L’heure du bilan !

On fait le bilan (calmement, en se remémorant chaque instant) !

Alors voilà, trois semaines après notre retour, un petit bilan s’impose. D’une part parce qu’on l’avait promis, et d’autre part, parce qu’il est temps de clôturer ce chapitre vagabond.

Ne sachant absolument pas par où commencer, je décide de relire tous les billets de blog et de regarder toutes les photos, chose que je n’avais pas encore faite. Et je ne peux m’empêcher de penser que d’une, j’écris beaucoup trop et de deux, que 6284 photos, même pour un voyage aussi long, ça n’est pas raisonnable. On a clairement rompu avec la sobriété avec l’avènement du numérique !

Commençons donc par un petit récit des derniers jours du voyage. Notre retour accéléré en bus, nous a réacclimatés petit à petit à l’Europe. Ici, tu ne mets pas ton tandem et ta remorque dans la soute du bus sans qu’un chauffeur fier comme un coq ne te fasse payer moult suppléments exorbitants et franchises de bagages spéciaux. Je regrette déjà l’Asie où notre bric-à-brac passait inaperçu sur un rafiot en bois parmi les autres passagers transportant 20 sacs de riz, trois poules et un bouddha géant. A la frontière croato-bosniaque, les deux seuls barbus du bus (qui parle de délit de faciès ?) dont Victor, sont soumis à un méticuleux contrôle de drogue. Dans les Alpes italiennes, à l’entrée du tunnel qui débouchera sur notre cher pays, les douaniers refoulent deux personnes pour défaut de permis de séjour. Quelques heures plus tard, alors que nous nous apprêtons à passer la nuit en gare de Lyon Perrache avec tout notre matos dans l’attente du prochain bus, nous sommes gentiment dégagés par un pompier vociférant et un flic accompagné d’un berger allemand un peu trop en forme. Donc voilà, on est à la maison. Un peu désarçonnés par toutes ces règles, ces « choses qui ne se font pas » alors même qu’elles sont possibles, cette rigidité et surtout cette présence policière.

Heureusement, notre arrivée à Tours nous redonne du baume au cœur : un barbu observateur comprend en nous voyant que nous rentrons d’un long voyage et nous propose un toit (pas de chance, il habite au Nord et nous allons vers le Sud), la gérante du petit camping où nous passons la nuit ne cache pas sa joie de nous rencontrer et nous souhaite une bonne route, une bonne vie et de beaux bébés (rien que ça !). Tant d’enthousiasme nous réjouit et c’est en pleine forme que nous attaquons la dernière étape entre Tours et Poitiers. Sur les petites routes désertes et sous un soleil de plomb, nous repensons à nos premiers kilomètres en France, il y a plus d’un an, alors que nous étions encore débutants en cyclo-voyage, que nous cherchions encore nos repères, et surtout, que tout restait à faire. Ce 7 juillet 2018, au contraire, nous avons le cœur léger, le sourire jusqu’aux oreilles et le coup de pédale sûr et rapide. Un comité d’accueil est là pour nous mitrailler et nous tâter les mollets à l’arrivée !

Comme on ne sait toujours pas par où commencer, on s’est dit qu’on allait répondre à quelques unes des questions qu’on nous a le plus souvent posées.

Numéro 1 : « Vous avez pas eu mal aux fesses ?! »

Mathilde : Ben… t’as déjà fait du vélo ? Donc tu connais la réponse.
Victor : Même si notre résistance physique s’est améliorée au cours du voyage, les fins de journées étaient souvent assez inconfortables mais cela n’a jamais vraiment été un frein pour avancer !

Ex aequo avec : « Alors, combien de crevaisons ?! »

7 ou 8 ! ou 9 ? On sait plus trop… Mais aucune pendant les 10 000 premiers km !

Suivies de près par : « Mais en fait, Mathilde, tu pédales pas à l’arrière ? »

Mathilde : Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat.
Victor : Si si, Mathilde a de la force et de l’endurance. En tandem on pédale pour soi mais aussi pour l’autre ! Je mettais un peu plus d’énergie dans les relances et les courtes côtes, Mathilde était la plus solide dans les longues côtes.

Ou encore : « Vous échangez de poste sur le tandem ? »

Mathilde : Non, je ne suis jamais passée à l’avant du tandem. Non pas que je n’en aie jamais eu envie ou que le tandem soit un sport de macho ; la géométrie du vélo à deux places est simplement faite pour que le plus petit des deux soit à l’arrière… ça se joue à pas grand chose, mais Victor est plus grand que moi !

« Pourquoi avoir choisi le tandem ? D’ailleurs c’est pas trop difficile ? »

Mathilde : Pour être tout le temps ensemble, pour ne pas se perdre ou devoir s’attendre. Pour vivre les choses ensemble au même moment. Non ce n’est pas difficile, c’est juste un coup à prendre, surtout pour les départs. L’important, c’est de faire confiance au conducteur, mais ça n’est pas toujours facile, surtout dans les descentes ! Et puis j’adore être à l’arrière, je suis libre de regarder où je veux !
Victor : Et puis le tandem suscite plus la curiosité que deux vélos simples. C’est un bon moyen d’amorcer des contacts et conversations !

« Avez-vous rencontré des problèmes de sécurité ? »

Oui, sur les routes australiennes. C’est le seul moment du voyage où nous avons vraiment eu peur à plusieurs reprises et avons senti que notre présence n’était pas la bienvenue.

« Est-ce que vous vous êtes engueulés ? »

Mathilde : Oui, une fois, quand on allait trop vite dans les descentes et que Victor me disait que tout était sous contrôle.
Victor : …

« Et qui a gagné ? »

Mathilde : Moi. On est tombés.
Victor : Disons que ça a été une bonne leçon pour moi. En tandem, quand on évalue le risque, il ne faut pas uniquement tenir compte de sa perception en tant que capitaine (c’est le nom donné au conducteur du tandem) mais aussi de la réaction du partenaire à l’arrière (appelé « stoker ») qui n’a pas la même visibilité et n’a pas la main sur l’allure ni la direction. Nous ne sommes pas retombés depuis.

« Qu’est ce qui vous a le plus manqué pendant ce voyage ? »

Mathilde : L’eau courante (chaude !) et une épicerie en vrac (ras-le-bol de tous les trucs suremballés dix fois).
Victor : Une chaise et du beurre.

« Quel(s) pays avez-vous préféré ? »

Mathilde : La Mongolie pour les paysages incroyables et les vastes étendues. Et le Laos, pour la joie de vivre et les sourires des habitants.
Victor : Idem, je rajouterais les pays baltes, petit paradis du voyage à vélo et du bivouac.

« Quelle a été votre pire galère ? »

Mathilde : Pousser le vélo dans le sable pendant 20 kms dans une forêt lettone infestée de taons et de moustiques. Se faire assaillir par 50 enfants chinois n’ayant jamais vu de Blancs dans un restaurant minuscule. Pédaler sous la neige et face au vent en Mongolie. Et puis quatre jours de piste boueuse dans les montagnes laotiennes aux dénivelés ahurissants qui nous ont obligés à pousser le vélo pendant des heures.
Victor : De manière générale le stress induit par nos bagages non conventionnels lorsque nous prenions des transports (bus, avions, trains, bateaux)… avec une mention spéciale pour les trains russes. Déménager la tente en pleine nuit à cause d’une attaque de fourmis.

« Quel a été le plus beau moment ? »

Mathilde : Regarder les étoiles chaque soir, en se brossant les dents… Et quand une situation pas marrante (casse d’une pièce importante sur une route déserte en Sibérie) s’est transformée en une rencontre incroyable avec un couple russe qui a presque voulu nous adopter !
Victor : Reprendre le vélo après 10 jours de retraite méditative silencieuse au Cambodge : décharge de sensations accompagnées par le lever du jour, la vitesse, le vent sur notre peau, les sourires, la vie qui grouille…

« Qu’est-ce qui vous a le plus impressionnés ? »

Mathilde : En vrac :
– les incroyables capacités de récupération du corps humain, capable d’enchaîner plusieurs jours d’effort intense
– le sourire et la générosité des gens les plus pauvres (c’est cliché, mais pourtant tellement vrai)
– les enfants que l’on laisse courir sur la route, jouer dans la boue ou manier des objets tranchants
– la rudesse des conditions de vie de certaines populations
– les talents culinaires des Chinois et leur capacités à préparer des plats succulents en 5 minutes
– la « bétonnisation » effrénée de la Chine
Victor :
– la force de caractère de Mathilde, son courage
– à quel point nous avons changé

« Les moments les plus drôles du voyage ? Des anecdotes ? »

Mathilde : Les mimes de Victor pour demander des œufs à une épicière russe (elle nous a sorti un poulet congelé !). Ou alors son mime du dragon crachant le feu pour expliquer qu’on ne veut pas de piment (on en a eu quand même !!). Commander à manger en Chine… directement dans la cuisine ! Ou dormir à 8 dans une yourte minuscule, sur une planche en bois et une peau de yack, avec des morceaux de mouton suspendus au-dessus de la tête. Avec le recul, même si on a très mal dormi, c’était rigolo !
Victor : Rencontrer un prêtre polonais en Sibérie, parlant italien et pédalant sur une bicyclette offerte par Jean-Paul II en 1997. Passer notre temps à faire des selfies avec les Asiatiques. La nuit où un opossum a sauté sur notre toile de tente. Et puis bien sûr, se retrouver quasiment nez à nez avec un énorme éléphant sur une route en Thaïlande !!

Carte Poitiers Noumea

En tant que cyclo-voyageurs au long cours, nous avons forcément eu des réflexion sur le partage de la route entre les différents usagers. Dans un monde idéal, les cyclistes et les automobilistes n’auraient pas à partager les mêmes voies. Nous avons globalement ressenti, en Europe et surtout en Australie, une grande frustration de ne pas être respectés. Nous qui avançons à la force de nos muscles et la sueur de notre front, nous qui ne faisons pas de bruit, nous qui ne prenons presque pas de place sur la chaussée, nous qui ne polluons pas… Nous sommes parfois indésirables sur des territoires conçus exclusivement par et pour l’automobile : routes, parkings, ponts à 6 voies, tunnels interminables, stations essence, concessionnaires, lavage-auto… Bref, apprendre à partager la route avec tous les usagers nous semble primordial, car une route une voie de communication et de transport terrestre, dont l’usage n’est PAS réservé aux voitures. Peut-être pouvons-nous nous inspirer des Asiatiques, qui a défaut de règles de circulation claires, roulent lentement (oui, vive la limitation à 80 km/h sur nos routes !), se croisent en toute fluidité et respectent tous les usagers, qu’ils soient tuk-tuks, ânes, vélos, charrettes à bœufs, scooters à 5 passagers… Sans parler de leur patience et leur calme à toute épreuve.

Pour la première fois de nos vies, nous avons découvert le véritable voyage. Celui de notre imagination, celui que nous avons lu dans les livres et vu dans les films. Le voyage long, exigeant, éprouvant, inconfortable, risqué parfois. Le voyage qui forge le corps et le mental, qui renforce la résistance à l’adversité. Mais surtout le voyage épique, joyeux, grisant, surprenant, magique. Le voyage synonyme d’aventure, de liberté, de rencontres. Et nous avons pu mesurer la différence entre voyage et tourisme. Là où le tourisme est une parenthèse contrôlée, une expérience guidée et encadrée, le voyage vous emmène là où vous n’avez pas prévu d’aller, là où il n’y a soit disant « rien à voir », vous permet d’embrasser la différence, de saisir l’essentiel. Le voyage vous libère du diktat de la check-list. Oui, nous avons traversé la Chine sans voir les pandas ni la Grande Muraille, oui, nous sommes allés à Moscou sans visiter le Kremlin. Et alors ?

Nous avons surtout redécouvert un moyen de transport simple, à faible contenu technologique et à la portée de tous qui permet des transitions tout en douceur et en continuité. Nous mesurons mieux les véritables capacités du corps humain pour se déplacer par lui-même et par contraste ne regarderons plus jamais de la même manière un col à franchir. L’homme a oublié l’effort que cela demande car les ressources fossiles nous ont permis de modeler nos paysages et de gravir les montagnes par la seule pression de la pédale d’accélérateur. Aujourd’hui 8% des émissions de gaz à effet de serres sont liées au tourisme en très forte expansion chaque année. Malgré nos nombreux kilomètres à vélo, nous y avons contribué et mesurons la chance que nous avons eu de faire ce voyage qui restera sûrement le voyage d’une vie. Pour nous c’est sûr, finies les vacances en avion au bout du monde ; nos prochains voyages seront locaux, et cyclistes.

Ce voyage nous a aussi conduits à une prise de conscience encore plus aiguë de l’état environnemental et social catastrophique de notre monde. Nous avons saisi la schizophrénie dans laquelle nous vivions : travailler dans le développement durable mais être adeptes des vols low cost ; trier ses déchets au lieu de ne pas en générer, enrichir les géants de l’agro-alimentaire et de la distribution au lieu de privilégier les circuits courts (car chacun de nos choix de consommation est un acte politique), etc. Nous avons beau « savoir » et « être conscients », les dissonances dans nos modes de vie à tous sont nombreuses et partout. La fulgurante transition technologique de nos sociétés s’est opérée plus hâtivement que nos progrès cognitifs…

Ce voyage nous a offert le luxe de la réflexion, de la lecture, de la discussion, et surtout du passage à l’action. Nous mettons petit à petit en place des changements dans nos vies : nous ne mangeons plus d’animaux dès lors que nous sommes aux commandes du menu, nous décidons de ne plus prendre l’avion, nous privilégions le vélo et les transports en commun dès que possible, nous évitons d’acheter des objets neufs, nous faisons du tri dans nos vies et supprimons de nos quotidiens quelques activités superficielles et polluantes (vidéos stupides, facebook, publicités, etc.), nous ambitionnons de produire une plus grande partie de notre nourriture nous-mêmes, nous optons pour une nouvelle vie à la campagne plus proche de la nature et des animaux, pour un mode de vie plus simple, moins dépendant du pétrole et plus résilient (c’est-à-dire résistant aux chocs). Il faudrait 2,8 Terre si toute l’humanité vivait comme les Français (écart entre notre consommation annuelle de ressources et la capacité régénératrice de la Terre), notre ambition est de n’en consommer plus qu’une… voire moins.

Les enseignements de ce voyage ainsi que de notre retraite méditative Vipassana ont été nombreux et précieux. Nous mesurons mieux la valeur du temps, apprenons à apprécier la beauté d’un paysage, savons désormais ne rien faire et apprécier le moment présent pour ce qu’il est, agréable ou non, apprenons à observer plutôt qu’à juger, préférons nous ennuyer plutôt que « faire des trucs » ou consommer objets et loisirs, nous nous exerçons à relativiser, distinguons l’essentiel du superflu après avoir vécu avec peu, vivons plus intensément les moments passés en compagnie des gens, découvrons la patience et la bienveillance envers ceux qui nous offensent (oui parce qu’être bienveillant avec ceux qu’on aime, c’est facile), nous mesurons l’importance de la pensée et de l’intention et pas uniquement de l’action, seule valeur encensée dans notre culture occidentale. Pour résumer, Victor se plaît à citer Gandhi : nous voulons « vivre simplement, pour que d’autres puissent simplement vivre »… Alors non, nous ne sommes pas devenus des sages, la route est encore longue et semée d’embûches, mais si vous avez lu ce blog, vous savez désormais que la facilité et les routes toutes tracées ne sont pas notre tasse de thé ! Finalement, notre démarche se veut aussi assez pragmatique, un de nos objectifs étant aussi d’atténuer les impacts négatifs des changements majeurs qui devraient être prochainement induits par la raréfaction du pétrole, des ressources naturelles, par la sixième extinction de masse et le changement climatique, pour nous et pour la communauté dans laquelle nous vivrons. Nous serons ravis de discuter effondrement des sociétés thermo-industrielles, pic pétrolier et des modèles de transition avec ceux d’entre vous que ça intéresse 😉

Voilà donc où nous en sommes aujourd’hui ! Plus en forme et plein de projets que jamais ! 🙂

Un grand grand grand merci à vous tous, amis, famille, connaissances et même parfaits inconnus, qui nous avez suivis sur ce blog et sur Facebook. Merci de nous avoir soutenus par vos messages, de nous avoir encouragés tout haut ou en pensée, merci aux uns d’avoir râlé quand les articles de blog tardaient à venir, merci aux autres de les avoir attendus patiemment, merci d’avoir sué avec nous.

Merci aux valeureux compagnons venus pédaler avec nous. Merci à ceux qui nous ont hébergés, merci à ceux qui nous ont souri et encouragé sur la route.

Un grand merci aux Cycles Pierre Perrin qui nous ont fabriqué un vélo en or (c’est une image, hein). Après plus de 16 000 km sur des routes et pistes plus ou moins bonnes, un nombre certain de démontages et remontages, il roule encore à merveille ! Merci merci merci petit tandem d’avoir été si vaillant et de nous avoir portés si loin ❤ ❤ ❤

Merci à Olivier et Christian, fabriquant de notre belle remorque, pour leur réactivité et le service après-vente impeccable (envoi d’une nouvelle béquille au Laos quand même) !

Merci à Martin, notre GPS à l’horrible voix de synthèse mais qui nous a sortis d’un paquet de mauvaises passes !

Et un merci tout spécial à mon « capitaine », le meilleur des compagnons de route, d’aventure et de galère 🙂

Pour finir, merci à notre bonne étoile qui n’a jamais cessé de briller.

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Et pour le plaisir, on vous remet le lien vers le film de notre voyage : cliquez ici

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D’Éphèse à Dubrovnik

Vélo renfourché, nous rejoignons la côte turque d’où nous embarquons pour l’île grecque de Samos où un douanier farceur nous accueille en faisant mine de tamponner notre remorque. Un beau bivouac sur la plage face à la Turquie nous permet de prendre les forces nécessaires pour traverser la très montagneuse Samos et gagner le port de Karlovassi de l’autre côté de l’île.

Sur la plage, Victor sympathise avec un ancien batteur grec de 81 ans, 110 kg, qui passe ses journées à ramasser des détritus dans la mer. Par dessus mon livre, je les vois entrer dans l’eau en se tenant la main pour ne pas perdre l’équilibre sur les fonds caillouteux. Huit heures de ferry plus tard, nous débarquons dans le port du Pirée à minuit et échouons à l’hôtel Eva, néons roses, réception ouverte 24h/24h, mot de passe wifi eva-hot-2018. Oh non, encore un hôtel de passe. Visite express d’Athènes par temps de pluie et sur fond de grève des éboueurs. Nous lorgnons l’Acropole dominant la ville mais au vu de la file d’attente, nous irons plutôt déambuler dans le quartier de Plaka où les terrasses des cafés occupent des ruelles en escaliers, à l’ombre des vignes et des bougainvilliers. Nous quittons Athènes, ses routes défoncées et ses brocantes improvisées sur les trottoirs via l’île de Salamina et rejoignons le Péloponnèse par le très impressionnant isthme de Corinthe, où nous passons notre tour de saut à l’élastique.

Martin reprend du service et veut faire le malin en prétendant parler grec. Mais du grec il ne connaît que l’alphabet : « Dans 200 mètres, tournez à gauche sur alpha, gamma, iota, omicron, epsilon, lambda, epsilon, theta, epsilon, sigma, mu, iota, kappa, rho, alpha, delta, omicron, pi, iota. » Ok Martin.

Longeant une mer scintillante, la route est égrenée de villages blancs écrasés par la chaleur. Un petit vieux coule quelques brasses dans une eau translucide tandis que dans la crique suivante deux mémés font trempette, bob sur la tête. Nous nous arrêtons sur des places ombragées pour siroter des cafés frappés en compagnie des autres petits vieux du village. Les cimetières de croix blanches et les dômes des églises orthodoxes émaillent les montagnes parcourues du bruissement argenté des oliviers. Oranges, citrons, raisins, kiwis, dégoulinent des arbres. Tomates, feta, olives, tapenade, abricots, cerises… Nous n’avons aucun mal à trouver de l’énergie à mettre dans la machine à pédaler !

Seule ombre au tableau grec, les chiens grecs. Hargneux, acharnés, ils se lancent à notre poursuite avec force aboiements et s’approchent dangereusement de nos mollets moulinant. Pour la première fois du voyage, nous dégainons la « matraque à chiens », une barre en alu acquise chez le Leroy Merlin estonien. Alors que j’ai toujours affirmé ne pas pouvoir attraper cette barre en métal fixée sur le cadre inférieur du vélo, depuis ma position à l’arrière du tandem, les grondements et la proximité des crocs canins me rendent contorsionniste. La vue de cette arme suffit à faire déguerpir les chiens. Trois ou quatre cabots nous surprennent aussi alors que nous campons dans un champ d’orangers ; nous restons tapis dans la tente et les écouter aboyer en tentant de nous convaincre que le morceau de tissu vert kaki tendu au-dessus de nos têtes nous protège.

Quatre jours après notre départ d’Athènes, nous traversons le golfe de Corinthe sur un ferry rempli de camions et pouvons observer depuis la mer l’impressionnant pont reliant le Péloponnèse au continent, pont peu recommandé aux vélos.

L’entrée en Albanie est marquée par un relief considérable : la route surplombe la « riviera albanaise » aux eaux turquoises mais aux plages colonisées par des rangées de transats et de parasols. Le soleil tape, l’ombre est inexistante, et nous grimpons. Espoirs déçus quand, au détour d’un virage, le ruban d’asphalte continue de grimper inexorablement dans la montagne. Espoirs comblés lorsque la route semble disparaître et plonger dans un grand précipice : derrière ce col, la descente qui nous rendra notre souffle. Le soir venu, tempête sur la riviera. Ce n’est pas le titre d’un film, c’est notre impossible bivouac du soir. Nous finirons par planter la tente sous un abri de paille, accolés à ce qui semble être la caravane d’un pizzaïolo en faillite. Cinq heures du matin, l’ex pizzaïolo nous réveille : il a besoin de fil de fer et d’une pince coupante dans la caravane, qui s’avère être sa remise à outils.

Après une honorable grimpette de quatre heures qui nous emmène dans les nuages et nous fait perdre une vingtaine de degrés, la longue descente nous glace les os et nous décidons de nous offrir un camping pour la nuit. A défaut de douche chaude (l’unique raison qui pour laquelle nous avons cédé au luxe de ce camping – qui s’avère être un parking de restaurant), Colombo et Aphrodita nous offrent un verre de vodka pour nous réchauffer. Pour la première fois depuis le début du voyage, je fais bouillir une casserole d’eau pour rendre la douche plus supportable. Aux petits soins pour nous et apitoyés à la vue du réchaud que nous sortons sous la pluie, nos hôtes nous préparent le petit déjeuner. Ici, l’anglais n’a pas court, en revanche, la plupart des Albanais maîtrisent très bien l’italien. Je ressors donc de mes tiroirs la langue de Dante, utilisée pour la dernière fois en Sibérie pour communiquer avec un prêtre polonais ami de Jean-Paul II.

Les épiceries albanaises sont imprégnées de l’odeur du tabac froid. Sur le comptoir, une balance et un calepin où sont griffonnées les additions. Et la pluie de tomber. Chèvres et moutons traversent les routes sous les cris de deux jeunes bergers, 9 ans d’âge cumulé. Et la pluie de tomber. Les routes sont jalonnées de très nombreuses stations services ayant paraît-il pour vocation de blanchir l’argent de la mafia albanaise. Et la pluie de tomber. Les veuves, toutes de noir vêtues, portent à grand peine leurs paniers de provisions. Et la pluie de tomber. Un âne tractant une charrette traverse l’autoroute. Et la pluie de tomber. Sur une route de campagne, proposition impromptue de marijuana. Et la pluie de tomber. La boue et les gravats rendent les routes albanaises plus dangereuses qu’en temps normal. Les voitures font des embardées vers nous pour éviter les ornières. Et la pluie de tomber. Pauvreté dans les campagnes. On a même appris aux enfants à courir après les vélos en suppliant « money, money ». Et la pluie de tomber. Sur décision unanime du haut commissariat à la préservation de la peau des fesses de Mathilde et Victor et du comité des cyclos mouillés, le trajet retour un peu trop ambitieux sera largement raccourci. Et la pluie de tomber. Deux cyclistes finlandais rencontrés sous la pluie partagent un bout de chemin avec nous et profitent de notre aspiration (car oui, mouillés pour mouillés, boueux pour boueux, quand il pleut, on pédale fort). N’ayant pas prévu de toit pour la nuit, nous les suivons jusqu’à leur sympathique auberge. Le lendemain, une rotation digne des pros s’instaure dans le peloton. Et la pluie de tomber. Nous sauvons plusieurs tortues des roues des voitures. Et la pluie de tomber. Puis nous arrivons sur les routes étroites, sinueuses et très chargées du Monténégro. Trafic incessant et conducteurs peu prudents. Le gilet jaune fluo est de sortie, lui qui nous a maintenus en vie lors de notre entrée dans Bangkok et pendant plus de 1400 km sur les routes australiennes. Et la pluie de se calmer. Le soleil ramène les touristes, principalement russes, sur le littoral monténégrin. Vilains hôtels, boutiques de merdouilles en plastique, stands de glaces aux couleurs douteuses, alignements de chaises longues et de dos rougis. Le contact avec les habitants, qui ne semblent là que pour truander du touriste, est plutôt mauvais. Le bling bling, le tourisme de masse et l’hyper consommation de la côte nous écœurent et nous donnent l’énergie de traverser le pays en deux jours.

Puis nous arrivons à Dubrovnik en Croatie, où nous visitons la vieille ville fortifiée sous un soleil de plomb et passons beaucoup de temps avec notre généreux hôte de la communauté des Warmshowers. Niksa, nous fait découvrir la musique traditionnelle et moderne des Balkans, nous promène sur les hauteurs de la ville (j’ai des poussées d’adrénaline toutes les trente secondes et ne cesse de me dire que ce serait quand même très con de mourir en voiture pendant un voyage à vélo…) et nous parle de la guerre de Yougoslavie. Comme c’est étrange d’entendre des récits de guerre, de privations, de cachette, de manque d’eau, de bombardements, de fuite, de la bouche de quelqu’un qui a à peine dix ans de plus que nous…

Le vélo dans les Balkans, c’est fini pour le moment ! Nous laissons la côte adriatique aux juillettistes et aux aoûtiens et entamons un long périple en bus pour rentrer à la maison 🙂

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