Le Laos du Nord au Sud : comme un petit goût… de paradis

Côté chinois de la frontière, nous sommes accueillis par de sympathiques douaniers qui nous guident à travers un grand bâtiment moderne et vitré, nous indiquent les files d’attente délimitées par des cordelettes où nous devons patienter, sur un carrelage étincelant et sous des panneaux indicatifs traduits en anglais. Côté laotien, en revanche, un incroyable chaos. Des cahutes poussiéreuses, des guichets aux fenêtres cassées, des feuilles déchirées scotchées au mur pour toute explication et personne pour nous indiquer quoi que ce soit. Quinze personnes sont agglutinées devant le guichet où un douanier distribue des passeports. Chacun attrape le sien à la vue de sa photo. Il paraît facile de partir avec le passeport de quelqu’un d’autre… Nous parvenons à nous frayer un chemin jusqu’au guichet qui nous semble être le bon (ici, pas de file d’attente). Le douanier prend nos passeports et nous indique sur une calculatrice le montant des visas en dollars. Je m’acquitte de la somme demandée mais le douanier me rend un des billets car il présente une déchirure d’au moins 5 millimètres. Je lui rends avec insistance le billet qu’il finit par accepter de mauvaise grâce en me disant “keep”. Comment ça “keep” ? Keep quoi ? Il ne va quand même pas confisquer nos passeports ? Ah non ! Il veut de l’argent, des kips laotiens. Alors que je fais signe que je n’en ai pas, le gabelou et toute la “file d’attente” qui nous encercle éclatent de rire. Nous les laissons volontiers se moquer des deux rigolos qui veulent passer une frontière sans monnaie locale sur eux. Comme si j’allais leur dire que Victor a 2,5 millions de kips dans la poche de son short… (Et oui, nous sommes multimillionnaires maintenant). Le douanier semble ignorer qu’avant de passer une frontière, la plupart des touristes se renseignent sur les tarifs des visas et le niveau de corruption supposé ou avéré du personnel frontalier…
Nous sortons finalement de la cahute avec visas et tampons d’entrée en bonne et due forme, sans avoir cédé à la probité vacillante de ce douanier. Un no man’s land de boue et de graviers nous mène jusqu’au dernier checkpoint, à plusieurs kilomètres, où personne ne contrôle nos passeports. Ça y est, nous sommes au Laos !!

La première chose qui nous saute aux yeux, enfin aux oreilles, est le calme. Par contraste avec la Chine, avec son effervescence, sa frénésie et son agitation incessantes, la quiétude du Laos nous enchante. Le pays baigne dans une agréable douceur de vivre et est imprégné d’une bonne humeur que rien ne semble pouvoir troubler.

Nous n’avons pas parcouru dix kilomètres que nous avons déjà appris à dire bonjour en lao. Des “Sabaidee” hurlés depuis les bords de routes, les maisons et les jardins parviennent à nos oreilles de tous les côtés. Tout le monde ici nous salue, surtout les enfants. Même les plus petits d’entre eux mettent un point d’honneur à agiter leurs petites mains aussi longtemps qu’ils nous voient et à crier de leurs voix suraiguës “Sabaidee, sabaidee, sabaidee, sabaidee, sabaidee, sabaidee” un nombre incalculable de fois. Je fonds. Bien entendu, nous répondons à tous ces saluts lancés avec tant d’allégresse et à l’arrière du tandem, je n’ai pas assez de mes deux mains pour faire coucou à tous les bambins. Ils accourent parfois de si loin que je n’ai pas le temps de les apercevoir ! La folie est à son comble quand nous passons devant une école à l’heure de la récréation (et c’est un peu tout le temps la récré au Laos !). Il suffit qu’un des enfants nous aperçoive pour que l’école entière se rue au grillage en criant et en agitant les mains avec force “Hello”, “Bye bye” et “Sabaidee”. A l’heure du déjeuner ou à la fin de la journée de classe, un peloton d’écoliers et d’écolières à vélo, dans leurs chemisettes mauves et sur des vélos trop grands pour eux, nous escorte souvent pendant plusieurs kilomètres en pouffant.

Dans certains villages de montagne, nous sommes un peu nerveux de voir les enfants jouer et courir sur des pistes où d’énormes camions passent à toute allure. Nous comprenons vite que les notions de danger et d’autonomie ont ici un sens tout particulier. A quatre ans, les enfants jouent avec des couteaux et des hachoirs, à cinq, ils manient la serpette et sont envoyés le dimanche faucher des têtes de bambou qui serviront à faire des balais, à six ans, ils sont en mesure de tenir un stand de fruits et légumes et à sept ans à peine, ils vont à l’école en scooter.

Notre périple commence par un peu de piste à travers le Nord du pays, très montagneux, pour rejoindre la grande ville de Luang Prabang. Comprendre : nous entamons plusieurs jours sur les routes les plus difficiles depuis le début du voyage. Pour ceux qui se poseraient la question : oui, il y avait bien une route goudronnée. Mais peu importe, puisque nous avons décidé de ne pas la prendre ! Nous nous retrouvons aux prises avec un relief absolument hallucinant ; non pas que les montagnes soient plus hautes qu’en Chine, puisqu’en fait nous dépassons rarement les 2000 mètres d’altitude, mais les pentes sont autrement plus raides, souvent autour de 15% et frôlant parfois les 20 ou 25%. A maintes reprises, nous posons pied à terre et poussons le vélo, dans la terre, le sable, les cailloux et la boue. L’effort est si violent que nous devons reprendre notre souffle tous les 50 mètres à peine, puis bientôt tous les 30, puis tous les 20 mètres… Nous progressons désespérément lentement. Oui, on sait, on l’a choisi. Dans les abruptes descentes, nous avons beau écraser les freins de toutes nos forces, la raideur de la pente et le revêtement rendent la descente si dangereuse que nous sommes forcés de marcher à côté du vélo. La boue qui s’accumule entre la roue et le garde-boue nous empêche d’avancer et de fréquentes pauses nettoyage s’imposent.

En chemin alors que nous nous arrêtons faire le plein d’eau, un homme nous demande pourquoi nous avons choisi cette route pour Luang Prabang. Trempés de sueur, recouverts de poussière et de boue des orteils aux oreilles, nous nous posons exactement la même question. Mais au fond nous savons pourquoi : pour voir l’arrière-pays laotien et pas seulement les bords de la route nationale (et puis aussi un peu pour le défi sportif, me souffle Victor). Nous ne sommes pas déçus : les efforts sont au rendez-vous et nous traversons de magnifiques zones montagneuses très reculées, uniquement desservies par quelques pistes. Les villages en bord de piste, à flanc de montagne, sont construits à même la terre battue. Les maisons, dont la structure en bois et les murs en bambou tressé sont fabriqués à la main, sont en hauteur, perchées sur d’immenses pilotis. Le rez-de-chaussée abrite souvent un métier à tisser, des outils agricoles, des paniers, quelques scooters, des hamacs et du linge qui sèche. Quelques cabanes supplémentaires, parfois agrémentées de tapis ou de hamacs, apportent de l’ombre aux habitants pendant la journée. Les villages sont souvent dotés d’un unique point d’eau courante : un robinet à mi-hauteur au-dessus d’un bac en béton qui sert pour la lessive et pour la douche collective en fin d’après-midi. Faits de bric et de broc, ces villages grouillent de vie : des enfants par dizaines courent et jouent, pieds nus, fesses nues, dans la terre, des femmes tissent des jupes ou fabriquent des balais pendant que d’autres transportent des seaux d’eau aux extrémités d’un bâton posé sur leurs épaules, des hommes tressent des paniers pour les volailles ou pour le riz tandis que d’autres coupent du bois ou réparent une vieille mobylette. Chiens, poules, coqs, poussins, canards, chèvres, chevreaux, cochons noirs et porcelets qui déambulent et fourragent en liberté complètent ces tableaux de vie. Les habitants nous saluent immanquablement, nous offrent leurs sourires et leur bonne humeur communicative, nous invitent à partager quelques verres de bière ou de whisky local. Les enfants nous poursuivent à la sortie des villages, et hilares, nous rattrapent lorsqu’une côte nous ralentit. Et le soir, nous contemplons la magie d’un ciel étoilé à plusieurs centaines de kilomètres de toute source lumineuse. En fait, voilà pourquoi nous avons choisi la piste.

Le village de Lathan, sur les berges du Mékong, sonne la fin de notre calvaire. Épuisés, mais heureux et fiers de nous, nous rallions Luang Prabang par la voie des eaux. Au petit matin, nous embarquons pour une croisière d’une quarantaine de kilomètres sur le Mékong à bord d’un bateau-omnibus avec les locaux partis faire des emplettes à la ville. Avant le départ, une dame bénit le moteur. C’est la femme du capitaine. Rassurant. Le bateau file sur le Mékong, où affleurent de nombreux rochers. Toute une matinée sans effort, dans un décor splendide : nous profitons pleinement de cette croisière prisée des touristes, entourés de Laotiens qui terminent leur nuit ou grignotent leur petit déjeuner.

À Luang Prabang, surmontée l’épreuve du débarcadère et de son immense escalier en pierre, nous débarquons… en Occident ! Nous savions la ville extrêmement touristique mais n’avions pas anticipé le choc au sortir de plusieurs semaines seuls dans les montagnes. Néanmoins, préservée du tourisme de masse, l’ancienne capitale royale du pays séduit par sa nonchalance et son authenticité. Flâner près du Mékong et de ses charmantes terrasses aux lampions multicolores, admirer les ravissantes villas de style européen, siroter des jus de fruits frais à l’ombre des palmiers qui se balancent au-dessus des temples-monastères richement décorés, déambuler entre les stands d’artisanat local du marché de nuit : ainsi se passent nos deux journées de repos à Luang Prabang. Le joli temple de Wat Chom Si, au sommet d’une colline en plein cœur de la ville, nous offre un superbe panorama sur les alentours. Ici, comme dans tout le pays, les temples bouddhiques sont extrêmement nombreux et les moines font pleinement partie du quotidien des villes et des villages. Chaque matin à l’aube, les bonzes défilent devant des fidèles agenouillés qui leur offrent l’aumône, c’est-à-dire de quoi manger pour la journée. Ils semblent glisser sur les trottoirs et rasent les murs en quête d’ombre dans leurs robes orange ou jaune safran. Dans les régions les plus fraîches du pays, un bonnet jaune moutarde et des chaussettes orange fluo, du plus bel effet dans leurs sandales noires, viennent compléter le parfait camaïeu safrané de leur tenue.

Nous retrouvons abondance et diversité culinaire après quelques jours de disette dans les montagnes et surtout, récupérons au bureau de poste notre nouvelle béquille ! Notre bonheur est à son comble. Le patron de la guesthouse où nous logeons nous aide à retirer l’ancienne béquille. Là où un tournevis et un marteau auraient dû suffire, nous sortons finalement la meuleuse et le fer à souder ! Après deux bonnes heures d’efforts et de bricolage, la nouvelle béquille est en place.

Repus et reposés, nous reprenons la route et faisons un détour par les cascades de Kouangxi. Les autres touristes, en scooter ou en “tuk-tuk”, arrivent avant nous, mais nous profitons de la quiétude des lieux avant le débarquement d’une centaine de touristes chinois dont tous les membres semblent prolongés de perches à selfie. Tel un immense escalier, les cascades se remontent par étages dans un cadre dont la beauté va crescendo. Une eau translucide coule entre les arbres, les roches calcaires forment une succession de piscines naturelles d’un turquoise qui invite à la baignade et les rayons du soleil qui parviennent à percer la végétation distillent leurs taches lumineuses dans cet oasis de fraîcheur.

Au sortir des cascades, la dure réalité nous rattrape : quelques kilomètres d’une piste plutôt difficile nous attendent encore (oui, nous avons encore décidé d’éviter la route principale). Relief, ornières, cailloux et tranchées profondes sont au menu mais le vélo fait une fois de plus ses preuves dans la catégorie 3×4, véhicule à 3 roues et 4 cuisses motrices. Un bivouac avec vue imprenable sur le Mékong et les troupeaux de buffles nous réconforte. Nous sortons de cette piste épuisante pour retrouver l’asphalte et attaquer LA DERNIERE vraie montagne de notre voyage ! 2200 mètres de dénivelé quasiment d’une traite, rien que ça. Si les Chinois sont les as du terrassement, ce qui nous permettait de serpenter lentement pendant de longs kilomètres sans poser pied à terre, les Laotiens sont plutôt partisans d’une route la plus courte possible entre la vallée et le sommet de la montagne. Résultat : très peu de virages et des pourcentages de montée ahurissants. Nous en prenons note parti : nous avons travaillé l’endurance en Chine, nous ferons donc du fractionné au Laos. Mais alors du très très très fractionné. On pédale 100 mètres, récupération. On pousse le vélo 50 mètres, récupération. Le dernier quart des montées est toujours le plus raide ; plus assez de goudron probablement. Ça donne un tracé au plus court du plus court, nous avons l’impression de monter à pic. Alors nous terminons souvent en poussant le vélo à bout de bras, nos corps formant un angle assez faible avec le sol. Au final, les montées chinoises nous prenaient autant de temps mais s’étalaient sur deux fois plus de kilomètres pour un même dénivelé… Au sommet, un paysage de montagne digne du Massif Central et un climat beaucoup moins tropical. La descente est du même acabit que la montée, alors on écrase les trois freins, un peu trop peut-être. Une odeur de brûlé vient chatouiller mes narines, bientôt suivie d’un énorme “Pan” qui retentit à nos oreilles puis d’un “Pchhhhh”. En moins de cinq secondes, la chambre à air s’est vidée intégralement. Mais aucune trace de clou, d’épingle à nourrice ni de caillou pointu : la surchauffe de la jante due au freinage prolongé a fait exploser la chambre à air. Première crevaison sur le tandem, après plus de 9000 km !

Nous avons bien profité de cette dernière côte et de cette dernière descente, car à partir de maintenant : c’est plat !!!!! Plat, plat, plat. Nous ne sommes pas mécontents de mettre fin à plus de deux mois dans les montagnes. À nous la balade tranquille !!

Aux alentours de Vang Vieng, d’imposants massifs karstiques parsèment les plaines et de somptueuses falaises bordent la rivière Nam Song que nous traversons sur un pont en bambou peu engageant. Le coucher de soleil depuis la toile de tente est simplement magique… Ce sont des vaches un peu curieuses et affamées qui, le lendemain, nous incitent à lever le camp. Nous traversons rapidement la ville de Vang Vieng, dont l’ambiance un peu trop festive et les excès en tout genre ont fait la triste renommée.

Côté nourriture (oui, c’est notre marronnier à nous), nous devenons adeptes du “sticky rice”, ce riz collant servi dans de ravissants petits paniers en osier ainsi que des bananes séchées et frites. Nous faisons des pieds et des mains pour nous assurer que les plats que nous commandons ne soient pas pimentés. Nous déployons des trésors d’imagination – signes des doigts et de la tête très appuyés, photos et dessins de piment, Victor va même jusqu’à imiter avec brio un dragon crachant le feu – pour expliquer que le petit légume rouge, orange ou vert sur la photo, nous n’en voulons pas. Mais en cuisine, le ou la cuisinière se dit une fois sur deux : “baaaah je vais quand même pas enlever les piments, autant leur faire une tartiflette sans reblochon”. (Hein ? Vous avez dit tartiflette ? Où ça, où ça ?) Bref, malgré nos efforts, nous ne gagnons pas toujours la bataille contre ce diabolique condiment qui, non content de couvrir le goût de TOUS les autres aliments, transforme en torture le meilleur des repas (même pour les locaux, hein, ils font comme si c’était normal de manger un truc qui vous décolle la peau des lèvres, mais on les voit bien se tamponner le front et les yeux et se moucher à la fin des repas !). Nos chances de succès sont plus grandes quand nous pouvons directement “parler” avec le cuisto et que la cuisine se fait sous nos yeux.

A part le piment dans les plats (et les montagnes du Nord), le Laos est le pays où tout est facile. La majeure partie des Laotiens parlant quelques mots d’anglais et les plus âgés d’entre eux parlant même français (restes de l’époque où le français était enseigné à l’école), le contact avec les habitants se fait spontanément et facilement. De plus, les Laotiens sont plus prompts à l’usage des mimes, des onomatopées et des dessins dans le sable que les Chinois (qui se contentaient la plupart du temps de parler et écrire… en chinois) ce qui rend possible une discussion, même basique. Même les animaux sont extrêmement paisibles et recherchent le contact et l’interaction. Les chats des guesthouses ne veulent plus nous lâcher, les vaches viennent renifler la tente et la remorque, les crapauds et les margouillats s’invitent au bivouac et un buffle en pleine nuit nous réveille en broutant à un mètre de la tente ! Sans être très sûrs de l’issue de notre manœuvre, nous décidons de l’éblouir avec la lampe frontale. Le bovidé déguerpit aussi vite que sa corpulence le lui permet. Heureusement, car ses cornes monumentales à travers la toile de tente représentaient probablement le scenario alternatif. Les chiens laotiens (oui, encore un marronnier !), à l’instar des habitants du pays, sont paisibles et nous regardent passer sans broncher. Leurs tentatives d’aboiement se finissent souvent dans un bâillement. Nos rencontres avec les fourmis sont en revanche moins amicales lorsque celles-ci, ayant troué la tente en plusieurs endroits, nous envahissent et nous obligent à déménager le campement en pleine nuit ou colonisent littéralement l’intérieur de nos sacoches… Mais le Laos, c’est aussi le pays du bivouac pour les nuls, car l’espace, beaucoup moins exploité et aménagé qu’en Chine, offre de nombreux coins sauvages. Si l’on parvient à éviter les nombreux obus et bombes non-explosés qui dorment encore en terre (car le Laos, bien que non impliqué dans le conflit, a été le pays le plus bombardé pendant la guerre du Viet Nam), les campings de rêve pullulent : rizières fraîchement moissonnées, bosquets avec vue sur le Mékong, champs entourés de massif karstiques et paillotes de bois ou de bambou, luxe suprême. Ces abris parsèment les champs et servent habituellement aux paysans pour manger ou se reposer dans la journée. A l’heure du bivouac, nous les trouvons toujours inoccupées et notre dilemme est de choisir la meilleure paillote ! Celle dont le plancher est en meilleur état, de préférence dépourvue de nid d’oiseaux ou de frelons, en hauteur pour échapper à l’abondante rosée du matin, et dont les lattes sont un parfait caillebotis pour la douche ou plan de travail pour la cuisine. Et si quelques riverains viennent nous rendre visite, ils sont toujours extrêmement détendus vis-à-vis de notre présence et ont plutôt tendance à nous saluer joyeusement, nous inviter à dormir chez eux ou observer avec intérêt le montage du camp. Un soir, le propriétaire de la rizière que nous nous sommes appropriée pour la nuit, nous indique que le deuxième étage est le meilleur pour camper. Le seul bémol vient des énormes sono dont disposent beaucoup de Laotiens (sauf dans les montagnes du Nord, où les populations sont beaucoup plus pauvres) qui adorent faire la fête et s’adonner à leur passion pour le karaoké à tout heure du jour ou de la nuit, quel que soit le jour de la semaine. Et si nous voulons nous abriter du vent ou de la pluie, nous trouvons toujours des guesthouses, même dans les endroits les plus isolés, proposant un lit et une douche chaude pour 5 ou 6 euros !

Vientiane, ville au trafic dense et continu, noyée sous des amas de fils électriques, n’a que peu d’intérêt à nos yeux mais a le mérite, pour une capitale, de compter de nombreux îlots de verdure et très peu de hauts immeubles. Nous n’y passons en réalité que pour prolonger nos visas d’une semaine et nous dégotons une paisible guesthouse dont les charmants jardins rendent notre halte bien agréable. Mais alors que je paresse et bouquine dans le patio ombragé, un chat roulé en boule sur mon ventre, Victor m’indique qu’il est l’heure de partir, de son habituel : ”Ma chérie, on est refaits !”. Où l’expression “être refait” signifie : avoir pris une vraie douche, dormi dans un vrai lit, nettoyé et huilé les chaînes, regonflé les pneus, rechargé les appareils électriques, fait le plein d’eau potable et dans le meilleur des cas, fait la lessive et regarni les stocks de pâtes. Cette fois-ci, c’est un sans faute, alors nous nous remettons en selle et quittons la capitale du Laos. Mais Victor a eu beau fanfaronner, sa motivation est au ras des pâquerettes. Depuis le début du voyage, il fonctionne avec des objectifs : Mulhouse, Vienne, Kaliningrad, Riga, Moscou, etc. Et plus récemment, la frontière laotienne, Luang Prabang, Vientiane. Sauf que là, il n’a pas mis à jour son objectif et ça donne des “Tiens, si on s’arrêtait prendre une glace, là ?”, “Tiens, on va aller à l’épicerie, je crois qu’il nous faut des œufs”, “Je passerais bien tout l’après-midi à l’ombre de cette station-essence, pas toi ?”, “J’ai mal aux fesses là, ça fait au moins 10 km qu’on roule, tu voudrais pas faire une pause ?”. À ce rythme-là… Je m’empresse de lui redonner un objectif, mais pas trop lointain quand même : la frontière cambodgienne dans environ 1000 kilomètres. Ouf, ça y est, il appuie de nouveau sur les pédales ! (paragraphe approuvé par l’intéressé).

Nous pédalons donc en direction du Cambodge, cernés à l’Est par une chaîne de montagnes se poursuivant au Viet Nam et à l’Ouest par le Mékong, dont la rive opposée à la nôtre est thaïlandaise. Nous sommes en effet à quelques mètres seulement de la Thaïlande, mais nous n’y entrerons que dans deux mois environ. Une fois dépassées les montagnes, la route s’éloigne du Mékong et traverse en ligne droite d’immenses plaines assez monotones. Nous décidons d’égayer la route avec quelques détours qui nous ramènent de nouveau dans des montagnes couvertes de forêt primaire et truffés de grottes. L’itinéraire quelque peu vallonné nous conduit dans les karsts de la province de Khammouane ; une véritable forêt de pierre s’étale sous nos yeux, la dentelle noire des milliers de pitons rocheux dressés vers le ciel se détachant sur l’horizon. C’est dans ce décor que nous passons Noël 2017, placé sous le signe du gros rhume et de la tempête. Le soir du réveillon, que nous nous apprêtions à passer en bivouac, une magnifique guesthouse nous fournit finalement un abri contre ce vent à décorner les buffles et à déchirer une toile de tente. Et le lendemain, puisque c’est Noël, nous nous offrons un moment de paresse et nous laissons tracter par un semi-remorque dans une côte pendant quelques kilomètres ! Mais nous pédalons quand même car nos 200 kg sont trop lourds pour le bras gauche de Victor, accroché au coin inférieur droit du conteneur. La suite du détour nous conduit ensuite sur une digue serpentant dans une vallée inondée pour la mise en place d’une centrale hydraulique (mais c’est pour la bonne cause : revendre cette électricité décarbonée aux Thaïlandais). Des squelettes d’arbres blancs émergent de l’eau, des barques de pêcheurs se faufilent entre les troncs et les îlots de cette forêt noyée. La pluie, le ciel gris et le vent renforcent la tristesse du paysage qui n’est pourtant pas dénué d’une certaine beauté. Le 31 décembre, suspendus dans des hamacs dans les magnifiques jardins d’une guesthouse dont nous sommes les seuls clients, nous trinquons à la Beerlao, la bière nationale, qui coule à flots dans tout le pays.

Puis, un nouveau détour nous mène sur les plateaux des Bolovens connus pour leurs nombreuses chutes d’eau et plantations de café. En effet, de grands caféiers bordent les routes et les grains de café sèchent au soleil, étalés sur des bâches devant les maisons. Plus au Sud encore, le repiquage manuel du riz reverdit les rizières laissées en pâture aux buffles depuis plusieurs mois. Puis nous atteignons enfin l’extrême Sud du pays, là où le Mékong s’élargit et forme une succession de rapides dans un estuaire constellé de petites îles : Si Phan Don, la région des 4000 îles. Nous sautons d’une île à l’autre sur des catamarans de bois et sillonnons les îles à vélo sur leur unique route, qui n’est guère plus qu’un chemin de terre sur lequel deux mobylettes se croisent difficilement. Dans les villages, des enfants surgissent des jardins et courent derrière nous ou se tiennent sur le bord du chemin en attendant que l’on tape dans leur main tendue. L’atmosphère sur ces îles est, si tant est que ce soit possible, encore plus détendue et joyeuse que dans le reste du pays. Nous nous reposons quelques jours dans ce petit bout du monde enchanteur, entre la piscine et la terrasse d’un bungalow avec vue sur le Mékong…

Gros coup de cœur donc, pour ce pays qui n’était même pas au programme, puisque nous avions initialement prévu de rejoindre la Birmanie depuis la Chine (la situation dans le Nord du pays et particulièrement près de la frontière sino-birmane nous a incités à modifier notre itinéraire).

Mais le Laos, c’est bientôt fini. Nos visas expirent le 10 janvier et Victor me lance “Aaaah, on est rrrrrrrefaits !! On y va ?” Je m’extrais donc de mon transat et de ma lecture à regret (Jules Verne, quand tu nous tiens), et c’est reparti. Direction : la frontière la plus corrompue d’Asie du Sud-Est…

Comme d’habitude retrouvez toutes nos photos du Laos sur flickr !

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3 commentaires sur « Le Laos du Nord au Sud : comme un petit goût… de paradis »

  1. Oublié la grisaille hivernale, j’entends même le rire des enfants, le temps de la lecture de ce récit de la traversée du Laos.
    L’album des records ( du nombre de photos ) est un régal pour les yeux.
    C’est encore et toujours un vrai bonheur que de vous lire.
    Bisous,

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