D’Éphèse à Dubrovnik

Vélo renfourché, nous rejoignons la côte turque d’où nous embarquons pour l’île grecque de Samos où un douanier farceur nous accueille en faisant mine de tamponner notre remorque. Un beau bivouac sur la plage face à la Turquie nous permet de prendre les forces nécessaires pour traverser la très montagneuse Samos et gagner le port de Karlovassi de l’autre côté de l’île.

Sur la plage, Victor sympathise avec un ancien batteur grec de 81 ans, 110 kg, qui passe ses journées à ramasser des détritus dans la mer. Par dessus mon livre, je les vois entrer dans l’eau en se tenant la main pour ne pas perdre l’équilibre sur les fonds caillouteux. Huit heures de ferry plus tard, nous débarquons dans le port du Pirée à minuit et échouons à l’hôtel Eva, néons roses, réception ouverte 24h/24h, mot de passe wifi eva-hot-2018. Oh non, encore un hôtel de passe. Visite express d’Athènes par temps de pluie et sur fond de grève des éboueurs. Nous lorgnons l’Acropole dominant la ville mais au vu de la file d’attente, nous irons plutôt déambuler dans le quartier de Plaka où les terrasses des cafés occupent des ruelles en escaliers, à l’ombre des vignes et des bougainvilliers. Nous quittons Athènes, ses routes défoncées et ses brocantes improvisées sur les trottoirs via l’île de Salamina et rejoignons le Péloponnèse par le très impressionnant isthme de Corinthe, où nous passons notre tour de saut à l’élastique.

Martin reprend du service et veut faire le malin en prétendant parler grec. Mais du grec il ne connaît que l’alphabet : « Dans 200 mètres, tournez à gauche sur alpha, gamma, iota, omicron, epsilon, lambda, epsilon, theta, epsilon, sigma, mu, iota, kappa, rho, alpha, delta, omicron, pi, iota. » Ok Martin.

Longeant une mer scintillante, la route est égrenée de villages blancs écrasés par la chaleur. Un petit vieux coule quelques brasses dans une eau translucide tandis que dans la crique suivante deux mémés font trempette, bob sur la tête. Nous nous arrêtons sur des places ombragées pour siroter des cafés frappés en compagnie des autres petits vieux du village. Les cimetières de croix blanches et les dômes des églises orthodoxes émaillent les montagnes parcourues du bruissement argenté des oliviers. Oranges, citrons, raisins, kiwis, dégoulinent des arbres. Tomates, feta, olives, tapenade, abricots, cerises… Nous n’avons aucun mal à trouver de l’énergie à mettre dans la machine à pédaler !

Seule ombre au tableau grec, les chiens grecs. Hargneux, acharnés, ils se lancent à notre poursuite avec force aboiements et s’approchent dangereusement de nos mollets moulinant. Pour la première fois du voyage, nous dégainons la « matraque à chiens », une barre en alu acquise chez le Leroy Merlin estonien. Alors que j’ai toujours affirmé ne pas pouvoir attraper cette barre en métal fixée sur le cadre inférieur du vélo, depuis ma position à l’arrière du tandem, les grondements et la proximité des crocs canins me rendent contorsionniste. La vue de cette arme suffit à faire déguerpir les chiens. Trois ou quatre cabots nous surprennent aussi alors que nous campons dans un champ d’orangers ; nous restons tapis dans la tente et les écouter aboyer en tentant de nous convaincre que le morceau de tissu vert kaki tendu au-dessus de nos têtes nous protège.

Quatre jours après notre départ d’Athènes, nous traversons le golfe de Corinthe sur un ferry rempli de camions et pouvons observer depuis la mer l’impressionnant pont reliant le Péloponnèse au continent, pont peu recommandé aux vélos.

L’entrée en Albanie est marquée par un relief considérable : la route surplombe la « riviera albanaise » aux eaux turquoises mais aux plages colonisées par des rangées de transats et de parasols. Le soleil tape, l’ombre est inexistante, et nous grimpons. Espoirs déçus quand, au détour d’un virage, le ruban d’asphalte continue de grimper inexorablement dans la montagne. Espoirs comblés lorsque la route semble disparaître et plonger dans un grand précipice : derrière ce col, la descente qui nous rendra notre souffle. Le soir venu, tempête sur la riviera. Ce n’est pas le titre d’un film, c’est notre impossible bivouac du soir. Nous finirons par planter la tente sous un abri de paille, accolés à ce qui semble être la caravane d’un pizzaïolo en faillite. Cinq heures du matin, l’ex pizzaïolo nous réveille : il a besoin de fil de fer et d’une pince coupante dans la caravane, qui s’avère être sa remise à outils.

Après une honorable grimpette de quatre heures qui nous emmène dans les nuages et nous fait perdre une vingtaine de degrés, la longue descente nous glace les os et nous décidons de nous offrir un camping pour la nuit. A défaut de douche chaude (l’unique raison qui pour laquelle nous avons cédé au luxe de ce camping – qui s’avère être un parking de restaurant), Colombo et Aphrodita nous offrent un verre de vodka pour nous réchauffer. Pour la première fois depuis le début du voyage, je fais bouillir une casserole d’eau pour rendre la douche plus supportable. Aux petits soins pour nous et apitoyés à la vue du réchaud que nous sortons sous la pluie, nos hôtes nous préparent le petit déjeuner. Ici, l’anglais n’a pas court, en revanche, la plupart des Albanais maîtrisent très bien l’italien. Je ressors donc de mes tiroirs la langue de Dante, utilisée pour la dernière fois en Sibérie pour communiquer avec un prêtre polonais ami de Jean-Paul II.

Les épiceries albanaises sont imprégnées de l’odeur du tabac froid. Sur le comptoir, une balance et un calepin où sont griffonnées les additions. Et la pluie de tomber. Chèvres et moutons traversent les routes sous les cris de deux jeunes bergers, 9 ans d’âge cumulé. Et la pluie de tomber. Les routes sont jalonnées de très nombreuses stations services ayant paraît-il pour vocation de blanchir l’argent de la mafia albanaise. Et la pluie de tomber. Les veuves, toutes de noir vêtues, portent à grand peine leurs paniers de provisions. Et la pluie de tomber. Un âne tractant une charrette traverse l’autoroute. Et la pluie de tomber. Sur une route de campagne, proposition impromptue de marijuana. Et la pluie de tomber. La boue et les gravats rendent les routes albanaises plus dangereuses qu’en temps normal. Les voitures font des embardées vers nous pour éviter les ornières. Et la pluie de tomber. Pauvreté dans les campagnes. On a même appris aux enfants à courir après les vélos en suppliant « money, money ». Et la pluie de tomber. Sur décision unanime du haut commissariat à la préservation de la peau des fesses de Mathilde et Victor et du comité des cyclos mouillés, le trajet retour un peu trop ambitieux sera largement raccourci. Et la pluie de tomber. Deux cyclistes finlandais rencontrés sous la pluie partagent un bout de chemin avec nous et profitent de notre aspiration (car oui, mouillés pour mouillés, boueux pour boueux, quand il pleut, on pédale fort). N’ayant pas prévu de toit pour la nuit, nous les suivons jusqu’à leur sympathique auberge. Le lendemain, une rotation digne des pros s’instaure dans le peloton. Et la pluie de tomber. Nous sauvons plusieurs tortues des roues des voitures. Et la pluie de tomber. Puis nous arrivons sur les routes étroites, sinueuses et très chargées du Monténégro. Trafic incessant et conducteurs peu prudents. Le gilet jaune fluo est de sortie, lui qui nous a maintenus en vie lors de notre entrée dans Bangkok et pendant plus de 1400 km sur les routes australiennes. Et la pluie de se calmer. Le soleil ramène les touristes, principalement russes, sur le littoral monténégrin. Vilains hôtels, boutiques de merdouilles en plastique, stands de glaces aux couleurs douteuses, alignements de chaises longues et de dos rougis. Le contact avec les habitants, qui ne semblent là que pour truander du touriste, est plutôt mauvais. Le bling bling, le tourisme de masse et l’hyper consommation de la côte nous écœurent et nous donnent l’énergie de traverser le pays en deux jours.

Puis nous arrivons à Dubrovnik en Croatie, où nous visitons la vieille ville fortifiée sous un soleil de plomb et passons beaucoup de temps avec notre généreux hôte de la communauté des Warmshowers. Niksa, nous fait découvrir la musique traditionnelle et moderne des Balkans, nous promène sur les hauteurs de la ville (j’ai des poussées d’adrénaline toutes les trente secondes et ne cesse de me dire que ce serait quand même très con de mourir en voiture pendant un voyage à vélo…) et nous parle de la guerre de Yougoslavie. Comme c’est étrange d’entendre des récits de guerre, de privations, de cachette, de manque d’eau, de bombardements, de fuite, de la bouche de quelqu’un qui a à peine dix ans de plus que nous…

Le vélo dans les Balkans, c’est fini pour le moment ! Nous laissons la côte adriatique aux juillettistes et aux aoûtiens et entamons un long périple en bus pour rentrer à la maison 🙂

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Un commentaire sur « D’Éphèse à Dubrovnik »

  1. Nous aurions aimé être disponibles samedi 07/07 pour vous accueillir à Poitiers; hélas tel ne sera pas le cas; mais nous vous retrouverons très bientôt avec grand plaisir. Vous nous avez épatés! Gros bisous. Chantal & Daniel

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