nous devenons nous-mêmes la béquille et tout notre quotidien en est chamboulé. Alors que nous envisageons d’aller rendre visite à de petits ferrailleurs chinois pour qu’ils nous bricolent quelque chose avec deux barres en métal et un fer à souder, le fabriquant de la remorque nous informe qu’il va nous expédier une nouvelle béquille. Nous prendrons donc notre mal en patience jusqu’à réception de ce précieux petit objet qui nous rendra toute notre liberté.

Nous traversons à présent des zones reculées et isolées. Nous sommes probablement les premiers touristes Blancs à traverser certains villages. De nombreux habitants, surtout des enfants, n’ont très probablement jamais vu de Blancs avant nous. Nous créons souvent des attroupements autour de nous. Un midi, nous nous arrêtons pour manger dans une échoppe face à une école… à l’heure de la pause déjeuner. Tous les enfants accourent. Au début, ils nous observent et se massent autour du vélo sur le trottoir. Lorsque nous entrons dans le restaurant, ils s’agglutinent et se pressent à l’entrée, comme retenus par un cordon invisible. Mais le cordon finit par céder et une vague d’enfants déferle sur nous. Ils envahissent la pièce, nous encerclent. Ils nous observent sans aucune gêne, se collent derrière nous pour voler un selfie avec les Blancs qui tentent d’attraper leurs nouilles gluantes avec les baguettes qu’ils ne savent pas tenir correctement. Nous nous sentons comme des bêtes de foire, comme des animaux au zoo. Mais sans la grille ni la vitre de protection. Puis nous apercevons des têtes plus hautes que les autres. Des adultes ! Ils se frayent un chemin parmi la marmaille. Ils vont les faire sortir du restaurant pour que nous puissions manger en paix. Que nenni !!! Eux aussi veulent une photo avec nous. Nous croyons rêver.

Nous quittons la vallée pour attaquer la partie la plus montagneuse. L’ascension de la fameuse seconde marche de notre escalier chinois n’a rien d’une partie de plaisir. A mesure que le relief s’accentue, notre vitesse moyenne chute malgré les incroyables descentes qui nous permettent parfois d’avaler plus de 10 km sans pédaler. Le temps que nous passons à pédaler chaque jour augmente considérablement. Les heures de soleil n’étant pas extensibles, nous réduisons au maximum les temps de pause que nous faisons pendant la journée. Ce midi-là, alors que nous essayons pourtant d’éviter de manger près des écoles, une classe entière débarque sur le trottoir de la gargote où nous nous sommes installés. Heureusement, ces enfants-là sont bien plus calmes que les précédents. Quelques petites filles, foulard rouge autour du cou, tiennent un livre d’anglais. Elles apprennent les nombres, les couleurs et des formules de politesse. Elles demandent à Victor de lire quelques phrases. À peine a-t-il refermé la bouche qu’elles reprennent toutes en chœur sur un ton de récitation le “Good afternoon, nice to meet you” que Victor le professeur vient de prononcer. Petit aperçu de l’enseignement des langues étrangères en Chine. De bons petits soldats de la nation en cours de fabrication…

La dixième journée sera terrible. Le GPS annonce 2000 mètres de montée et 90 km jusqu’à l’hôtel que nous visons depuis une semaine de bivouac. Le relief a raison de nos objectifs. Nous montons toute la journée, et redescendons aussi bien sûr, mais sur des pentes tellement raides qu’il est trop dangereux d’y laisser filer le vélo. Au fur et à mesure de notre avancée, la magnifique vallée se transforme en chantier à ciel ouvert. Nous continuons donc d’observer un phénomène dont nous avions déjà parlé : la Chine est en travaux. Si les chantiers de construction d’immenses tours ou de bâtiments administratifs colossaux nous impactent peu, les travaux sur les routes en revanche nous impactent pleinement. D’autant plus que visiblement ici, on ne refait pas les routes par tronçons, on refait la route entière au même moment, sans la fermer pour autant ni mettre en place de déviation. Nous empruntons ainsi plus de 80 km d’une route en travaux, littéralement défoncée. Des éboulis, si nombreux qu’on ne les déblaie plus, réduisent régulièrement la route à une seule voie. Ici, il faut patienter en attendant qu’un tractopelle 40 mètres au-dessus de nos têtes ait terminé de balancer des cailloux en contrebas. Là, un engin rebouche à la va-vite un trou béant pour que nous puissions passer. Plus loin, la route et bloquée pour… effondrement ! Nous passons par-dessus les gravats (car la route est bloquée, mais enfin, pas vraiment quand même) puis nous passons sur le morceau de route d’un demi mètre de large qui a eu la bonne idée de resté accroché à la falaise. Et oui, à force de buriner les montagnes, elles finissent par s’écrouler. Au découragement provoqué par le relief et le revêtement de terre et de cailloux, s’ajoute l’ahurissement et l’effroi face à l’ampleur de ces chantiers. Tous les obstacles mis sur notre passage ne sont rien face à la tristesse qui émane des villages traversés par des centaines de camions charriant sable, cailloux, terre, gravats dans tous les sens. Les routes sont défoncées par le passage incessant des camions, les maisons et la végétation recouvertes d’une épaisse couche de poussière grise. Les habitants, impuissants et résignés, assistent à ce ballet de l’absurde en respirant la poussière à longueur de journée dans leurs rues défigurées. Certains tentent d’améliorer la situation en aspergeant la chaussée, mais l’eau ne fait que transformer cette poussière en une boue visqueuse. Les vallées sont creusées et les montagnes burinées pour faire du sable et des graviers pour faire… du béton, toujours plus de béton. Parfois au fond des vallées, entre les trous et les tas de gravats, subsistent deux ou trois parcelles cultivées auxquelles on a laissé quelques de semaines de sursis, avant de les pulvériser elles aussi.

Mais si l’on refait cette route, c’est parce qu’elle a elle-même été défoncée au nom de la construction d’autres ouvrages plus modernes dans la vallée : une immense autoroute flambant neuve, au goudron bien lisse, traversant la vallée sur un nouveau pont aux airs de Golden Gate et débouchant sur un tunnel transperçant la montagne sur plusieurs kilomètres. Pourtant quelque-chose cloche. En une matinée, nous ne verrons qu’une toute petite dizaine de véhicules emprunter ce chef d’œuvre de génie civil. Mais tout près, des tours ne manqueront pas d’être construites ; une ville verra le jour. Et les nouveaux habitants, arrivés là de gré ou de force, emprunteront cette nouvelle route, justifiant ainsi sa construction. Logique implacable.

Il n’y a que sur place que l’on peut mesurer l’ampleur de la folie qui anime le pays. Une folie destructrice ; on ravage les montagnes, la nature, le patrimoine, on confisque les terres arables, on vide les villages, on déplace les habitants. Mais une folie créatrice ; on multiplie les ouvrages en béton armé pour créer un réseau urbain intégré. Car pour le gouvernement, la civilisation urbaine serait seule porteuse de progrès et de réduction des inégalités. Mais quand on lit que la vente des droits d’usage des terrains représente une manne financière phénoménale pour le gouvernement, on se demande quel est le vrai moteur de cette urbanisation en marche forcée.

Bref, fin de la digression. Cette terrible journée se termine dans la souffrance. Arrivés au dernier village après 5h30 de vélo nous savons que la fenêtre est toute petite avant la prochaine montée pour trouver un abri pour la nuit. Mais nous ne trouverons pas d’endroit adéquat entre le village et le début de la montée. Nous voilà piégés et obligés d’entamer une ultime montée à 1100 mètres alors que la nuit tombe. Nous pédalerons au final plus de 7h de vélo en montagne jusque dans la nuit. Nous sommes lessivés. Pour la première fois depuis que nous avons attaqué cette partie du parcours, nos jambes nous font mal mais il faut continuer à avancer. Pas le choix ; on ne peut pas dormir sur la chaussée. C’est finalement dans la descente après le col que nous trouverons un petit bout de champ accessible pour planter la tente à la frontale. Pas de douche ce soir et grignotage dans la tente.

Le lendemain, nous parcourons les 35 km de montagne qui nous séparent de la ville de Wangmo. Comme la veille, nous ne dépasserons pas les 10 km/h de moyenne. A partir de Wangmo, nous dormirons à l’hôtel car notre itinéraire passe désormais par les villes de Zhelou et Anlong. Anlong, où nous arrivons 5 jours avant l’expiration de nos visas dans le but de les faire prolonger de 30 jours supplémentaires pour avoir le temps de rallier le Laos. Nous nous rendons donc au Bureau de Sécurité Publique de la ville pour faire notre demande. Là-bas, nous comprenons, non sans difficulté, que le bureau compétent se trouve dans un autre bâtiment, à 500 mètres. Ouf, c’est pas loin. Arrivés là-bas, on nous explique qu’il n’y a pas d’autorité compétente dans la ville pour les octrois ou prolongations de visas et qu’il faut se rendre à la prochaine ville, Xingyi, à 70 km. Ah. Ni une, ni deux, nous rentrons à l’hôtel ranger nos affaires et enfourchons notre monture dans l’espoir d’arriver à Xingyi avant la fermeture des bureaux. L’hôtel de Xingyi, nous indique que le bureau pour les visas se trouve à l’autre bout de la ville. Nous remontons sur le vélo et arrivons 30 minutes avant la fermeture du bureau… où l’on nous apprend qu’il faut se rendre à un autre bureau (兴义会展中心), à 5 minutes de l’hôtel… Ce bureau est désormais fermé, nous nous y rendons donc le lendemain dès l’ouverture. A notre grand soulagement, le personnel y parle à peu près anglais et nous obtiendrons notre extension de visa deux jours plus tard ! Yunnan, nous voilà !

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3 commentaires sur « De Guilin à XingYi : des plaines aux montagnes ! »

  1. Merci Mathilde pour ce récit passionnant et les superbes photos. Votre traversée en Chine n’est pas simple et j’admire votre courage et votre ténacité devant les difficultés que vous rencontrez ! J’espère que vous allez recevoir rapidement la nouvelle béquille qui va vous permettre à nouveau des haltes plus confortables et continuez bien votre exceptionnel voyage gros gros bisous à tous les deux.

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  2. Souvenirs,souvenirs !
    Il y a 2 ans, Mathilde dansait et nous impressionnait par ses performances physiques et artistiques (surtout Louis!) et de plus nous faisions la connaissance de Victor !…
    Depuis,… que de chemin parcouru ! C’est peut-être moins artistique, mais sûrement tout aussi physique !!! et vous nous impressionnez toujours plus.
    Continuez à nous envoyer vos magnifiques récits et photos.
    Bonne route les Enfants. On pense bien à vous et on vous embrasse.
    Colette et Jean

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