L’heure du bilan !

On fait le bilan (calmement, en se remémorant chaque instant) !

Alors voilà, trois semaines après notre retour, un petit bilan s’impose. D’une part parce qu’on l’avait promis, et d’autre part, parce qu’il est temps de clôturer ce chapitre vagabond.

Ne sachant absolument pas par où commencer, je décide de relire tous les billets de blog et de regarder toutes les photos, chose que je n’avais pas encore faite. Et je ne peux m’empêcher de penser que d’une, j’écris beaucoup trop et de deux, que 6284 photos, même pour un voyage aussi long, ça n’est pas raisonnable. On a clairement rompu avec la sobriété avec l’avènement du numérique !

Commençons donc par un petit récit des derniers jours du voyage. Notre retour accéléré en bus, nous a réacclimatés petit à petit à l’Europe. Ici, tu ne mets pas ton tandem et ta remorque dans la soute du bus sans qu’un chauffeur fier comme un coq ne te fasse payer moult suppléments exorbitants et franchises de bagages spéciaux. Je regrette déjà l’Asie où notre bric-à-brac passait inaperçu sur un rafiot en bois parmi les autres passagers transportant 20 sacs de riz, trois poules et un bouddha géant. A la frontière croato-bosniaque, les deux seuls barbus du bus (qui parle de délit de faciès ?) dont Victor, sont soumis à un méticuleux contrôle de drogue. Dans les Alpes italiennes, à l’entrée du tunnel qui débouchera sur notre cher pays, les douaniers refoulent deux personnes pour défaut de permis de séjour. Quelques heures plus tard, alors que nous nous apprêtons à passer la nuit en gare de Lyon Perrache avec tout notre matos dans l’attente du prochain bus, nous sommes gentiment dégagés par un pompier vociférant et un flic accompagné d’un berger allemand un peu trop en forme. Donc voilà, on est à la maison. Un peu désarçonnés par toutes ces règles, ces « choses qui ne se font pas » alors même qu’elles sont possibles, cette rigidité et surtout cette présence policière.

Heureusement, notre arrivée à Tours nous redonne du baume au cœur : un barbu observateur comprend en nous voyant que nous rentrons d’un long voyage et nous propose un toit (pas de chance, il habite au Nord et nous allons vers le Sud), la gérante du petit camping où nous passons la nuit ne cache pas sa joie de nous rencontrer et nous souhaite une bonne route, une bonne vie et de beaux bébés (rien que ça !). Tant d’enthousiasme nous réjouit et c’est en pleine forme que nous attaquons la dernière étape entre Tours et Poitiers. Sur les petites routes désertes et sous un soleil de plomb, nous repensons à nos premiers kilomètres en France, il y a plus d’un an, alors que nous étions encore débutants en cyclo-voyage, que nous cherchions encore nos repères, et surtout, que tout restait à faire. Ce 7 juillet 2018, au contraire, nous avons le cœur léger, le sourire jusqu’aux oreilles et le coup de pédale sûr et rapide. Un comité d’accueil est là pour nous mitrailler et nous tâter les mollets à l’arrivée !

Comme on ne sait toujours pas par où commencer, on s’est dit qu’on allait répondre à quelques unes des questions qu’on nous a le plus souvent posées.

Numéro 1 : « Vous avez pas eu mal aux fesses ?! »

Mathilde : Ben… t’as déjà fait du vélo ? Donc tu connais la réponse.
Victor : Même si notre résistance physique s’est améliorée au cours du voyage, les fins de journées étaient souvent assez inconfortables mais cela n’a jamais vraiment été un frein pour avancer !

Ex aequo avec : « Alors, combien de crevaisons ?! »

7 ou 8 ! ou 9 ? On sait plus trop… Mais aucune pendant les 10 000 premiers km !

Suivies de près par : « Mais en fait, Mathilde, tu pédales pas à l’arrière ? »

Mathilde : Je ne parlerai qu’en présence de mon avocat.
Victor : Si si, Mathilde a de la force et de l’endurance. En tandem on pédale pour soi mais aussi pour l’autre ! Je mettais un peu plus d’énergie dans les relances et les courtes côtes, Mathilde était la plus solide dans les longues côtes.

Ou encore : « Vous échangez de poste sur le tandem ? »

Mathilde : Non, je ne suis jamais passée à l’avant du tandem. Non pas que je n’en aie jamais eu envie ou que le tandem soit un sport de macho ; la géométrie du vélo à deux places est simplement faite pour que le plus petit des deux soit à l’arrière… ça se joue à pas grand chose, mais Victor est plus grand que moi !

« Pourquoi avoir choisi le tandem ? D’ailleurs c’est pas trop difficile ? »

Mathilde : Pour être tout le temps ensemble, pour ne pas se perdre ou devoir s’attendre. Pour vivre les choses ensemble au même moment. Non ce n’est pas difficile, c’est juste un coup à prendre, surtout pour les départs. L’important, c’est de faire confiance au conducteur, mais ça n’est pas toujours facile, surtout dans les descentes ! Et puis j’adore être à l’arrière, je suis libre de regarder où je veux !
Victor : Et puis le tandem suscite plus la curiosité que deux vélos simples. C’est un bon moyen d’amorcer des contacts et conversations !

« Avez-vous rencontré des problèmes de sécurité ? »

Oui, sur les routes australiennes. C’est le seul moment du voyage où nous avons vraiment eu peur à plusieurs reprises et avons senti que notre présence n’était pas la bienvenue.

« Est-ce que vous vous êtes engueulés ? »

Mathilde : Oui, une fois, quand on allait trop vite dans les descentes et que Victor me disait que tout était sous contrôle.
Victor : …

« Et qui a gagné ? »

Mathilde : Moi. On est tombés.
Victor : Disons que ça a été une bonne leçon pour moi. En tandem, quand on évalue le risque, il ne faut pas uniquement tenir compte de sa perception en tant que capitaine (c’est le nom donné au conducteur du tandem) mais aussi de la réaction du partenaire à l’arrière (appelé « stoker ») qui n’a pas la même visibilité et n’a pas la main sur l’allure ni la direction. Nous ne sommes pas retombés depuis.

« Qu’est ce qui vous a le plus manqué pendant ce voyage ? »

Mathilde : L’eau courante (chaude !) et une épicerie en vrac (ras-le-bol de tous les trucs suremballés dix fois).
Victor : Une chaise et du beurre.

« Quel(s) pays avez-vous préféré ? »

Mathilde : La Mongolie pour les paysages incroyables et les vastes étendues. Et le Laos, pour la joie de vivre et les sourires des habitants.
Victor : Idem, je rajouterais les pays baltes, petit paradis du voyage à vélo et du bivouac.

« Quelle a été votre pire galère ? »

Mathilde : Pousser le vélo dans le sable pendant 20 kms dans une forêt lettone infestée de taons et de moustiques. Se faire assaillir par 50 enfants chinois n’ayant jamais vu de Blancs dans un restaurant minuscule. Pédaler sous la neige et face au vent en Mongolie. Et puis quatre jours de piste boueuse dans les montagnes laotiennes aux dénivelés ahurissants qui nous ont obligés à pousser le vélo pendant des heures.
Victor : De manière générale le stress induit par nos bagages non conventionnels lorsque nous prenions des transports (bus, avions, trains, bateaux)… avec une mention spéciale pour les trains russes. Déménager la tente en pleine nuit à cause d’une attaque de fourmis.

« Quel a été le plus beau moment ? »

Mathilde : Regarder les étoiles chaque soir, en se brossant les dents… Et quand une situation pas marrante (casse d’une pièce importante sur une route déserte en Sibérie) s’est transformée en une rencontre incroyable avec un couple russe qui a presque voulu nous adopter !
Victor : Reprendre le vélo après 10 jours de retraite méditative silencieuse au Cambodge : décharge de sensations accompagnées par le lever du jour, la vitesse, le vent sur notre peau, les sourires, la vie qui grouille…

« Qu’est-ce qui vous a le plus impressionnés ? »

Mathilde : En vrac :
– les incroyables capacités de récupération du corps humain, capable d’enchaîner plusieurs jours d’effort intense
– le sourire et la générosité des gens les plus pauvres (c’est cliché, mais pourtant tellement vrai)
– les enfants que l’on laisse courir sur la route, jouer dans la boue ou manier des objets tranchants
– la rudesse des conditions de vie de certaines populations
– les talents culinaires des Chinois et leur capacités à préparer des plats succulents en 5 minutes
– la « bétonnisation » effrénée de la Chine
Victor :
– la force de caractère de Mathilde, son courage
– à quel point nous avons changé

« Les moments les plus drôles du voyage ? Des anecdotes ? »

Mathilde : Les mimes de Victor pour demander des œufs à une épicière russe (elle nous a sorti un poulet congelé !). Ou alors son mime du dragon crachant le feu pour expliquer qu’on ne veut pas de piment (on en a eu quand même !!). Commander à manger en Chine… directement dans la cuisine ! Ou dormir à 8 dans une yourte minuscule, sur une planche en bois et une peau de yack, avec des morceaux de mouton suspendus au-dessus de la tête. Avec le recul, même si on a très mal dormi, c’était rigolo !
Victor : Rencontrer un prêtre polonais en Sibérie, parlant italien et pédalant sur une bicyclette offerte par Jean-Paul II en 1997. Passer notre temps à faire des selfies avec les Asiatiques. La nuit où un opossum a sauté sur notre toile de tente. Et puis bien sûr, se retrouver quasiment nez à nez avec un énorme éléphant sur une route en Thaïlande !!

Carte Poitiers Noumea

En tant que cyclo-voyageurs au long cours, nous avons forcément eu des réflexion sur le partage de la route entre les différents usagers. Dans un monde idéal, les cyclistes et les automobilistes n’auraient pas à partager les mêmes voies. Nous avons globalement ressenti, en Europe et surtout en Australie, une grande frustration de ne pas être respectés. Nous qui avançons à la force de nos muscles et la sueur de notre front, nous qui ne faisons pas de bruit, nous qui ne prenons presque pas de place sur la chaussée, nous qui ne polluons pas… Nous sommes parfois indésirables sur des territoires conçus exclusivement par et pour l’automobile : routes, parkings, ponts à 6 voies, tunnels interminables, stations essence, concessionnaires, lavage-auto… Bref, apprendre à partager la route avec tous les usagers nous semble primordial, car une route une voie de communication et de transport terrestre, dont l’usage n’est PAS réservé aux voitures. Peut-être pouvons-nous nous inspirer des Asiatiques, qui a défaut de règles de circulation claires, roulent lentement (oui, vive la limitation à 80 km/h sur nos routes !), se croisent en toute fluidité et respectent tous les usagers, qu’ils soient tuk-tuks, ânes, vélos, charrettes à bœufs, scooters à 5 passagers… Sans parler de leur patience et leur calme à toute épreuve.

Pour la première fois de nos vies, nous avons découvert le véritable voyage. Celui de notre imagination, celui que nous avons lu dans les livres et vu dans les films. Le voyage long, exigeant, éprouvant, inconfortable, risqué parfois. Le voyage qui forge le corps et le mental, qui renforce la résistance à l’adversité. Mais surtout le voyage épique, joyeux, grisant, surprenant, magique. Le voyage synonyme d’aventure, de liberté, de rencontres. Et nous avons pu mesurer la différence entre voyage et tourisme. Là où le tourisme est une parenthèse contrôlée, une expérience guidée et encadrée, le voyage vous emmène là où vous n’avez pas prévu d’aller, là où il n’y a soit disant « rien à voir », vous permet d’embrasser la différence, de saisir l’essentiel. Le voyage vous libère du diktat de la check-list. Oui, nous avons traversé la Chine sans voir les pandas ni la Grande Muraille, oui, nous sommes allés à Moscou sans visiter le Kremlin. Et alors ?

Nous avons surtout redécouvert un moyen de transport simple, à faible contenu technologique et à la portée de tous qui permet des transitions tout en douceur et en continuité. Nous mesurons mieux les véritables capacités du corps humain pour se déplacer par lui-même et par contraste ne regarderons plus jamais de la même manière un col à franchir. L’homme a oublié l’effort que cela demande car les ressources fossiles nous ont permis de modeler nos paysages et de gravir les montagnes par la seule pression de la pédale d’accélérateur. Aujourd’hui 8% des émissions de gaz à effet de serres sont liées au tourisme en très forte expansion chaque année. Malgré nos nombreux kilomètres à vélo, nous y avons contribué et mesurons la chance que nous avons eu de faire ce voyage qui restera sûrement le voyage d’une vie. Pour nous c’est sûr, finies les vacances en avion au bout du monde ; nos prochains voyages seront locaux, et cyclistes.

Ce voyage nous a aussi conduits à une prise de conscience encore plus aiguë de l’état environnemental et social catastrophique de notre monde. Nous avons saisi la schizophrénie dans laquelle nous vivions : travailler dans le développement durable mais être adeptes des vols low cost ; trier ses déchets au lieu de ne pas en générer, enrichir les géants de l’agro-alimentaire et de la distribution au lieu de privilégier les circuits courts (car chacun de nos choix de consommation est un acte politique), etc. Nous avons beau « savoir » et « être conscients », les dissonances dans nos modes de vie à tous sont nombreuses et partout. La fulgurante transition technologique de nos sociétés s’est opérée plus hâtivement que nos progrès cognitifs…

Ce voyage nous a offert le luxe de la réflexion, de la lecture, de la discussion, et surtout du passage à l’action. Nous mettons petit à petit en place des changements dans nos vies : nous ne mangeons plus d’animaux dès lors que nous sommes aux commandes du menu, nous décidons de ne plus prendre l’avion, nous privilégions le vélo et les transports en commun dès que possible, nous évitons d’acheter des objets neufs, nous faisons du tri dans nos vies et supprimons de nos quotidiens quelques activités superficielles et polluantes (vidéos stupides, facebook, publicités, etc.), nous ambitionnons de produire une plus grande partie de notre nourriture nous-mêmes, nous optons pour une nouvelle vie à la campagne plus proche de la nature et des animaux, pour un mode de vie plus simple, moins dépendant du pétrole et plus résilient (c’est-à-dire résistant aux chocs). Il faudrait 2,8 Terre si toute l’humanité vivait comme les Français (écart entre notre consommation annuelle de ressources et la capacité régénératrice de la Terre), notre ambition est de n’en consommer plus qu’une… voire moins.

Les enseignements de ce voyage ainsi que de notre retraite méditative Vipassana ont été nombreux et précieux. Nous mesurons mieux la valeur du temps, apprenons à apprécier la beauté d’un paysage, savons désormais ne rien faire et apprécier le moment présent pour ce qu’il est, agréable ou non, apprenons à observer plutôt qu’à juger, préférons nous ennuyer plutôt que « faire des trucs » ou consommer objets et loisirs, nous nous exerçons à relativiser, distinguons l’essentiel du superflu après avoir vécu avec peu, vivons plus intensément les moments passés en compagnie des gens, découvrons la patience et la bienveillance envers ceux qui nous offensent (oui parce qu’être bienveillant avec ceux qu’on aime, c’est facile), nous mesurons l’importance de la pensée et de l’intention et pas uniquement de l’action, seule valeur encensée dans notre culture occidentale. Pour résumer, Victor se plaît à citer Gandhi : nous voulons « vivre simplement, pour que d’autres puissent simplement vivre »… Alors non, nous ne sommes pas devenus des sages, la route est encore longue et semée d’embûches, mais si vous avez lu ce blog, vous savez désormais que la facilité et les routes toutes tracées ne sont pas notre tasse de thé ! Finalement, notre démarche se veut aussi assez pragmatique, un de nos objectifs étant aussi d’atténuer les impacts négatifs des changements majeurs qui devraient être prochainement induits par la raréfaction du pétrole, des ressources naturelles, par la sixième extinction de masse et le changement climatique, pour nous et pour la communauté dans laquelle nous vivrons. Nous serons ravis de discuter effondrement des sociétés thermo-industrielles, pic pétrolier et des modèles de transition avec ceux d’entre vous que ça intéresse 😉

Voilà donc où nous en sommes aujourd’hui ! Plus en forme et plein de projets que jamais ! 🙂

Un grand grand grand merci à vous tous, amis, famille, connaissances et même parfaits inconnus, qui nous avez suivis sur ce blog et sur Facebook. Merci de nous avoir soutenus par vos messages, de nous avoir encouragés tout haut ou en pensée, merci aux uns d’avoir râlé quand les articles de blog tardaient à venir, merci aux autres de les avoir attendus patiemment, merci d’avoir sué avec nous.

Merci aux valeureux compagnons venus pédaler avec nous. Merci à ceux qui nous ont hébergés, merci à ceux qui nous ont souri et encouragé sur la route.

Un grand merci aux Cycles Pierre Perrin qui nous ont fabriqué un vélo en or (c’est une image, hein). Après plus de 16 000 km sur des routes et pistes plus ou moins bonnes, un nombre certain de démontages et remontages, il roule encore à merveille ! Merci merci merci petit tandem d’avoir été si vaillant et de nous avoir portés si loin ❤ ❤ ❤

Merci à Olivier et Christian, fabriquant de notre belle remorque, pour leur réactivité et le service après-vente impeccable (envoi d’une nouvelle béquille au Laos quand même) !

Merci à Martin, notre GPS à l’horrible voix de synthèse mais qui nous a sortis d’un paquet de mauvaises passes !

Et un merci tout spécial à mon « capitaine », le meilleur des compagnons de route, d’aventure et de galère 🙂

Pour finir, merci à notre bonne étoile qui n’a jamais cessé de briller.

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Et pour le plaisir, on vous remet le lien vers le film de notre voyage : cliquez ici

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D’Éphèse à Dubrovnik

Vélo renfourché, nous rejoignons la côte turque d’où nous embarquons pour l’île grecque de Samos où un douanier farceur nous accueille en faisant mine de tamponner notre remorque. Un beau bivouac sur la plage face à la Turquie nous permet de prendre les forces nécessaires pour traverser la très montagneuse Samos et gagner le port de Karlovassi de l’autre côté de l’île.

Sur la plage, Victor sympathise avec un ancien batteur grec de 81 ans, 110 kg, qui passe ses journées à ramasser des détritus dans la mer. Par dessus mon livre, je les vois entrer dans l’eau en se tenant la main pour ne pas perdre l’équilibre sur les fonds caillouteux. Huit heures de ferry plus tard, nous débarquons dans le port du Pirée à minuit et échouons à l’hôtel Eva, néons roses, réception ouverte 24h/24h, mot de passe wifi eva-hot-2018. Oh non, encore un hôtel de passe. Visite express d’Athènes par temps de pluie et sur fond de grève des éboueurs. Nous lorgnons l’Acropole dominant la ville mais au vu de la file d’attente, nous irons plutôt déambuler dans le quartier de Plaka où les terrasses des cafés occupent des ruelles en escaliers, à l’ombre des vignes et des bougainvilliers. Nous quittons Athènes, ses routes défoncées et ses brocantes improvisées sur les trottoirs via l’île de Salamina et rejoignons le Péloponnèse par le très impressionnant isthme de Corinthe, où nous passons notre tour de saut à l’élastique.

Martin reprend du service et veut faire le malin en prétendant parler grec. Mais du grec il ne connaît que l’alphabet : « Dans 200 mètres, tournez à gauche sur alpha, gamma, iota, omicron, epsilon, lambda, epsilon, theta, epsilon, sigma, mu, iota, kappa, rho, alpha, delta, omicron, pi, iota. » Ok Martin.

Longeant une mer scintillante, la route est égrenée de villages blancs écrasés par la chaleur. Un petit vieux coule quelques brasses dans une eau translucide tandis que dans la crique suivante deux mémés font trempette, bob sur la tête. Nous nous arrêtons sur des places ombragées pour siroter des cafés frappés en compagnie des autres petits vieux du village. Les cimetières de croix blanches et les dômes des églises orthodoxes émaillent les montagnes parcourues du bruissement argenté des oliviers. Oranges, citrons, raisins, kiwis, dégoulinent des arbres. Tomates, feta, olives, tapenade, abricots, cerises… Nous n’avons aucun mal à trouver de l’énergie à mettre dans la machine à pédaler !

Seule ombre au tableau grec, les chiens grecs. Hargneux, acharnés, ils se lancent à notre poursuite avec force aboiements et s’approchent dangereusement de nos mollets moulinant. Pour la première fois du voyage, nous dégainons la « matraque à chiens », une barre en alu acquise chez le Leroy Merlin estonien. Alors que j’ai toujours affirmé ne pas pouvoir attraper cette barre en métal fixée sur le cadre inférieur du vélo, depuis ma position à l’arrière du tandem, les grondements et la proximité des crocs canins me rendent contorsionniste. La vue de cette arme suffit à faire déguerpir les chiens. Trois ou quatre cabots nous surprennent aussi alors que nous campons dans un champ d’orangers ; nous restons tapis dans la tente et les écouter aboyer en tentant de nous convaincre que le morceau de tissu vert kaki tendu au-dessus de nos têtes nous protège.

Quatre jours après notre départ d’Athènes, nous traversons le golfe de Corinthe sur un ferry rempli de camions et pouvons observer depuis la mer l’impressionnant pont reliant le Péloponnèse au continent, pont peu recommandé aux vélos.

L’entrée en Albanie est marquée par un relief considérable : la route surplombe la « riviera albanaise » aux eaux turquoises mais aux plages colonisées par des rangées de transats et de parasols. Le soleil tape, l’ombre est inexistante, et nous grimpons. Espoirs déçus quand, au détour d’un virage, le ruban d’asphalte continue de grimper inexorablement dans la montagne. Espoirs comblés lorsque la route semble disparaître et plonger dans un grand précipice : derrière ce col, la descente qui nous rendra notre souffle. Le soir venu, tempête sur la riviera. Ce n’est pas le titre d’un film, c’est notre impossible bivouac du soir. Nous finirons par planter la tente sous un abri de paille, accolés à ce qui semble être la caravane d’un pizzaïolo en faillite. Cinq heures du matin, l’ex pizzaïolo nous réveille : il a besoin de fil de fer et d’une pince coupante dans la caravane, qui s’avère être sa remise à outils.

Après une honorable grimpette de quatre heures qui nous emmène dans les nuages et nous fait perdre une vingtaine de degrés, la longue descente nous glace les os et nous décidons de nous offrir un camping pour la nuit. A défaut de douche chaude (l’unique raison qui pour laquelle nous avons cédé au luxe de ce camping – qui s’avère être un parking de restaurant), Colombo et Aphrodita nous offrent un verre de vodka pour nous réchauffer. Pour la première fois depuis le début du voyage, je fais bouillir une casserole d’eau pour rendre la douche plus supportable. Aux petits soins pour nous et apitoyés à la vue du réchaud que nous sortons sous la pluie, nos hôtes nous préparent le petit déjeuner. Ici, l’anglais n’a pas court, en revanche, la plupart des Albanais maîtrisent très bien l’italien. Je ressors donc de mes tiroirs la langue de Dante, utilisée pour la dernière fois en Sibérie pour communiquer avec un prêtre polonais ami de Jean-Paul II.

Les épiceries albanaises sont imprégnées de l’odeur du tabac froid. Sur le comptoir, une balance et un calepin où sont griffonnées les additions. Et la pluie de tomber. Chèvres et moutons traversent les routes sous les cris de deux jeunes bergers, 9 ans d’âge cumulé. Et la pluie de tomber. Les routes sont jalonnées de très nombreuses stations services ayant paraît-il pour vocation de blanchir l’argent de la mafia albanaise. Et la pluie de tomber. Les veuves, toutes de noir vêtues, portent à grand peine leurs paniers de provisions. Et la pluie de tomber. Un âne tractant une charrette traverse l’autoroute. Et la pluie de tomber. Sur une route de campagne, proposition impromptue de marijuana. Et la pluie de tomber. La boue et les gravats rendent les routes albanaises plus dangereuses qu’en temps normal. Les voitures font des embardées vers nous pour éviter les ornières. Et la pluie de tomber. Pauvreté dans les campagnes. On a même appris aux enfants à courir après les vélos en suppliant « money, money ». Et la pluie de tomber. Sur décision unanime du haut commissariat à la préservation de la peau des fesses de Mathilde et Victor et du comité des cyclos mouillés, le trajet retour un peu trop ambitieux sera largement raccourci. Et la pluie de tomber. Deux cyclistes finlandais rencontrés sous la pluie partagent un bout de chemin avec nous et profitent de notre aspiration (car oui, mouillés pour mouillés, boueux pour boueux, quand il pleut, on pédale fort). N’ayant pas prévu de toit pour la nuit, nous les suivons jusqu’à leur sympathique auberge. Le lendemain, une rotation digne des pros s’instaure dans le peloton. Et la pluie de tomber. Nous sauvons plusieurs tortues des roues des voitures. Et la pluie de tomber. Puis nous arrivons sur les routes étroites, sinueuses et très chargées du Monténégro. Trafic incessant et conducteurs peu prudents. Le gilet jaune fluo est de sortie, lui qui nous a maintenus en vie lors de notre entrée dans Bangkok et pendant plus de 1400 km sur les routes australiennes. Et la pluie de se calmer. Le soleil ramène les touristes, principalement russes, sur le littoral monténégrin. Vilains hôtels, boutiques de merdouilles en plastique, stands de glaces aux couleurs douteuses, alignements de chaises longues et de dos rougis. Le contact avec les habitants, qui ne semblent là que pour truander du touriste, est plutôt mauvais. Le bling bling, le tourisme de masse et l’hyper consommation de la côte nous écœurent et nous donnent l’énergie de traverser le pays en deux jours.

Puis nous arrivons à Dubrovnik en Croatie, où nous visitons la vieille ville fortifiée sous un soleil de plomb et passons beaucoup de temps avec notre généreux hôte de la communauté des Warmshowers. Niksa, nous fait découvrir la musique traditionnelle et moderne des Balkans, nous promène sur les hauteurs de la ville (j’ai des poussées d’adrénaline toutes les trente secondes et ne cesse de me dire que ce serait quand même très con de mourir en voiture pendant un voyage à vélo…) et nous parle de la guerre de Yougoslavie. Comme c’est étrange d’entendre des récits de guerre, de privations, de cachette, de manque d’eau, de bombardements, de fuite, de la bouche de quelqu’un qui a à peine dix ans de plus que nous…

Le vélo dans les Balkans, c’est fini pour le moment ! Nous laissons la côte adriatique aux juillettistes et aux aoûtiens et entamons un long périple en bus pour rentrer à la maison 🙂

Retrouvez les albums photos ici

Turquie : reprise en douceur…

Après un passage au stand salvateur à Nouméa qui nous permet de passer du temps en famille et de soigner divers petits bobos, nous retrouvons notre vélo qui nous a sagement attendus pendant six semaines à Sydney chez Alexia et Pierre-Louis. 20 heures de vol, une nuit sur la moquette de l’aéroport de Doha, Erin Brockovich et Paddington 2 plus tard : arrivée à Ankara, avec tous nos bagages. Tout juste débarqués de l’avion, nous sommes embarqués dans une vive discussion avec deux compères turcs sur des sujets tels que la religion, l’histoire, la paix, la tolérance et les vins français. Chacun d’eux nous charge de transmettre un message à notre retour en France : dire à nos politiques que la Turquie doit entrer dans l’Union Européenne et demander à André-Pierre Gignac de venir jouer au foot en Turquie (à chacun ses préoccupations…). Nos tous récents amis plaident notre cause pour que le tandem soit accepté dans la navette pour la gare routière d’Ankara où nous l’abandonnons (encore une fois) à la consigne mais, bien trop grand pour les casiers munis de cadenas, il sera jalousement gardé dans la cahute du personnel. Durant le court trajet en taxi jaune qui nous conduit au centre-ville d’Ankara, à fond la caisse et à contre-sens dans les ruelles, nos bagages manquent de s’échapper du coffre que notre moustachu et irascible chauffeur n’a pas voulu fermer.
Levés aux aurores pour cause de décalage horaire, nous déjeunons d’abricots, d’olives, de pain pide et de houmous en contemplant le lever de soleil sur Ankara, ses collines environnantes s’étalant à perte de vue et son impressionnant mausolée à la mémoire d’Atatürk, fondateur et premier président de la République de Turquie en 1923. Nous sommes encore en Asie, et pourtant déjà si près de la Méditerranée… La France n’est plus qu’à un fuseau horaire de nous… Cette fois ça y est, on est sur le chemin de la maison ! (sauf qu’on n’a pas de maison, mais ça c’est un détail)

 

Une journée de bus et nous voilà dans la chaotique et vibrante Istanbul où nous retrouvons Orane et Raphaël, compagnons de voyage pour une dizaine de jours en Turquie. La conduite agressive voire dangereuse de la plupart des Turcs (en témoignent la quantité de tôle froissée circulant en ville et un taux d’accidents de la route tristement élevé) nous conforte dans notre décision (pour des raisons cependant différentes) de ne pas traverser la Turquie à vélo. De part et d’autre du détroit du Bosphore, l’ancienne Byzance et Constantinople, d’abord thrace, romaine puis ottomane, nous offre des trésors d’histoire et d’architecture. Nous admirons les belles mosaïques sur fond d’or de la basilique Sainte-Sophie (Ayasofia, signifiant sagesse divine), transformée en mosquée lors de la prise de Constantinople en 1453, puis en musée par Atatürk en 1934. Sous la magnifique coupole aux 40 fenêtres, une Vierge à l’Enfant côtoie des médaillons portant les noms d’Allah et de Mahomet. Sultanahmet Camii, la mosquée du Sultan Ahmet, plus connue sous le nom de Mosquée Bleue, est recouverte de splendides faïences à dominante bleue ; un imposant échafaudage dissimule cependant la coupole principale à nos yeux. Victor commet l’impair de laver des tomates dans la fontaine destinée aux ablutions. En revanche, nous veillons à respecter les interdits vestimentaires et comportementaux symbolisés par de petits pictogrammes ; le pictogramme « no kissing » de la Mosquée Bleue nous amuse beaucoup. Puis nous partons déambuler entre les colonnes de la Citerne Basilique, gigantesque citerne souterraine et contemplons la mosquée de Süleymanyie. Sur la rive asiatique de la ville, Sakirin Camii, première mosquée conçue et décorée par une femme, nous surprend avec son dôme en aluminium, son mihrab en forme de coquillage turquoise et son minbar en forme de toboggan.

 

Monticules d’épices, de fleurs séchées et de loukoums colorés, piles d’étoffes bariolées, montagnes de tapis, infinité de céramiques finement décorées, myriades de lampions chamarrés, avalanche d’antiquités en bronze, ribambelles de chapelets… nous nous perdons dans le Grand Bazar d’Istanbul, immense dédale de couloirs et de galeries couvertes, où un sympathique marchand de vaisselle nous invite à boire le thé.

 

C’est avec un certain soulagement que nous quittons le bouillonnement stambouliote pour la plus calme région de Cappadoce, en plein centre de l’Anatolie. Le prix à payer pour en admirer les merveilles géologiques est une terrible nuit en bus, entre chauffeurs fumeurs, bébés brailleurs, téléphones hurleurs, sièges inconfortables et néons subitement allumés en pleine nuit lors de pauses pendant lesquelles des dizaines de bus en enfilade sont nettoyés à grande eau. Rapidement, la région nous séduit et nous fait bien vite oublier les désagréments de la nuit. Une intense activité volcanique il y a de cela plusieurs millénaires, quelques glaciations et une importante érosion due au vent et à la pluie ont donné à la région sa morphologie si particulière, composée de canyons, de gorges, de pitons, de cônes, de cheminées de fées, de mesas et de plaines recouvertes de résidus volcaniques. Creusées par les communautés monastiques byzantines entre les VIIIème et XIIIème siècles, ces roches abritaient de nombreux couvents, monastères et églises rupestres dont les fresques sont encore visibles ainsi qu’une multitude d’habitations troglodytiques. La plupart de ces habitations ont été abandonnées en raison de l’érosion, mais certaines sont encore occupées, notamment par des hôtels dans les hauteurs de la ville de Göreme, tandis qu’en contrebas, entre marchands de tapis et de kebabs, le show des vendeurs de glaces bat son plein. Le magnifique canyon d’Ilhara, au fond duquel coule un ruisseau enchanteur enfoui sous la verdure, est encadré d’abruptes falaises truffées de ravissantes églises rupestres. Le château d’Uçhisar, sorte de piton rocheux culminant à 1300 mètres d’altitude, nous permet de contempler à 360 degrés les vallées constellées de cheminées de fées (ces colonnes rocheuses naturelles coiffées d’un chapeau d’une roche plus dure et plus sombre qui leur donne l’air de champignons ou de phallus géants), creusées de maisons, d’églises et de pigeonniers (on récoltait les fientes de pigeons pour en faire de l’engrais) et les pentes recouvertes de roches plissées blanches, ocres ou roses, aussi visuellement onctueuses qu’une glace italienne. Un paysage incroyable et unique qui nous absorbe de longs moments. La Cappadoce abrite également des cités souterraines telles que Derinkuyu descendant de huit étages sous la roche et qui permettaient, d’abord aux Hittites puis aux Chrétiens grecs, de s’y réfugier, parfois pendant un mois entier, afin d’échapper aux persécutions des Perses ou des Romains. Ces cités composées de pièces au plafond bas et reliées par d’étroites galeries pouvaient accueillir plusieurs milliers d’habitants et leurs animaux ainsi que servir au stockage de vivres.

 

Sirotant des thés sur des places ombragées, nous goûtons la douceur des villages où la vie s’écoule paisiblement. L’écho de l’appel du muezzin résonne tandis que les vieillards, visage taillé à la serpe, moustache dense et marcel sous leur chemise prennent le chemin de la mosquée. Les vieilles femmes, habillées de longues jupes fleuries et coiffées de fichus discutent à l’ombre des porches, écossent fèves ou haricots alors qu’une foultitude de chats, nourris et choyés par les habitants, mènent leur vie dans les rues, assiégeant les toits, les porches, les trottoirs, mettant bas dans des cartons, dormant sur des sièges de scooters, rôdant près des restaurants.

 

Nous explorons la région à pied (ou sur les fesses pour les passages les plus pentus) en crapahutant dans les rochers pour profiter des vallées aux reliefs différents (et échapper aux touristes chinois qui préfèrent rester au bord de la route). Certains préfèrent le quad ou même la montgolfière ; à défaut de monter dans l’un de ces fameux ballons, nous irons admirer leur ballet aérien au lever du soleil. Tout juste sortis du lit, la mine froissée, les cheveux gras et encore partiellement en pyjama, nous sommes éblouis par le spectacle d’une centaine d’aérostats colorés survolant Göreme qu’enveloppe progressivement la chaude lueur du levant. Autour de nous, des touristes apprêtés posent pour des clichés souvenirs réussis.

 

Nos journées sont ponctuées d’agréables moments que nous attendons avec impatience : les repas, qui sont pour nous l’occasion de goûter gözleme (sortes de très fines crêpes fourrées), cacik (yaourt au concombre et à la menthe), kebab cuits dans des amphores en terre, ratatouilles caramélisées, soupes de pois chiches, salades d’aubergines et de feta, pains pita garnis, le tout arrosé de thé, de jus d’orange frais ou de café turc plein de sucre et de marc. Ces pauses culinaires sont aussi l’occasion de pratiquer notre turc : Raphaël fait l’interprète tandis que Victor a du mal à maîtriser les deux mots et six syllabes du terrible « merci » turc qu’il transforme en une drôle de bouillie du type « tegledish ederim » ou encore «  t’as de la quiche, karim ».
Virée aux bains turcs pour Orane et moi et un certain nombre de parties de Backgammon avec des locaux pour Raphaël et Victor (ravi de s’initier au « Black Diamond »), et nous reprenons la route. De retour à Istanbul après 11 heures d’enfer nocturne à bord d’un bus, Orane et Raphaël reprennent la direction de l’aéroport tandis que Victor et moi prenons celle de la gare routière, pour une troisième nuit de bus en moins d’une semaine, direction la ville d’Éphèse. C’est la deuxième fois que le vélo et la remorque prennent le bus avec nous et nous esquivons habilement une deuxième tentative de bakchich turque.

Trois kilomètres d’un petit sentier bordé d’oliviers, de pêchers, de pruniers, de figuiers, de grenadiers et de poiriers nous conduisent vers l’ancienne cité grecque d’Éphèse où nous arrivons alourdis de plusieurs kilos d’énormes pêches qu’un couple de paysans a tenu à nous offrir au passage. Construite il y a environ 3000 ans, Éphèse, dont il ne reste que des ruines baignées par le soleil et le chant des cigales, a connu son apogée en tant que capitale de la province romaine d’Asie mineure, notamment grâce à son port, l’un des plus puissant de la mer Égée. Placée sous la protection de la déesse grecque Artémis, on peut y admirer entre autres les ruines du temple d’Hadrien dominé par la figure de Méduse, censée éloigner les mauvais esprits, la façade de la bibliothèque de Celsius, ornée de colonnes de marbre et de frises finement sculptées ainsi qu’un théâtre pouvant accueillir 25 000 personnes. Non loin de là, le temple d’Artémis, dont il ne reste pourtant que quelques ruines, est une des sept merveilles du monde antique encore visible.

 

Notre séjour en Turquie touche à sa fin ; nous engloutissons un dernier gözleme et enfourchons le tandem (qui commençait à bouder un peu) pour une vingtaine de kilomètres en direction du port de Kusadasi, station balnéaire horriblement touristique, d’où nous embarquerons pour l’île grecque de Samos. Le guidon est un peu vacillant entre les mains de Victor, nous perdons parfois l’équilibre aux feux rouges et nos fesses sont très douloureuses : deux mois de pause sont passés par là… Mais comble du comble, la tendinite au bras de Victor, causée par la gâchette des vitesses (sans rire) et que deux mois de repos n’avaient pas suffit à soigner, disparaît miraculeusement… en remontant sur le vélo. C’est ainsi que l’aventure reprend !!! C’est le retour de Martin, notre GPS préféré, dans nos vies, des bivouacs plus ou moins pittoresques, des douches froides en plein air et des conversations à base de gestes, d’onomatopées et de mots mal prononcés. C’est aussi et surtout, au grand bonheur de Victor, le retour des sourires attendris ou amusés, des mines curieuses et des regards estomaqués devant notre attelage 🙂

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Sud Thaïlande et Nord Malaisie : la fin du périple asiatique

Après deux intenses semaines passées à six, quelques jours sont nécessaires pour nous reposer et nous réhabituer au voyage à deux. C’est au Sud de l’île de Koh Lanta que nous posons nos valises. Très vallonné (nous nous retrouvons à pousser le tandem pourtant délesté de tous les bagages !), le Sud de l’île est assez sauvage. Si la côte Est est principalement constituée de mangroves, la côte Ouest, bordée de belles plages, nous offre de sublimes couchers de soleil, à contempler depuis la piscine…

De retour sur le continent, la côte thaïlandaise devient de moins en moins touristique ; il est plus difficile de trouver à manger mais pour compenser, les magnifiques plages sont désertes et les habitants d’une gentillesse et d’une générosité déconcertantes. Nous ne comptons plus les cadeaux et délicates attentions reçues chaque jour : pastèques, bananes, gâteaux et pâtisseries, riz cuit dans des feuilles de bananier braisées, bouteilles d’eau ou de soda, note du restaurant payée pour nous par un inconnu après nous avoir commandé quelques plats supplémentaires, des inconnus qui ne se contentent pas de nous indiquer le chemin mais nous accompagnent carrément à destination avant de repartir… en sens inverse ! Car contre toute attente, notre aspect négligé, le t-shirt troué de Victor, nos visages rouges et dégoulinants de sueur, suscitent la sympathie plus que le dégoût !

A mesure que nous nous rapprochons de l’équateur, la chaleur devient de plus en plus étouffante. A l’heure du déjeuner (que nous faisons traîner jusqu’à 16h), alors que je rêve d’une salade de tomates bien fraîches, de roquette et d’huile d’olive, nous avons le choix entre des plats en sauce dont la couleur rouge fluo indique le niveau d’épice et des soupes de nouilles brûlantes dans lesquelles surnagent des boulettes blanchâtres de composition inconnue. Puisqu’il faut bien mettre du carburant dans nos estomacs de sportifs, nous optons pour la soupe de nouilles, qui nous vaut une bonne suée supplémentaire. Les locaux aussi semblent souffrir de la chaleur et certains tentent de se rafraîchir en s’allongeant sur le carrelage des supérettes !

Avant de quitter la Thaïlande, nous abandonnons vélo et remorque et partons passer quelques jours sur l’île de Koh Bulon Le, sur la côte d’Andaman, île préservée des flots de visiteurs en excursion, et tellement minuscule qu’une heure suffit à en faire le tour et à en connaître tous les habitants. La mafia locale Les habitants de l’île ont organisé un système de navette pour venir chercher les visiteurs sur le bateau arrivant du continent (alors que celui-ci pourrait parfaitement aller jusqu’à la plage). Bagages et passagers sont transférés d’un bateau à l’autre avec plus ou moins d’aisance et d’élégance. Entassés sur le long tail boat, bateau traditionnel thaïlandais (une coquille de noix tanguant dangereusement au moindre mouvement), nous nous acquittons du droit de passage de 50 bahts et sommes déposés quelques mètres plus loin, chaussures à la main, dans une eau chaude et translucide. Aucune voiture ne circule sur l’île et les groupes électrogènes ne fonctionnent que quelques heures en fin de journée pendant lesquelles nous profitons avec bonheur du ventilateur de notre bungalow. Plages sublimes et désertes, mer turquoise, jungle abritant varans, chauve-souris et toucans, villages de « Gitans de la mer », les Chao lay vivant de pêche aux calamars, mangrove et piles de nasses sur la berge, récifs coralliens et poissons colorés, tels sont les trésors de ce petit paradis insulaire. Aussi folklorique que l’aller, le trajet retour se fait en deux étapes. Un long tail boat en bois, qui ne peut s’approcher de la plage pour cause de mer agitée, vient nous chercher. Dans l’eau jusqu’au nombril (enfin jusqu’à mi-cuisses pour Victor), je me hisse avec peine sur le bateau grâce à mes restes de souplesse et une élégante figure de cochon pendu. Nous sautons d’une embarcation à l’autre en pleine mer houleuse, nos bagages sont réceptionnés de justesse et nous partons à toute allure, cheveux au vent, secoués par les vagues qui tapent la coque avec violence.

La Thaïlande nous aura gâtés de ses excellentes route, à l’asphalte parfait et sur lesquelles on croise moins de véhicules que de portraits du roi. Formellement déconseillée aux voyageurs par le ministère des affaires étrangères, la zone frontalière avec la Malaisie s’avère très calme et très jolie. Nous serpentons en toute tranquillité entre les cocotiers et les bananiers jusqu’à une zone plus montagneuse de forêt tropicale dense abritant le poste de frontière. Si la plupart n’avaient pas disparu, on imaginerait sans peine des tigres et des orangs-outans se promener dans cette jungle. À la frontière, au lieu d’essayer de nous soutirer quelques billets, le douanier nous offre de l’eau et s’excuse de ne pouvoir nous offrir qu’une bouteille pour deux ! Notre entrée en Malaisie et marquée par une petite phase de fatigue, passagère pour Victor, plus installée pour moi, comme si je ressentais en cette mi-mars le contre-coup de neuf mois de voyage déjà écoulés. La chaleur me coupe l’appétit et m’empêche parfois de garder dans l’estomac ce que j’ai réussi à avaler ; mon organisme se rebelle et se détraque. Mise en place immédiate d’un plan d’action : nous réduisons les kilomètres quotidiens, augmentons le temps consacré au sommeil et à la méditation chaque jour et les choses rentrent dans l’ordre petit à petit.

Chaque jour, le premier coup de pédale est à peine donné que nous avons déjà reçu des sourires en pagaille, des coucous, des pouces levés, des « Hello my friends, welcome to Malaysia !», des coups de klaxon, des bras qui nous saluent par les portières des voitures, des invitations à boire ou à manger par dizaines et des indications sur la route à suivre sans qu’on ne demande rien. Le contact avec la population malaisienne, population extrêmement multiculturelle principalement d’origines malaise, chinoise et indienne, se fait très facilement et spontanément. C’est avec une grande chaleur dans les yeux et dans la voix qu’ils nous accueillent et nous parlent de leur pays ainsi que de l’harmonie et du respect qui règnent entre les différentes ethnies et religions pratiquées (islam, hindouisme, taoïsme, bouddhisme, etc.) – du moins en apparence, car, l’islam sunnite étant religion d’Etat, les non-musulmans voient certaines de leurs libertés restreintes.
Tout au long de notre parcours, dragons de céramique finement ciselés et sculptures sur bois des temples chinois, statues colorées des divinités hindoues aux multiples bras et visages d’animaux, dômes et minarets des mosquées nous en mettent plein la vue. Une bénévole nous offre une visite guidée de la très jolie mosquée d’Alor Setar, Masjid Zahir.

Une escapade en ferry sur l’île de Penang nous permet de visiter la jolie ville de Georgetown classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Oeuvres de street art, labyrinthe de ruelles étroites, guirlandes de lanternes, vélos pousse-pousse fleuris, bâtiments coloniaux britanniques, cafés au décor rétro, musique Bollywood et curries indiens dans Little India, murs et fenêtres aux peintures écaillées : nous tombons sous le charme de cette ville aux airs de décor de cinéma.

D’abord étouffante, la chaleur devient accablante, voire insupportable et nous, liquides. Le mercure oscille entre 35 et 40 degrés à l’ombre ; nous alternons les thés glacés et les bouteilles d’eau versées sur la tête. Il est peut-être malvenu de se plaindre de la chaleur quand les trois quarts de nos lecteurs se gèlent en métropole dans l’attente d’un printemps tardif…

La Malaisie ne nous offre donc pas ce que nous aimons tant dans ce voyage : vivre au rythme du soleil, dormir dans la nature et se brosser les dents en regardant les étoiles. Camper est devenu très difficile en raison d’une part, de la température qui ne descend plus sous les 30 degrés même la nuit et d’autre part, d’un environnement peu propice au bivouac où se succèdent grosses villes, axes routiers surchargés et zones industrielles. Les seuls îlots de nature dans cet espace très urbanisé se résument aux palmeraies à huile. Omniprésentes sur la côte Ouest de la Malaisie, ces plantations sont assez laides et confèrent au paysage un aspect désolé, et désolant. Si les champs d’hévéa (une autre monoculture contribuant largement à la déforestation) se montraient accueillants pour les campeurs, les plantations de palmiers, repaires de fourmis voraces, de singes espiègles et tapissées de sensitives épineuses ennemies des matelas gonflables, repoussent les pauvres campeurs en les menaçant de leurs palmes grinçantes dont la chute (sur la toile de tente) est imminente. Nous abandonnons donc purement et simplement l’idée du bivouac en Malaisie, ce qui nous donne l’occasion de tester une grande variété d’hébergements… Le pays n’étant pas particulièrement bon marché en ce qui concerne le logement, nous nous orientons vers les plus économiques, et naturellement, les moins luxueux. De motels crasseux en bord de nationale en hôtels de passe lugubres (qui à défaut d’être romantiques sont très compétitifs), de homestays sans fenêtres ni draps en auberges bruyantes avec option moustiques et fourmis : ainsi se passent nos nuits malaisiennes, assez peu reposantes, donc. Certains établissements nous ont même refusé une chambre au motif que nous ne sommes pas musulmans, enfin plutôt au motif que nous sommes blancs (car oui, c’est bien connu, la religion est une question de couleur de peau…).

Côté faune, si les tigres, gibbons, léopards, rhinocéros, orang-outans, tapirs et boas restent bien cachés, varans, macaques et oiseaux multicolores nous accompagnent au quotidien.
Côté gastronomie, une grande variété s’offre à nous : spécialité malaises, indiennes, javanaises, chinoises… ayant toutes pour point commun celui de nager dans le piment ! Le midi, nous faisons halte dans des sortes de cantines en bord de route où l’on compose soi-même son assiette en se servant dans les multiples plats proposés et où l’usage des couverts pour manger est moins répandu que celui des doigts. Je mise tout sur le riz nature et quelques plats de légumes en apparence inoffensifs. Nous testons également des spécialités nationales telles que le Nasi Lemak et le Cendol, dessert traditionnel à base de lait de coco, de nouilles gélifiées de farine de riz et parfois… de durian, ce fruit à l’odeur si nauséabonde qu’il est interdit dans la plupart des lieux publics et dans les transports en commun. Le verdict de Victor, pourtant pas très difficile sur le plan culinaire, est sans appel : « Mais c’est le pire plat du monde ! ». Nous touchons à peine à ce vomi cette soupe sucrée que nous avait chaudement recommandée la serveuse. Les repas sont aussi l’occasion de multiples séances photos avec les clients qui n’hésitent pas à venir discuter avec nous ou les gérants des restaurants qui trouvent que nous mettons très bien leurs plats en valeur.

Contre toute attente, la dernière journée de vélo en Asie, à l’approche de Kuala Lumpur, nous réserve les routes secondaires les plus calmes de notre séjour en Malaisie et même des petits chemins au cœur des plantations où nous surprenons, autant qu’il nous surprend, un énorme varan tapi au frais dans une flaque de boue, qui détale presque sous nos roues. Quelque part entre l’hypercentre de l’immense capitale malaisienne et l’aéroport international, dans une chambre d’hôtes pour une fois très agréable, nous préparons la suite de l’itinéraire. Une fête d’anniversaire / pendaison de crémaillère est organisée dans la rue. Y sont invités les amis, la famille proche et lointaine, les habitants du quartier, tous les enfants de l’orphelinat voisin et les touristes français qui traînaient par là. Dans une ambiance chaleureuse, tout le monde insiste pour que nous goûtions à tout, dans des quantités considérables : « Et les brochettes de ma grand-mère là-bas, tu les as goûtées ?». Oui, mais dans le doute on nous ressert quand même. Nous passons le repas en compagnie d’un cycliste malais, entre sa « demi-douzaine » d’enfants, quelques grandes-tantes et Nanny Dori (à qui Alzheimer a valu ce joli surnom) qui joue de la guitare avec sa canne sur un air de rock des Fifties devant ses petits-enfants hilares.

Une tournée des bouibouis du coin nous ayant permis de rassembler cartons, papier bulle, scotch et cellophane pour protéger vélo et remorque, nous sommes prêts à nous envoler pour l’Australie. Notre hôte propose même de nous emmener à l’aéroport avec son pickup parfaitement adapté à notre attirail volumineux. Jusqu’au dernier moment les Malaisiens auront été adorables avec nous… Nous quittons donc l’Asie du Sud-Est où nous avons passé 6 mois depuis notre arrivée à Hong-Kong début octobre dernier, pédalé quelques 7700 km et grimpé plusieurs milliers de mètres de dénivelé positif !

Pour vous réchauffer, venez regarder toutes les photos ici !

Thaïlande : un petit bout d’aventure partagé

Au poste de frontière de Sampov Loun, nous nous cassons le nez : le boss des douaniers nous indique que d’une part, il adore le vélo, et que d’autre part, ce point de passage régional ne deviendra international qu’en mars 2018. Ah zut. Nous avions pourtant lu qu’il avait ouvert en novembre 2017… Aller hop, c’est parti pour un détour d’une centaine de bornes. Ça nous apprendra à vouloir emprunter les frontières secondaires. Mais nous avons la chance de ne pas être pressés par nos visas et entrons en Thaïlande le lendemain, 7 février, au poste de Ban Laem, après deux coups de tampons expéditifs qui nous autorisent à rester gratuitement sur le territoire pendant 30 jours.

Alors que nous grignotons tranquillement quelques « mamoncillos » à l’ombre du stand de fruits, la vendeuse s’approche de nous l’air préoccupé et nous recommande, en montrant du doigt la route devant nous, de faire attention à la forêt et aux éléphants sauvages. Euh… oui, très bien, on va faire ça. Quelques mètres plus loin, un panneau indique en effet la présence de pachydermes. Bon. La bonne nouvelle c’est qu’il y a encore des éléphants sauvages, la moins bonne c’est que notre route traverse leur habitat… et qu’on n’était pas au courant. La seule recommandation que nous pouvons lire avant d’entrer dans la forêt est : restez dans votre véhicule. Sympa les gars, merci du conseil. Et en tandem, on fait comment ? C’est sans réponse à notre question que nous entamons la traversée de la réserve naturelle, tiraillés entre l’envie d’apercevoir un de ces éléphants et celle de sortir vivants de la forêt. Dans le doute, nous gardons nos casques sur la tête ; un coup de trompe sur le crâne est si vite arrivé. Très vite, les arbres cassés en bord de route, les traces de pas et les énormes crottes ne laissent plus place au doute : ils vivent bien ici. Alors que nous guettons l’épaisse forêt vierge qui nous entoure, nous distinguons une forme devant nous, trop haute pour être une voiture, pas assez rectangulaire pour être un camion… Un énorme éléphant marche sur la route, droit vers nous. Nous l’observons, fascinés, sans trop savoir quoi faire. Mais lorsque le pickup devant nous entame un demi-tour et que l’animal se met à courir vers nous, nos cœurs s’emballent. Nous envisageons d’abandonner le vélo et de prendre nos jambes à notre cou mais l’éléphant se réfugie finalement dans un fourré, sûrement apeuré par un camion derrière lui. Ouf, il avait quand même de sacrées défenses ! Plus loin, nous apercevons de beaux singes que nous ne nous attardons pas à observer : leurs airs de défi et leurs mouvements du menton nous indiquent qu’ils pourraient chercher la bagarre et pourquoi pas appeler en renfort une cinquantaine de leurs copains. Quelques kilomètres plus tard, un deuxième éléphant génère un embouteillage à force d’allers et venues au milieu de la route. Il est très intéressé par le chargement de canne à sucre d’un des camions… le conducteur lui lance plusieurs tiges qui ont l’air de faire le bonheur de l’animal.

 

Voilà, nous sommes en Thaïlande depuis à peine 24 heures…

Puis vient le moment d’entrer dans Bangkok ; masque anti-pollution et chasuble fluo, nous sommes fins prêts. Tout se passe bien, surtout si on oublie que nous avons failli finir sur l’autoroute, pris une bretelle à contresens, dû porter le vélo et la remorque pour passer par-dessus un mur qui bloquait une rue et slalomé à toute allure dans le trafic dense des 2 fois 5 voies. Dans l’attente des quatre compagnons de route qui doivent nous rejoindre, nous passons une journée à parcourir la ville à la recherche de gaz de camping et d’un atelier de vélo pour changer le moyeu de notre roue arrière dont les roulements et la roue libre sont en mauvais état. Nous passons nos soirées avec Alix « Évier », membre de la fanfare Piston de Centrale Lyon, qui travaille à Mumbai et se rend régulièrement à Bangkok. Puis ils débarquent enfin à Bangkok : Raphaël qui achève tout juste la rédaction de sa thèse et attendait avec impatience ces vacances au bout du monde, Alexandre avec pour tout bagage un slip et demi et une cargaison de fromages bien de chez nous (miam !), Orane ma sœur, ravie de rompre avec le rythme soutenu des urgences, mais qui aimerait pourtant avoir l’occasion d’utiliser son kit de suture, et Héloïse la sœur de Victor, chargée comme une mule d’un nouveau pneu pour notre tandem et d’une bouteille de Corbières (ils savent comment nous donner le mal du pays…!)

Raphaël, qui n’en a pas eu assez ces derniers mois, est volontaire pour raconter nos aventures à six sur le blog. Je lui laisse la plume avec grand plaisir !


Orane, Alexandre et moi nous envolons vers Bangkok afin de rejoindre Mathilde et Victor. Nous avons grande hâte de les retrouver, d’enfourcher les vélos et de partager avec eux cette tranche de leur voyage ! Nous sommes à peine installés dans l’auberge de jeunesse où notre équipée passera sa première nuit que Mathilde et Victor nous y rejoignent. J’ai beau avoir suivi leur périple avec assiduité à travers ce blog, je suis très impressionné par la prestance des voyageurs. Leur excellente condition physique et le matériel roulant témoignent de l’intensité des expériences des derniers mois sur la route.

Nos retrouvailles débutent autour d’un chouette déjeuner au restaurant chinois. Héloïse nous rejoindra à son tour au cours de la soirée. Notre séjour à Bangkok est de courte durée, mais nous y partageons la soirée avec Evier. C’est l’occasion pour certains de se retrouver après plusieurs mois à distance, et pour d’autres de faire plus ample connaissance. Après un dîner frugal, un certain nombre de verres saupoudrés de testostérone et quelques neurones débranchés dans un quartier plutôt touristique de la ville, nous rentrons nous effondrer à l’auberge.

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Le réveil n’est pas facile, mais une belle journée nous tend les bras, et nous embarquons dans un train pour Hua Hin, située à environ 200 km au sud de Bangkok. Cela nous permet notamment d’éviter la sortie de Bangkok à vélo, réputée pénible, et de prévoir un itinéraire ambitieux mais raisonnable étant donné la durée de notre séjour. Les arrêts du train nous paraissent extrêmement fréquents, et plutôt longs : nous arriverons au final avec plus de deux heures de retard ! L’ambiance de ce voyage ferroviaire reste très sympathique, quand bien même les annonces nonchalantes des marchands de nourriture ambulants viennent contrarier nos tentatives de sieste. Au cours du trajet, nous nous délectons des excellents fromages apportés de France par Alexandre. L’alphabet thaï éveille ma curiosité, et je profite des translittérations proposées sur les panneaux à l’entrée des villes pour tenter d’apprendre à déchiffrer ces beaux caractères. L’étude des rudiments de la langue thaïe nous amuse beaucoup. « Bonjour » se dit (lorsque le locuteur est un homme) « สวัสดีครับ », dont la prononciation « S̄wạs̄dī khrạb » est rapidement détournée par nos soins en « ça va-t-y, crabe ? ». L’utilisation de ce salamalec à tort et à travers égaiera notre quotidien et celui de nos interlocuteurs tout au long du séjour.

 

Le lendemain matin est celui du moment tant attendu : nous allons récupérer nos montures ! Elles nous attendent fièrement devant le magasin de location. Après avoir installé nos sacoches, mis une bonne dose de crème solaire et fait le plein d’eau, nous voilà prêts à prendre la route. Victor a minutieusement préparé notre première étape et, au bout de seulement quelques kilomètres, nous longeons la côte. La vue est magnifique, le trafic quasi-inexistant, et nous disposons d’une authentique piste cyclable. Que demande le peuple ? Après un déjeuner au bord de la mer, nous rentrons dans les terres. Avant d’avoir eu le temps de dire « ouf », nous voici dans une zone marécageuse, entourés par de magnifiques montagnes. La rapidité du changement de décor est impressionnante. L’heure avance, et Mathilde et Victor lancent les démarches en vue du bivouac : recharge des réserves d’eau et de nourriture, repérage d’une zone propice à l’établissement de notre camp. La nuit tombe, nous nous installons dans une petite allée menant à la mer. Le**s moustiques sont de sortie, et nous nous couvrons rapidement après notre toilette marine, afin de pouvoir déguster nos pâtes instantanées tout en évitant de devenir le plat de résistance des insectes. Nous nous couchons rapidement pour être d’attaque dès l’aube.

 

Le marchand de sable ne nous traitera pas tous avec la même clémence cette nuit-là, mais la beauté du lever de soleil, les œufs brouillés et l’ambiance musicale du petit déjeuner nous gonflent à bloc pour cette deuxième journée de voyage à vélo. Nous commençons à prendre nos marques, et découvrons peu à peu les éléments qui formeront le cadre de notre aventure sur la route. Nous disposons d’un espace confortable pour rouler, même sur les grands axes, où les conducteurs de véhicules lourds prennent soin de nous prévenir de leur passage par un bref coup de klaxon. Les chiens, sur le perron des maisons que nous croisons, sur les trottoirs en ville, ou en plein milieu des routes de campagne, sont omniprésents. Alors que certains ne semblent même pas constater notre présence, d’autres nous courent après en aboyant. Ce n’est pas toujours rassurant, d’autant que le frère d’Alexandre a été mordu quelques semaines auparavant en Thaïlande… nous finirons par nous habituer à cette situation. Des exploitations de palmiers, cocotiers, bananiers et hévéas bordent les routes et semblent représenter une part très importante de l’économie locale : nous sommes souvent doublés par des pickups transportant des travailleurs munis de gigantesques serpes.

Victor, qui veut nous gâter, tente de nous faire passer à travers une réserve naturelle. Malgré un panneau indiquant clairement que le passage est interdit et puni d’une amende, nous nous engageons avec témérité. Avoir loué des VTT n’est pas un luxe sur ce terrain accidenté, et plus nous avançons, plus la végétation se fait dense, jusqu’à ce qu’il ne soit tout simplement plus possible d’avancer… c’est un petit échec ! Nous rebroussons chemin, ce qui s’avère plus simple pour les vélos que pour le tandem qui a du mal à faire demi-tour entre les lianes. Nous regagnons une voie rapide, et posons nos affaires dans un motel, avant de partir déjeuner (vers 17h) à la plage. La fatigue a presque eu raison de nous, et Alexandre et moi fredonnons du Marcos Valle assorti de paroles douteuses de manière purement obsessionnelle. Heureusement, nous commandons à manger et à boire, et partons prendre un bain bien mérité. Lorsque nous retournons à notre table, nous sommes servis, et nous nous régalons tout en jouant à « contact ». Une belle dose de bonheur. La soirée est également sous le signe du jeu, avec une partie d’ « amnesia » avant d’étendre la lessive et de se coucher.

 

Nous prenons vite les bonnes habitudes qui nous éviteront de repartir de Thaïlande en mille morceaux : boire beaucoup d’eau, essayer de pédaler les deux tiers de la distance journalière avant le déjeuner, car le soleil ne pardonne pas entre 12h à 16h (Héloïse a d’ailleurs apporté une tenue qui la couvre presque intégralement !), et bien sûr dévorer des Snickers et autres Cockelat Susu lors de nos pauses à l’ombre, lorsque nous n’avons pas la chance de croiser un étal de fruits locaux. Le rythme de notre groupe s’établit naturellement, et nous formons un joli peloton qui ne manquera pas d’être remarqué et salué par les autochtones que nous croisons sur la route. Quand la fatigue se fait sentir, Mathilde prête sa place à l’arrière du tandem, le remplaçant pouvant ainsi ménager ses efforts pendant quelques temps.

Tous les soirs, Victor s’attelle avec pugnacité à optimiser notre trajectoire, afin que celle-ci respecte un compromis entre un faible kilométrage, une fréquentation en véhicule motorisés pas trop importante et un dénivelé que nos jambes seront capables d’encaisser. Ainsi, entre une manche de « contact », un calembour d’Alexandre, une exclamation de l’alter-ego survolté d’Orane, et une remarque subtile d’Héloïse que nous estimons pécuniairement à « ten bahts », nos repas sont émaillés des interventions de la douce voix de synthèse du GPS nous indiquant la longueur et durée estimées de notre trajet du lendemain.

Un matin, nous sommes très amusés de croiser un scooter et sa carriole montée en side-car, dont les passagers sont… des singes ! L’un d’eux, accroché à une barre métallique de la structure, fait immanquablement penser à un citadin dans les transports en commun. Sont-ils apprivoisés ? Ou profitent-ils du transport gratuit ? Mathilde comprendra rapidement que les singes sont employés dans la cueillette des fruits difficiles d’accès, notamment celle des noix de coco. Les chants mélodieux et rythmés des oiseaux nous encouragent tout le long de la route, et nous avons parfois la chance de les apercevoir. Certains oiseaux blancs au long bec semblent avoir établi un lien particulier avec les vaches, car nous les voyons souvent posés l’un sur l’autre (l’oiseau sur la vache, pas le contraire 8-]).

 

En fonction de notre forme et des évaluations comparatives de l’offre hôtelière thaïe menées par Héloïse, nous alternons bivouac et logement en dur. Nous planterons successivement nos tentes dans un temple bouddhiste situé au bord de la plage, où une meute de chiens nous réserve un concert nocturne ; sur le « deck » d’un bar (d’une maison ?) abandonné, proche d’une plage où l’on pêche les crustacés ; dans une plantation au bord d’un motel tellement miteux que nous ne louons qu’une chambre pour pouvoir utiliser la douche !

Après quelques temps, nos courbatures et autres douleurs liées à l’activité cycliste se résorbent, et nous avalons un nombre de kilomètres plus important chaque jour. Plus rien ne nous arrête : après une crevaison gérée avec une logistique digne de celles des stands de F1, nous épongeons une intense pluie comme si de rien n’était ! À l’exception d’un gérant d’hôtel qui tente de nous soutirer quelques bahts en modifiant subtilement le prix initialement annoncé pour nos chambres, les thaïlandais que nous rencontrons sont de plus en plus avenants à mesure que nous descendons vers le sud du pays. Les « hello ! » auxquels nous répondons joyeusement « ca va-t-y, crabe ? » fusent des habitations que nous croisons. Par deux fois, on vient nous offrir à boire spontanément, alors que nous sommes simplement arrêtés au bord de la route. Une commerçante va jusqu’à nous trouver un hôtel pour la nuit, et nous y guide en scooter sur 7 km !

Nous approchons de la fin du séjour, et prévoyons d’emprunter le bateau depuis la station balnéaire de Krabi afin de rejoindre l’île de Phuket, d’où notre avion de retour décollera. Le kilométrage des deux dernières journées est plus élevé, mais c’est pour la bonne cause : nous planifions une journée complète de détente, sans pédalage à la clef. Après tout, comme le fait remarquer Héloïse, « on n’a pas encore eu le temps de poser nos serviettes au bord de l’eau, c’est pas des vacances ». La veille de notre traversée, nous succombons déjà aux charmes d’un « resort » de Khao Phayom qui semble relativement vide, si l’on fait abstraction de la séance karaoké de haute voltige à laquelle s’adonnent quelques touristes (les premiers que nous croisons depuis le début du voyage). La piscine est à nous, et après quelques concours de nage et d’apnée, nous voici autour d’une délicieuse fondue asiatique qui nous repaît à souhait, et décuple notre créativité lors de la partie de « cadavre exquis / téléphone arabe » qui s’en suit.

 

Au programme du dernier jour sur la route, nous n’avons que 45 km à parcourir pour atteindre l’embarcadère de Krabi avant 14h. Un bref parcours de santé, en somme. Mais les vélos, qui ont commencé à montrer des signes de faiblesse, ne sont pas de cet avis-là : lors d’une montée, un dérailleur déjà fragilisé se coince dans les rayons et se tord irrémédiablement. Une opération chirurgicale de bord de route offre une nouvelle transmission en pignon fixe au vélo accidenté, mais le résultat n’est pas idéal, et il nous semble plus prudent de demander à être transportés par un pickup. La demande d’auto-stop dure environ 10 secondes. Héloïse sera accompagnée jusqu’à l’embarcadère par des maraîchers adorables qui lui offriront des fraises de leur production, et profiteront de la plage après l’avoir déposée ! Nous prenons également le temps de faire trempette, et embarquons sur un bateau qui fera demi-tour au bout de quelques minutes… pour cause de casse du moteur ! Heureusement, le second vaisseau est plus vaillant, et nous sommes pris de fou-rire devant une émission stupide mettant en scène des animaux sauvages au milieu d’infrastructures urbaines. Lorsque nous débarquons sur l’île de Phuket, il fait déjà presque nuit. 12 km nous séparent de notre logement, et Alexandre enfourche le vélo-Frankenstein. La circulation est dense, et la chaîne se bloque plusieurs fois sur la route, mais nous parvenons tant bien que mal à destination.

 

Après l’effort, le réconfort ! Nous prenons notre temps (grasse matinée jusqu’à 9h !), et profitons de la piscine et du soleil toute la journée qui suit. Nos vélos seront rapportés à Hua Hin par un ami de notre loueur, et la caution demeure intacte malgré la casse : les thaïlandais sont non seulement très honnêtes en affaire, mais ils font également preuve d’une flexibilité désarçonnante (ha oui, on a aussi cassé la roue arrière du vélo d’Alexandre). Aller voir l’immanquable (selon les termes du magazine Aeroflot du Moscou – Bangkok) « Big Buddha » au sommet d’une montagne de Phuket, voici un objectif qui avait tenu Orane en haleine depuis le début de notre périple. Même s’il n’est pas loin de nous à vol d’oiseau, nous n’aurons pas le temps d’aller le rencontrer avant le coucher du soleil, et abandonnons l’idée. Orane enfilera alors ses lunettes de plongée pour noyer son chagrin au fond de la piscine.

 

Nous voici déjà rendus à notre dernière soirée ensemble, et Victor et Mathilde appréhendent les jours à venir, il faut dire qu’ils ont commencé à s’habituer à notre présence ! Nous dînons de currys un peu (trop) épicés dans un restaurant du quartier, et rentrons passer nos dernières heures ensemble autour de verres et de jeux. Après une courte nuit de sommeil pour Orane et Alexandre, au cours de laquelle je commence à rédiger ce billet, nous réveillons Mathilde et Victor à 4h pour leur dire au revoir. Cette dizaine de jours fut riche, et nous n’avons pas franchement envie de les quitter, mais nous décollons de Phuket, et repartons pleins de souvenirs et de gratitude d’avoir pu partager ce petit bout de leur voyage.

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Cambodge : temples, soleil et méditation

Comme prévu, les douaniers, aussi bien Laotiens que Cambodgiens, sont corrompus jusqu’au bout des ongles, ou plutôt jusqu’au bout de leurs énormes bagues brillantes. Lorsqu’on passe une frontière terrestre, seul le visa doit être payé. Certains douaniers, pour faire entrer quelques dollars supplémentaires dans leurs poches, ont inventé l’astuce de faire payer les tampons de sortie et d’entrée, petites taches d’encre indispensables aux étrangers pour ne pas être considérés comme des clandestins. Certains voyageurs, pour lutter contre ce racket organisé et parfois officialisé par des panneaux, rivalisent de patience avec les douaniers et déploient maints stratagèmes pour user leurs nerfs. Des blogueurs dont nous lisons les aventures ont par exemple passé la journée à chanter à tue-tête des comptines pour enfants jusqu’à l’obtention gratuite de leurs tampons. Lorsque nous arrivons à la guérite pour faire tamponner nos passeports à la sortie du Laos, un couple de Belges fait de la résistance depuis plus de deux heures : lui est agenouillé sur le carrelage, le visage à la hauteur de la minuscule trappe qui permet de communiquer avec les douaniers (oui, c’est très pratique), et répète inlassablement, telle une litanie que “stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, etc.”. Bravo à eux. Nous n’aurons pas la même patience face aux deux douaniers extrêmement agressifs et bornés. Après la frontière, nous ne sauterons pas dans un bus ; pour nous, le temps, ce sont des kilomètres, alors nous déboursons deux dollars par personne pour quitter le Laos. Plus loin, même mascarade, mais comme l’encre coûte plus cher au Cambodge qu’au Laos, on nous demande cette fois 5 dollars par personne. Ayant réussi à éviter une fausse visite médicale pour laquelle il fallait encore payer, nous entrons finalement au Cambodge, allégés de quelques billets verts.

Si nous étions bien préparés au cirque qui nous attendait à la frontière, nous ne nous attendions pas en revanche à découvrir les paysages que nous avons découverts : de vastes espaces non cultivés, sans arbres, couverts d’une végétation basse très sèche, quand celle-ci n’est pas littéralement calcinée. En effet, les paysages sont ravagés par de multiples départs de feu, souvent proches de la route, qui n’ont rien à voir avec la pratique de la culture sur brûlis. Odeurs de fumée et pluies de cendres ne nous quitteront pas de tout notre séjour au Cambodge. Nous apprenons par la suite que depuis les années 90, la déforestation du Cambodge s’est produite plus rapidement que dans tous les autres pays du monde. Des millions d’hectares de forêt ont été rasés au profit du commerce de bois précieux, faisant la fortune d’une petite élite, le tout sur fond de corruption et d’illégalité qui, paraît-il, gangrènent le secteur forestier. Les conséquences de cette exploitation forcenée et illégale sont désastreuses non seulement pour la préservation de l’environnement avec la multiplication des inondations et des glissements de terrains, mais également pour certaines communautés locales, parfois animistes, vivant exclusivement des produits de la forêt tels que les fruits, le gibier, les champignons, les herbes médicinales, le bambou, le rotin, et qui ne reçoivent que de très maigres compensations de la part du gouvernement. Une véritable mafia du bois prospère impunément, aidée par des complices de taille qui facilitent ce trafic et ne sont autres, apparemment, que le gouvernement et les forces de l’ordre qui traquent les opposants à cette industrie et les militants écologistes.

 

 

Autre surprise : alors que nous nous sommes juré d’éviter toute piste au Cambodge, nous empruntons la route principale, qui s’avère être une piste de terre en tôle ondulée… La poussière, la chaleur et la fumée rendent le trajet assez désagréable. Heureusement nous trouvons le courage de pédaler jusqu’à la ville la plus proche pour trouver un hôtel, car je passe le flambeau à Victor : à son tour de passer la nuit la tête au-dessus des toilettes…

Encore un peu nauséeux, nous prenons la route de Siem Reap et retrouvons des scènes de vie similaires à celles que nous croisions au Laos : les maisons sur pilotis, les poules et les cochons partout, les “hello” des enfants, les écoliers à vélo, la récré permanente, les hamacs, le manioc que l’on coupe en morceaux et fait sécher au soleil, les mobylettes transformées en magasins ambulants vendant casseroles, matelas, claquettes et autres articles, etc. Nous avons pourtant l’impression que la pauvreté est plus importante encore qu’au Laos. Les pompes à eau installées par des ONG sont souvent la seule source d’eau, où les habitants viennent remplir de grands bidons d’eau qui sera ensuite stockée dans d’immenses jarres de terre cuite.

Pour échapper à la chaleur qui commence à augmenter sensiblement, et surtout fuir le soleil qui se fait mordant dès 9 heures du matin, nous modifions notre rythme : nous plions la tente à la frontale, avalons notre porridge aux premières lueurs du jour et sommes en selle à 6h30 du matin pour profiter de la fraîcheur, des routes désertes et assister au réveil des Cambodgiens. Ensuite, nous guettons les vendeurs de cocos fraîches et les pressoirs à canne ambulants en bord de route pour nous désaltérer.

 

 

Après plus de 400 km, nous arrivons à Siem Reap, non sans une certaine appréhension de devoir affronter les foules de touristes venues visiter les célébrissimes temples d’Angkor, construits entre le VIIIème et le XIVème siècle, à l’âge d’or de l’Empire Khmer. Pendant environ sept siècles, les rois se succédant à la tête de l’Empire Khmer ont fait ériger des temples pour asseoir leur pouvoir et leur autorité. Demeures royales et habitations venaient constituer une véritable ville autour de ces temples successivement en activité, qui revêtaient souvent une fonction funéraire à la mort du roi qui l’avait fait construire. Levés à 4h30 tous les matins, nous assistons au lever de soleil sur les temples et parcourons les ruines à la fraîche, souvent seuls. Il règne sur ce site archéologique une atmosphère singulière ; une spiritualité semble émaner de ces pierres millénaires. De grands fromagers aux troncs blancs et argentés ont poussé entre les murs et les portes ; leurs racinent tentaculaires ondulent sur les pierres. Ici la nature a repris ses droits et se mêle à la richesse et au raffinement de l’architecture khmer dans une ambiance quasi mystique, surréaliste, lorsqu’on a la chance d’être seuls pour fouler les marches de ces temples (ou plutôt qu’on a eu le courage de se lever tôt). Mais ces fromagers, ces ficus et ces banians monumentaux, surnommés les figuiers étrangleurs, dont les racines aériennes plongent en cascades vers le sol et se multiplient jusqu’à former un épais treillis, qui étouffent les arbres aux dépens desquels ils se développent, détruisent aussi les murs, les frontons, les porches sur lesquels ils s’appuient. L’union du végétal et de l’architecture est certes spectaculaire mais les ramifications des puissantes racines enserrent, percent, disloquent, éboulent les tours, les galeries, les colonnes, dont elles font un anarchique cimetière de pierres.
Nous admirons ce joyau de l’art bouddhique, œuvre de milliers de tailleurs de pierre et sculpteurs khmers : splendides linteaux recouverts de sculptures végétales, danseuses apsara ciselant les parois dans un ballet aussi immobile qu’éternel, bas-reliefs figeant dans la pierre de magnifiques scènes de la mythologie hindoue, serpents monumentaux protégeant l’entrée des temples, volées de marches spectaculaires, tours imitant le Mont Meru, demeure des dieux hindouistes, briques, grès, latérite séculaires, visages énigmatiques et bienveillants, lions callipyges, gardiens couverts de mousse, galeries et perspectives à en perdre le Nord, etc. Nul besoin d’être amateur de vieilles pierres, féru d’histoire, ni même passionné de photographie pour être ébloui par la majesté et le raffinement de ce somptueux site archéologique sur lequel il y aurait tant à dire.

 

 

Les distances entre les temples sont souvent de plusieurs kilomètres et la plupart des touristes les parcourent en tuk-tuk, en minibus ou en scooter, mais nous croisons certains courageux qui ont loué des vélos. Nous sommes ravis de filer à toute allure sur notre tandem (sans remorque ni sacoches, le bonheur !) sur de grandes avenues ombragées par de majestueux fromagers et ficus centenaires et la jungle environnante.

Nous quittons ensuite Siem Reap en bateau pour rejoindre Battabang, deuxième ville du pays, par le lac Tonlé Sap. La traversée, que nous passons serrés dans un bateau plutôt petit avec une quarantaine d’autres personnes, dure huit heures, car le niveau de l’eau est bas en cette saison. Entre la saison sèche et la saison des pluies, la surface du lac, qui absorbe une partie des eaux du Mékong, peut passer du simple au quadruple. Notre embarcation zigzague, parfois difficilement, dans la mangrove, entre les maisons flottantes et filets de pêcheurs. Mais l’eau ici n’est pas uniquement une voie navigable, c’est également un véritable lieu de vie. Des épiceries ambulantes se déplacent au ras de l’eau d’une maison à l’autre, des pêcheurs en sous-vêtements dans l’eau retirent leurs filets, des enfants enfants plongent et s’amusent au milieu des sacs plastiques et des détritus, des femmes se lavent et font la toilette de leurs bébés dans l’eau qui les nourrit, mais leur sert aussi d’égouts et de poubelles. En arrivant vers Battabang, les maisons, les temples, les écoles sont construits sur d’immenses pilotis en prévision de la saison des pluies, à laquelle le lac avale toutes les rivières.

 

 

A quelques kilomètres de Battabang, à proximité de la tristement célèbre falaise depuis laquelle, à l’époque des Khmers Rouges, de nombreux Cambodgiens ont été précipités menottés, se situe le centre méditation où nous allons passer 10 jours.

J’arrête ceux qui pensent que nous sommes allés nous cacher dans une repaire de hippies crasseux dans la forêt ou encore que nous avons passé un séjour digne du Club Med à alterner cocktails et massages entre deux séance de méditation au bord de la piscine. RIEN A VOIR ! Nous avons pris avec nous une bonne zone de détermination et d’auto-discipline car, au programme : réveil au son du gong à 4 heures tous les matins (aaaargh, mais il est où le bouton “snooze” ?!) et dix heures de méditation quotidiennes, le tout dans le respect de plusieurs règles de conduite dont la séparation des hommes des femmes et l’observation du noble silence. En outre, aucune activité ne devant nous distraire de notre méditation, moyens de communication, téléphone, internet, livres, musique, papier et crayon sont interdits. Promenades sous les tiarés de la cour, sieste, mais surtout lessive et balayage deviennent donc les occupations principales de la plupart d’entre nous pendant les quelques minutes de répit de la journée. Ces conditions sont requises pour l’enseignement initial de la méditation Vipassana, qui signifie “voir la réalité telle qu’elle est” et non telle que nous voudrions qu’elle soit ; le but ultime de cette pratique étant l’éradication de la souffrance et le bonheur suprême… Vaste programme. Bien qu’inventée par Bouddha il y a environ 2500 ans, cette méthode ne revêt pas de connotation religieuse et peut être pratiquée par des personnes de toutes confessions. Mais puisque nous sommes au Cambodge, pays où une immense majorité de la population est bouddhiste, des moines et des nonnes bouddhistes participent au cours. Les moines ont tous les âges, si beaux dans leurs toges safran ou bordeaux. Les nonnes sont âgées pour la plupart, voire très âgées, toutes vêtues de blanc. Si frêles, se déplaçant parfois avec difficulté, mais capables de rester assises en tailleur plusieurs heures sans bouger, alors que nos corps à peine trentenaires sont perclus de douleurs les premiers jours. Elles rotent, crachent, toussent, renâclent, pètent comme elle méditent. Elles pétillent de tous leurs yeux, sourient de toutes leurs rides. Elles sont magnifiques. Je suis émue aux larmes à plusieurs reprises de les voir si belles et si fortes, de les voir se servir des portions de nourriture gargantuesques dont elles ne laissent pas une miette, elles qui ont vécu les massacres perpétrés par Pol Pot et ses sympathisants, les exodes forcés, les pénuries alimentaires. Tous les participants adoptent pendant quelques jours une véritable vie monastique ; outre les principes de conduite, nous vivons de l’aumône d’autres personnes, c’est-à-dire des donations faites par les anciens méditants pour faire bénéficier de la pratique à de futurs participants. Nous ne serons autorisés à faire un don qu’à la fin du stage, non pas en vue de couvrir les dépenses de notre séjour, mais afin de permettre à de futurs élèves d’apprendre Vipassana. Une organisation incroyable, uniquement bénévole, est mise en place autour de ces stages dispensés presque partout dans le monde (carte des centres). Nous sortons de ces 10 jours chamboulés et heureux, ravis et fiers d’avoir tant appris et d’avoir dompté la souffrance (enfin surtout notre mental !). Quelques cheveux en plus et quelques bourrelets en moins, nous devenons peu à peu de petits Bouddha ! Nous pourrions vous en raconter des tonnes sur cette expérience mais il est encore trop tôt et ce blog n’est pas le lieu pour cela.

Nous sortons petit à petit de notre bulle, de la réalité parallèle qui a été la nôtre pendant dix jours et, passés le choc de la sortie du silence total et du retour à l’agitation du monde, nous songeons de nouveau à reprendre la route doucement. Heureusement, une échéance réjouissante nous motive : retrouver des compagnons de route à Bangkok !

Toutes nos photos du Cambodge et de ses temples sont sur flickr !

Le Laos du Nord au Sud : comme un petit goût… de paradis

Côté chinois de la frontière, nous sommes accueillis par de sympathiques douaniers qui nous guident à travers un grand bâtiment moderne et vitré, nous indiquent les files d’attente délimitées par des cordelettes où nous devons patienter, sur un carrelage étincelant et sous des panneaux indicatifs traduits en anglais. Côté laotien, en revanche, un incroyable chaos. Des cahutes poussiéreuses, des guichets aux fenêtres cassées, des feuilles déchirées scotchées au mur pour toute explication et personne pour nous indiquer quoi que ce soit. Quinze personnes sont agglutinées devant le guichet où un douanier distribue des passeports. Chacun attrape le sien à la vue de sa photo. Il paraît facile de partir avec le passeport de quelqu’un d’autre… Nous parvenons à nous frayer un chemin jusqu’au guichet qui nous semble être le bon (ici, pas de file d’attente). Le douanier prend nos passeports et nous indique sur une calculatrice le montant des visas en dollars. Je m’acquitte de la somme demandée mais le douanier me rend un des billets car il présente une déchirure d’au moins 5 millimètres. Je lui rends avec insistance le billet qu’il finit par accepter de mauvaise grâce en me disant “keep”. Comment ça “keep” ? Keep quoi ? Il ne va quand même pas confisquer nos passeports ? Ah non ! Il veut de l’argent, des kips laotiens. Alors que je fais signe que je n’en ai pas, le gabelou et toute la “file d’attente” qui nous encercle éclatent de rire. Nous les laissons volontiers se moquer des deux rigolos qui veulent passer une frontière sans monnaie locale sur eux. Comme si j’allais leur dire que Victor a 2,5 millions de kips dans la poche de son short… (Et oui, nous sommes multimillionnaires maintenant). Le douanier semble ignorer qu’avant de passer une frontière, la plupart des touristes se renseignent sur les tarifs des visas et le niveau de corruption supposé ou avéré du personnel frontalier…
Nous sortons finalement de la cahute avec visas et tampons d’entrée en bonne et due forme, sans avoir cédé à la probité vacillante de ce douanier. Un no man’s land de boue et de graviers nous mène jusqu’au dernier checkpoint, à plusieurs kilomètres, où personne ne contrôle nos passeports. Ça y est, nous sommes au Laos !!

La première chose qui nous saute aux yeux, enfin aux oreilles, est le calme. Par contraste avec la Chine, avec son effervescence, sa frénésie et son agitation incessantes, la quiétude du Laos nous enchante. Le pays baigne dans une agréable douceur de vivre et est imprégné d’une bonne humeur que rien ne semble pouvoir troubler.

Nous n’avons pas parcouru dix kilomètres que nous avons déjà appris à dire bonjour en lao. Des “Sabaidee” hurlés depuis les bords de routes, les maisons et les jardins parviennent à nos oreilles de tous les côtés. Tout le monde ici nous salue, surtout les enfants. Même les plus petits d’entre eux mettent un point d’honneur à agiter leurs petites mains aussi longtemps qu’ils nous voient et à crier de leurs voix suraiguës “Sabaidee, sabaidee, sabaidee, sabaidee, sabaidee, sabaidee” un nombre incalculable de fois. Je fonds. Bien entendu, nous répondons à tous ces saluts lancés avec tant d’allégresse et à l’arrière du tandem, je n’ai pas assez de mes deux mains pour faire coucou à tous les bambins. Ils accourent parfois de si loin que je n’ai pas le temps de les apercevoir ! La folie est à son comble quand nous passons devant une école à l’heure de la récréation (et c’est un peu tout le temps la récré au Laos !). Il suffit qu’un des enfants nous aperçoive pour que l’école entière se rue au grillage en criant et en agitant les mains avec force “Hello”, “Bye bye” et “Sabaidee”. A l’heure du déjeuner ou à la fin de la journée de classe, un peloton d’écoliers et d’écolières à vélo, dans leurs chemisettes mauves et sur des vélos trop grands pour eux, nous escorte souvent pendant plusieurs kilomètres en pouffant.

Dans certains villages de montagne, nous sommes un peu nerveux de voir les enfants jouer et courir sur des pistes où d’énormes camions passent à toute allure. Nous comprenons vite que les notions de danger et d’autonomie ont ici un sens tout particulier. A quatre ans, les enfants jouent avec des couteaux et des hachoirs, à cinq, ils manient la serpette et sont envoyés le dimanche faucher des têtes de bambou qui serviront à faire des balais, à six ans, ils sont en mesure de tenir un stand de fruits et légumes et à sept ans à peine, ils vont à l’école en scooter.

Notre périple commence par un peu de piste à travers le Nord du pays, très montagneux, pour rejoindre la grande ville de Luang Prabang. Comprendre : nous entamons plusieurs jours sur les routes les plus difficiles depuis le début du voyage. Pour ceux qui se poseraient la question : oui, il y avait bien une route goudronnée. Mais peu importe, puisque nous avons décidé de ne pas la prendre ! Nous nous retrouvons aux prises avec un relief absolument hallucinant ; non pas que les montagnes soient plus hautes qu’en Chine, puisqu’en fait nous dépassons rarement les 2000 mètres d’altitude, mais les pentes sont autrement plus raides, souvent autour de 15% et frôlant parfois les 20 ou 25%. A maintes reprises, nous posons pied à terre et poussons le vélo, dans la terre, le sable, les cailloux et la boue. L’effort est si violent que nous devons reprendre notre souffle tous les 50 mètres à peine, puis bientôt tous les 30, puis tous les 20 mètres… Nous progressons désespérément lentement. Oui, on sait, on l’a choisi. Dans les abruptes descentes, nous avons beau écraser les freins de toutes nos forces, la raideur de la pente et le revêtement rendent la descente si dangereuse que nous sommes forcés de marcher à côté du vélo. La boue qui s’accumule entre la roue et le garde-boue nous empêche d’avancer et de fréquentes pauses nettoyage s’imposent.

En chemin alors que nous nous arrêtons faire le plein d’eau, un homme nous demande pourquoi nous avons choisi cette route pour Luang Prabang. Trempés de sueur, recouverts de poussière et de boue des orteils aux oreilles, nous nous posons exactement la même question. Mais au fond nous savons pourquoi : pour voir l’arrière-pays laotien et pas seulement les bords de la route nationale (et puis aussi un peu pour le défi sportif, me souffle Victor). Nous ne sommes pas déçus : les efforts sont au rendez-vous et nous traversons de magnifiques zones montagneuses très reculées, uniquement desservies par quelques pistes. Les villages en bord de piste, à flanc de montagne, sont construits à même la terre battue. Les maisons, dont la structure en bois et les murs en bambou tressé sont fabriqués à la main, sont en hauteur, perchées sur d’immenses pilotis. Le rez-de-chaussée abrite souvent un métier à tisser, des outils agricoles, des paniers, quelques scooters, des hamacs et du linge qui sèche. Quelques cabanes supplémentaires, parfois agrémentées de tapis ou de hamacs, apportent de l’ombre aux habitants pendant la journée. Les villages sont souvent dotés d’un unique point d’eau courante : un robinet à mi-hauteur au-dessus d’un bac en béton qui sert pour la lessive et pour la douche collective en fin d’après-midi. Faits de bric et de broc, ces villages grouillent de vie : des enfants par dizaines courent et jouent, pieds nus, fesses nues, dans la terre, des femmes tissent des jupes ou fabriquent des balais pendant que d’autres transportent des seaux d’eau aux extrémités d’un bâton posé sur leurs épaules, des hommes tressent des paniers pour les volailles ou pour le riz tandis que d’autres coupent du bois ou réparent une vieille mobylette. Chiens, poules, coqs, poussins, canards, chèvres, chevreaux, cochons noirs et porcelets qui déambulent et fourragent en liberté complètent ces tableaux de vie. Les habitants nous saluent immanquablement, nous offrent leurs sourires et leur bonne humeur communicative, nous invitent à partager quelques verres de bière ou de whisky local. Les enfants nous poursuivent à la sortie des villages, et hilares, nous rattrapent lorsqu’une côte nous ralentit. Et le soir, nous contemplons la magie d’un ciel étoilé à plusieurs centaines de kilomètres de toute source lumineuse. En fait, voilà pourquoi nous avons choisi la piste.

Le village de Lathan, sur les berges du Mékong, sonne la fin de notre calvaire. Épuisés, mais heureux et fiers de nous, nous rallions Luang Prabang par la voie des eaux. Au petit matin, nous embarquons pour une croisière d’une quarantaine de kilomètres sur le Mékong à bord d’un bateau-omnibus avec les locaux partis faire des emplettes à la ville. Avant le départ, une dame bénit le moteur. C’est la femme du capitaine. Rassurant. Le bateau file sur le Mékong, où affleurent de nombreux rochers. Toute une matinée sans effort, dans un décor splendide : nous profitons pleinement de cette croisière prisée des touristes, entourés de Laotiens qui terminent leur nuit ou grignotent leur petit déjeuner.

À Luang Prabang, surmontée l’épreuve du débarcadère et de son immense escalier en pierre, nous débarquons… en Occident ! Nous savions la ville extrêmement touristique mais n’avions pas anticipé le choc au sortir de plusieurs semaines seuls dans les montagnes. Néanmoins, préservée du tourisme de masse, l’ancienne capitale royale du pays séduit par sa nonchalance et son authenticité. Flâner près du Mékong et de ses charmantes terrasses aux lampions multicolores, admirer les ravissantes villas de style européen, siroter des jus de fruits frais à l’ombre des palmiers qui se balancent au-dessus des temples-monastères richement décorés, déambuler entre les stands d’artisanat local du marché de nuit : ainsi se passent nos deux journées de repos à Luang Prabang. Le joli temple de Wat Chom Si, au sommet d’une colline en plein cœur de la ville, nous offre un superbe panorama sur les alentours. Ici, comme dans tout le pays, les temples bouddhiques sont extrêmement nombreux et les moines font pleinement partie du quotidien des villes et des villages. Chaque matin à l’aube, les bonzes défilent devant des fidèles agenouillés qui leur offrent l’aumône, c’est-à-dire de quoi manger pour la journée. Ils semblent glisser sur les trottoirs et rasent les murs en quête d’ombre dans leurs robes orange ou jaune safran. Dans les régions les plus fraîches du pays, un bonnet jaune moutarde et des chaussettes orange fluo, du plus bel effet dans leurs sandales noires, viennent compléter le parfait camaïeu safrané de leur tenue.

Nous retrouvons abondance et diversité culinaire après quelques jours de disette dans les montagnes et surtout, récupérons au bureau de poste notre nouvelle béquille ! Notre bonheur est à son comble. Le patron de la guesthouse où nous logeons nous aide à retirer l’ancienne béquille. Là où un tournevis et un marteau auraient dû suffire, nous sortons finalement la meuleuse et le fer à souder ! Après deux bonnes heures d’efforts et de bricolage, la nouvelle béquille est en place.

Repus et reposés, nous reprenons la route et faisons un détour par les cascades de Kouangxi. Les autres touristes, en scooter ou en “tuk-tuk”, arrivent avant nous, mais nous profitons de la quiétude des lieux avant le débarquement d’une centaine de touristes chinois dont tous les membres semblent prolongés de perches à selfie. Tel un immense escalier, les cascades se remontent par étages dans un cadre dont la beauté va crescendo. Une eau translucide coule entre les arbres, les roches calcaires forment une succession de piscines naturelles d’un turquoise qui invite à la baignade et les rayons du soleil qui parviennent à percer la végétation distillent leurs taches lumineuses dans cet oasis de fraîcheur.

Au sortir des cascades, la dure réalité nous rattrape : quelques kilomètres d’une piste plutôt difficile nous attendent encore (oui, nous avons encore décidé d’éviter la route principale). Relief, ornières, cailloux et tranchées profondes sont au menu mais le vélo fait une fois de plus ses preuves dans la catégorie 3×4, véhicule à 3 roues et 4 cuisses motrices. Un bivouac avec vue imprenable sur le Mékong et les troupeaux de buffles nous réconforte. Nous sortons de cette piste épuisante pour retrouver l’asphalte et attaquer LA DERNIERE vraie montagne de notre voyage ! 2200 mètres de dénivelé quasiment d’une traite, rien que ça. Si les Chinois sont les as du terrassement, ce qui nous permettait de serpenter lentement pendant de longs kilomètres sans poser pied à terre, les Laotiens sont plutôt partisans d’une route la plus courte possible entre la vallée et le sommet de la montagne. Résultat : très peu de virages et des pourcentages de montée ahurissants. Nous en prenons note parti : nous avons travaillé l’endurance en Chine, nous ferons donc du fractionné au Laos. Mais alors du très très très fractionné. On pédale 100 mètres, récupération. On pousse le vélo 50 mètres, récupération. Le dernier quart des montées est toujours le plus raide ; plus assez de goudron probablement. Ça donne un tracé au plus court du plus court, nous avons l’impression de monter à pic. Alors nous terminons souvent en poussant le vélo à bout de bras, nos corps formant un angle assez faible avec le sol. Au final, les montées chinoises nous prenaient autant de temps mais s’étalaient sur deux fois plus de kilomètres pour un même dénivelé… Au sommet, un paysage de montagne digne du Massif Central et un climat beaucoup moins tropical. La descente est du même acabit que la montée, alors on écrase les trois freins, un peu trop peut-être. Une odeur de brûlé vient chatouiller mes narines, bientôt suivie d’un énorme “Pan” qui retentit à nos oreilles puis d’un “Pchhhhh”. En moins de cinq secondes, la chambre à air s’est vidée intégralement. Mais aucune trace de clou, d’épingle à nourrice ni de caillou pointu : la surchauffe de la jante due au freinage prolongé a fait exploser la chambre à air. Première crevaison sur le tandem, après plus de 9000 km !

Nous avons bien profité de cette dernière côte et de cette dernière descente, car à partir de maintenant : c’est plat !!!!! Plat, plat, plat. Nous ne sommes pas mécontents de mettre fin à plus de deux mois dans les montagnes. À nous la balade tranquille !!

Aux alentours de Vang Vieng, d’imposants massifs karstiques parsèment les plaines et de somptueuses falaises bordent la rivière Nam Song que nous traversons sur un pont en bambou peu engageant. Le coucher de soleil depuis la toile de tente est simplement magique… Ce sont des vaches un peu curieuses et affamées qui, le lendemain, nous incitent à lever le camp. Nous traversons rapidement la ville de Vang Vieng, dont l’ambiance un peu trop festive et les excès en tout genre ont fait la triste renommée.

Côté nourriture (oui, c’est notre marronnier à nous), nous devenons adeptes du “sticky rice”, ce riz collant servi dans de ravissants petits paniers en osier ainsi que des bananes séchées et frites. Nous faisons des pieds et des mains pour nous assurer que les plats que nous commandons ne soient pas pimentés. Nous déployons des trésors d’imagination – signes des doigts et de la tête très appuyés, photos et dessins de piment, Victor va même jusqu’à imiter avec brio un dragon crachant le feu – pour expliquer que le petit légume rouge, orange ou vert sur la photo, nous n’en voulons pas. Mais en cuisine, le ou la cuisinière se dit une fois sur deux : “baaaah je vais quand même pas enlever les piments, autant leur faire une tartiflette sans reblochon”. (Hein ? Vous avez dit tartiflette ? Où ça, où ça ?) Bref, malgré nos efforts, nous ne gagnons pas toujours la bataille contre ce diabolique condiment qui, non content de couvrir le goût de TOUS les autres aliments, transforme en torture le meilleur des repas (même pour les locaux, hein, ils font comme si c’était normal de manger un truc qui vous décolle la peau des lèvres, mais on les voit bien se tamponner le front et les yeux et se moucher à la fin des repas !). Nos chances de succès sont plus grandes quand nous pouvons directement “parler” avec le cuisto et que la cuisine se fait sous nos yeux.

A part le piment dans les plats (et les montagnes du Nord), le Laos est le pays où tout est facile. La majeure partie des Laotiens parlant quelques mots d’anglais et les plus âgés d’entre eux parlant même français (restes de l’époque où le français était enseigné à l’école), le contact avec les habitants se fait spontanément et facilement. De plus, les Laotiens sont plus prompts à l’usage des mimes, des onomatopées et des dessins dans le sable que les Chinois (qui se contentaient la plupart du temps de parler et écrire… en chinois) ce qui rend possible une discussion, même basique. Même les animaux sont extrêmement paisibles et recherchent le contact et l’interaction. Les chats des guesthouses ne veulent plus nous lâcher, les vaches viennent renifler la tente et la remorque, les crapauds et les margouillats s’invitent au bivouac et un buffle en pleine nuit nous réveille en broutant à un mètre de la tente ! Sans être très sûrs de l’issue de notre manœuvre, nous décidons de l’éblouir avec la lampe frontale. Le bovidé déguerpit aussi vite que sa corpulence le lui permet. Heureusement, car ses cornes monumentales à travers la toile de tente représentaient probablement le scenario alternatif. Les chiens laotiens (oui, encore un marronnier !), à l’instar des habitants du pays, sont paisibles et nous regardent passer sans broncher. Leurs tentatives d’aboiement se finissent souvent dans un bâillement. Nos rencontres avec les fourmis sont en revanche moins amicales lorsque celles-ci, ayant troué la tente en plusieurs endroits, nous envahissent et nous obligent à déménager le campement en pleine nuit ou colonisent littéralement l’intérieur de nos sacoches… Mais le Laos, c’est aussi le pays du bivouac pour les nuls, car l’espace, beaucoup moins exploité et aménagé qu’en Chine, offre de nombreux coins sauvages. Si l’on parvient à éviter les nombreux obus et bombes non-explosés qui dorment encore en terre (car le Laos, bien que non impliqué dans le conflit, a été le pays le plus bombardé pendant la guerre du Viet Nam), les campings de rêve pullulent : rizières fraîchement moissonnées, bosquets avec vue sur le Mékong, champs entourés de massif karstiques et paillotes de bois ou de bambou, luxe suprême. Ces abris parsèment les champs et servent habituellement aux paysans pour manger ou se reposer dans la journée. A l’heure du bivouac, nous les trouvons toujours inoccupées et notre dilemme est de choisir la meilleure paillote ! Celle dont le plancher est en meilleur état, de préférence dépourvue de nid d’oiseaux ou de frelons, en hauteur pour échapper à l’abondante rosée du matin, et dont les lattes sont un parfait caillebotis pour la douche ou plan de travail pour la cuisine. Et si quelques riverains viennent nous rendre visite, ils sont toujours extrêmement détendus vis-à-vis de notre présence et ont plutôt tendance à nous saluer joyeusement, nous inviter à dormir chez eux ou observer avec intérêt le montage du camp. Un soir, le propriétaire de la rizière que nous nous sommes appropriée pour la nuit, nous indique que le deuxième étage est le meilleur pour camper. Le seul bémol vient des énormes sono dont disposent beaucoup de Laotiens (sauf dans les montagnes du Nord, où les populations sont beaucoup plus pauvres) qui adorent faire la fête et s’adonner à leur passion pour le karaoké à tout heure du jour ou de la nuit, quel que soit le jour de la semaine. Et si nous voulons nous abriter du vent ou de la pluie, nous trouvons toujours des guesthouses, même dans les endroits les plus isolés, proposant un lit et une douche chaude pour 5 ou 6 euros !

Vientiane, ville au trafic dense et continu, noyée sous des amas de fils électriques, n’a que peu d’intérêt à nos yeux mais a le mérite, pour une capitale, de compter de nombreux îlots de verdure et très peu de hauts immeubles. Nous n’y passons en réalité que pour prolonger nos visas d’une semaine et nous dégotons une paisible guesthouse dont les charmants jardins rendent notre halte bien agréable. Mais alors que je paresse et bouquine dans le patio ombragé, un chat roulé en boule sur mon ventre, Victor m’indique qu’il est l’heure de partir, de son habituel : ”Ma chérie, on est refaits !”. Où l’expression “être refait” signifie : avoir pris une vraie douche, dormi dans un vrai lit, nettoyé et huilé les chaînes, regonflé les pneus, rechargé les appareils électriques, fait le plein d’eau potable et dans le meilleur des cas, fait la lessive et regarni les stocks de pâtes. Cette fois-ci, c’est un sans faute, alors nous nous remettons en selle et quittons la capitale du Laos. Mais Victor a eu beau fanfaronner, sa motivation est au ras des pâquerettes. Depuis le début du voyage, il fonctionne avec des objectifs : Mulhouse, Vienne, Kaliningrad, Riga, Moscou, etc. Et plus récemment, la frontière laotienne, Luang Prabang, Vientiane. Sauf que là, il n’a pas mis à jour son objectif et ça donne des “Tiens, si on s’arrêtait prendre une glace, là ?”, “Tiens, on va aller à l’épicerie, je crois qu’il nous faut des œufs”, “Je passerais bien tout l’après-midi à l’ombre de cette station-essence, pas toi ?”, “J’ai mal aux fesses là, ça fait au moins 10 km qu’on roule, tu voudrais pas faire une pause ?”. À ce rythme-là… Je m’empresse de lui redonner un objectif, mais pas trop lointain quand même : la frontière cambodgienne dans environ 1000 kilomètres. Ouf, ça y est, il appuie de nouveau sur les pédales ! (paragraphe approuvé par l’intéressé).

Nous pédalons donc en direction du Cambodge, cernés à l’Est par une chaîne de montagnes se poursuivant au Viet Nam et à l’Ouest par le Mékong, dont la rive opposée à la nôtre est thaïlandaise. Nous sommes en effet à quelques mètres seulement de la Thaïlande, mais nous n’y entrerons que dans deux mois environ. Une fois dépassées les montagnes, la route s’éloigne du Mékong et traverse en ligne droite d’immenses plaines assez monotones. Nous décidons d’égayer la route avec quelques détours qui nous ramènent de nouveau dans des montagnes couvertes de forêt primaire et truffés de grottes. L’itinéraire quelque peu vallonné nous conduit dans les karsts de la province de Khammouane ; une véritable forêt de pierre s’étale sous nos yeux, la dentelle noire des milliers de pitons rocheux dressés vers le ciel se détachant sur l’horizon. C’est dans ce décor que nous passons Noël 2017, placé sous le signe du gros rhume et de la tempête. Le soir du réveillon, que nous nous apprêtions à passer en bivouac, une magnifique guesthouse nous fournit finalement un abri contre ce vent à décorner les buffles et à déchirer une toile de tente. Et le lendemain, puisque c’est Noël, nous nous offrons un moment de paresse et nous laissons tracter par un semi-remorque dans une côte pendant quelques kilomètres ! Mais nous pédalons quand même car nos 200 kg sont trop lourds pour le bras gauche de Victor, accroché au coin inférieur droit du conteneur. La suite du détour nous conduit ensuite sur une digue serpentant dans une vallée inondée pour la mise en place d’une centrale hydraulique (mais c’est pour la bonne cause : revendre cette électricité décarbonée aux Thaïlandais). Des squelettes d’arbres blancs émergent de l’eau, des barques de pêcheurs se faufilent entre les troncs et les îlots de cette forêt noyée. La pluie, le ciel gris et le vent renforcent la tristesse du paysage qui n’est pourtant pas dénué d’une certaine beauté. Le 31 décembre, suspendus dans des hamacs dans les magnifiques jardins d’une guesthouse dont nous sommes les seuls clients, nous trinquons à la Beerlao, la bière nationale, qui coule à flots dans tout le pays.

Puis, un nouveau détour nous mène sur les plateaux des Bolovens connus pour leurs nombreuses chutes d’eau et plantations de café. En effet, de grands caféiers bordent les routes et les grains de café sèchent au soleil, étalés sur des bâches devant les maisons. Plus au Sud encore, le repiquage manuel du riz reverdit les rizières laissées en pâture aux buffles depuis plusieurs mois. Puis nous atteignons enfin l’extrême Sud du pays, là où le Mékong s’élargit et forme une succession de rapides dans un estuaire constellé de petites îles : Si Phan Don, la région des 4000 îles. Nous sautons d’une île à l’autre sur des catamarans de bois et sillonnons les îles à vélo sur leur unique route, qui n’est guère plus qu’un chemin de terre sur lequel deux mobylettes se croisent difficilement. Dans les villages, des enfants surgissent des jardins et courent derrière nous ou se tiennent sur le bord du chemin en attendant que l’on tape dans leur main tendue. L’atmosphère sur ces îles est, si tant est que ce soit possible, encore plus détendue et joyeuse que dans le reste du pays. Nous nous reposons quelques jours dans ce petit bout du monde enchanteur, entre la piscine et la terrasse d’un bungalow avec vue sur le Mékong…

Gros coup de cœur donc, pour ce pays qui n’était même pas au programme, puisque nous avions initialement prévu de rejoindre la Birmanie depuis la Chine (la situation dans le Nord du pays et particulièrement près de la frontière sino-birmane nous a incités à modifier notre itinéraire).

Mais le Laos, c’est bientôt fini. Nos visas expirent le 10 janvier et Victor me lance “Aaaah, on est rrrrrrrefaits !! On y va ?” Je m’extrais donc de mon transat et de ma lecture à regret (Jules Verne, quand tu nous tiens), et c’est reparti. Direction : la frontière la plus corrompue d’Asie du Sud-Est…

Comme d’habitude retrouvez toutes nos photos du Laos sur flickr !

Yunnan : des montagnes à la jungle

Les sourires se font plus francs, les habitants plus chaleureux, les villages plus pauvres et délabrés, les poules, coqs, cochons, canards, vaches, chèvres en liberté plus nombreux, le climat plus tropical, les langues et les ethnies différentes, les coiffes et habits traditionnels plus colorés, les cultures en étages plus impressionnantes : nous avons l’impression d’avoir changé de pays. Mais non, nous sommes dans le Yunnan, aux portes de l’Asie du Sud-Est, aux confins de la Birmanie, du Laos et du Vietnam.

Réputée pour mettre à l’épreuve les muscles des cyclistes, la région du Yunnan n’a pas volé sa réputation ! Relief impressionnant et dénivelés positifs entre 1000 et 2000 mètres sont au menu tous les jours. Nous essayons de gérer notre effort pour pouvoir tenir le rythme de toutes les montées au programme. Nous nous habituons à avancer très lentement et à passer beaucoup, beaucoup de temps sur la selle chaque jour. Notre parade pour tromper l’ennui et l’effort : des émissions de radio. En une montée, nous pouvons écouter plusieurs heures d’émission sur des sujets aussi divers que l’industrie du sucre, la géo-ingénierie ou la génomique. Les descentes, elles, sont spectaculaires, mais bien trop courtes ; nous dévalons en moins de trente minutes ce que nous avons mis plus de cinq heures à grimper et nous doublons sans peine camions, scooters, et triporteurs qui nous ont envoyé leurs gaz d’échappement à la figure dans la montée. À plusieurs reprises, la nuit nous surprend sur des routes escarpées avant que nous n’ayons pu atteindre l’étape du jour. Un soir, n’ayant pu trouver de bivouac dans la montagne, nous cherchons à atteindre la prochaine ville alors qu’il fait déjà nuit noire. La route est dans un état lamentable mais par chance, nous réussissons à nous placer derrière un petit triporteur avec à son bord quatre cochons (et un conducteur). Ce n’est pas que l’odeur soit agréable, mais le petit engin nous ouvre la voie dans la nuit et ses dangereux mouvements de balancier (ainsi que ceux de ses pauvres occupants) nous indiquent l’état de la route. Les cochons, notre phare avant dans les mirettes, grouinent à qui mieux mieux à chaque cahot de la route.

Mais pentes ascendantes ou descendantes, nous évoluons toujours dans un somptueux décor fait de pics karstiques érodés, de vallées profondes, de montagnes, de jungles denses et luxuriantes, de cultures en étages, de minuscules villages entourés de bambous où sèchent le maïs et le café et de fleuves aussi mythiques que le Mékong. Les terrasses de différentes cultures habillent les flancs de montagnes et les vallées d’un magnifique patchwork verdoyant.

Nous pédalons au milieu des plantations de produits tropicaux cultivés dans la région : riz, canne à sucre, hévéa, bananes, ananas, piment, poivre, café, thé (notamment le célèbre thé pu’er, vert ou noir, dont les feuilles, toujours récoltées à la main, sont conservées pressées dans des moules sous forme de galettes ou de briques). Les rizières, que l’on commence à mettre en eau une fois la récolte terminée, reflètent les montagnes alentour. Des éléphants sauvages, réputés très farouches, vivent dans la région, mais nous n’aurons pas la chance d’un voir un au réveil en ouvrant la tente ! En revanche, énormes araignées, gigantesques papillons exotiques et oiseaux bariolés nous accompagnent au quotidien.

Nous nous octroyons une pause dans l’agréable ville de Kunming, chef-lieu de la province du Yunnan, ville ayant joué un rôle stratégique lors de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’elle accueillit des réfugiés chinois fuyant l’Ouest du pays occupé par les Japonais. Pour échapper aux foules de citadins branchés arpentant les trottoirs et aux marées de scooters déferlant à chaque carrefour, nous visitons le temple Yuantong vieux de 1200 ans et déambulons dans le Parc du lac d’émeraude où des habitants pratiquent le tai-chi, dansent et jouent de la musique en groupe ou bien s’adonnent à leur gymnastique matinale (et quelque peu originale).

“Au sud des nuages”. Telle est la signification du nom de la province du Yunnan. Les paysages sont pourtant chaque jour plongés dans un épais brouillard qui ne se dissipe qu’aux alentours de midi. Nous pédalons donc parfois la tête dans les nuages.
De retour dans la zone intertropicale, nous faisons l’expérience de notre première pluie… tropicale ! Une pluie diluvienne qui nous rince en à peine dix minutes. Moralité : sous les tropiques, quand la pluie arrive, mieux vaut chercher un abri que vouloir jouer les durs à cuire…
Le cocktail pluie et descente d’une route de montagne (et un zeste de vitesse) nous vaut une grosse chute dans un virage sur l’asphalte mouillé. Heureusement, mes mains, mes genoux et mon menton amortissent le choc. Deux jours de repos s’imposent pour nous rétablir, nous remettre de notre frayeur et laisser passer la pluie.

Au Yunnan, les hôtels, qui ne coûtent déjà pas grand chose dans le reste du pays, sont encore moins chers. Pour moins de dix euros pour deux, nous nous offrons le luxe d’un lit et d’une douche. Les lits sont parfois moins confortables que nos matelas gonflables. Les douches sont dépourvues de cabines ; soit les toilettes à la turque font office d’évacuation, soit la salle de bain devient un pédiluve. Mais dans tous les cas, l’eau courante (et chaude) est bienfaisante et indispensable pour nous débarrasser des différentes couches de boue et de poussière qui se superposent petit à petit sur notre peau et nos vêtements.
En vue des nuits de bivouac, nous n’avons aucun mal à trouver de l’eau en chemin : les maisons et échoppes en bord de route sont toutes dotées de robinet en extérieur et nous trouvons régulièrement des stations de lavages pour camions équipées de grands tuyaux (ce qui donne une idée de la propreté des routes). Nous filtrons l’eau nécessaire pour boire et cuisiner, et le reste nous permet de prendre deux douches, faire la lessive et la vaisselle. On apprend vite à être économe !

À mesure que nous nous dirigeons vers le Sud du Yunnan, nous arrivons dans la région du Xishuangbanna, aux confins du Laos et de la Birmanie, l’une des régions chinoises qui comptent le plus de minorités ethniques. Ces ethnies minoritaires, c’est-à-dire les Chinois n’appartenant pas à l’ethnie des Han devenus majoritaires, représentent 8% de la population chinoise totale, 50% de la population du Yunnan et 65% de la population du Xishuangbanna. Nous croisons ainsi des Hani, les sculpteurs de montagnes à l’origine des rizières en terrasses de la région, des Naxi, les Lahu, des Jinuo, des Dai et bien d’autres encore, car si 56 nationalités minoritaires sont officiellement reconnues par la Chine, plus de 200 minorités ethniques ont en réalité été recensées dans le pays.

Chaque ethnie dispose d’une culture et de traditions propres. Nous traversons ainsi des villages totalement différents de ceux que nous avions vus jusqu’ici dans le reste du pays où les Han sont plus nombreux. Certains villages sont constitués de minuscules maisons blanches dont les murs sont peints à la chaux et les toits recouverts de tuiles grises. D’autres villages, dans l’extrême Sud du pays, chez les Dai, sont constitués de grandes maisons sur pilotis faites de bois et de tôles, le rez-de-chaussée abritant la basse-cour et traditionnellement, un métier à tisser.

Si les ethnies que nous croisions jusqu’ici se différenciaient surtout par la couleur et la façon de nouer leurs coiffes ou leurs foulards, les femmes Dai, peuple cousin germain des Thaïlandais, portent de longues jupes colorées tissées à la main, d’inspiration birmane. Des temples Dai aux toits orange hérissés de flèches d’or sculptées se dressent au détour des virages. Les dialectes se multiplient et les physionomies changent : les yeux sont plus grands, les visages plus ronds, les teints plus bruns, les cheveux plus ondulés et les sourires toujours aussi rayonnants. La magie du voyage à vélo opère : alors que nous sommes encore à plusieurs jours de route de la prochaine frontière, nous avons déjà le sentiment d’être dans un nouveau pays.

La ville de Jinghong, située sur la rive Ouest du Mékong et quadrillée d’avenues bordées de palmiers, annonce notre sortie imminente du territoire chinois. Tout ici évoque davantage le Sud-Est asiatique que la Chine. Les dorures et motifs d’éléphants et de paons sont omniprésents dans la décoration urbaine et l’architecture ; la proximité des frontières se fait fortement sentir, en attestent l’importante communauté birmane et les nombreuses ethnies qui y vivent. Avant de quitter la ville, nous faisons un détour par une école de masseurs aveugles. L’expérience n’est pas aussi relaxante que Victor l’aurait souhaitée, mais cette manipulation vigoureuse nous remet d’aplomb pour la suite du programme.

Nous nous apprêtons donc à quitter la Chine où nous avons passé presque deux mois. Nous quittons la Chine alors que nous commençons tout juste à maîtriser les idéogrammes. Si si. Hôtel s’écrit : bonhomme avec des plumes sur la tête suivi du chat à l’envers. Il y a aussi le canard sur la pagode et le sapin couché, mais nous avons oublié ce qu’ils veulent dire. Trop facile le Chinois !
Nous quittons aussi la conduite à la chinoise à laquelle nous nous étions habitués (et que Victor pratiquait) : aucune règle de priorité n’est respectée, c’est la loi du plus gros, du plus pressé, du plus téméraire, du plus culotté qui prévaut. Nous nous en sortons plutôt bien dans cette jungle de véhicules de toutes natures, où rétroviseurs et clignotants ne sont que des gadgets inutiles. Ici l’important, c’est d’avoir un gros klaxon et d’en user voire d’en abuser. Notre minuscule sonnette au doux tintement cristallin ne fait pas le poids face aux énormes “pouet” des 38 tonnes. Nous déplorons l’usage massif par une énorme majorité des conducteurs du téléphone au volant, pas seulement pour téléphoner mais pour lire des messages sur Wechat et faire défiler des pages internet. Neuf fois sur dix, un conducteur qui s’insère devant nous sans nous voir a les yeux rivés sur son smartphone. Ce mode de conduite ne nous manquera pas : mais qui sait, nous allons peut-être trouver pire.
Nous quittons également, enfin nous l’espérons de toutes nos forces, les travaux démentiels et leur cortège de camions, de routes défoncées, d’ornières, de boue, de poussière, de gravats. Quand on fait de la piste, on veut l’avoir choisi !
Nous quittons un pays où il suffit de pointer du doigt des légumes dans un réfrigérateur pour se voir apporter à table quelques minutes plus tard des aubergines à tomber par terre, des poêlées de chou aux saveurs incroyables, des soupes parfumées dont nous ne laissons pas une goutte alors qu’elles contiennent des ingrédients aussi peu sexy que la blette et le tofu.

Deux mois intenses physiquement, 3000 km d’Est en Ouest et un dénivelé positif cumulé que nous préférons ne pas connaître ; deux mois riches de paysages incroyables et de contacts chaleureux avec les locaux.
C’est dans la ville-frontière de Mohan, où nous faisons une pause (et une grande session de nettoyage-bricolage-entretien du vélo) que nous nous apprêtons à quitter l’Empire du Milieu et à rejoindre le Laos…

De Hong Kong à Guilin : nos débuts en Chine

Après une nuit blanche à l’aéroport d’Oulan Bator et 4h30 de vol, nous sommes assaillis par la chaleur et l’humidité hongkongaises. Cet épisode aérien nous a fait perdre ce que nous aimons tant dans notre façon de voyager : la lenteur, la continuité et la douceur des transitions. Tant pis, ce sont les aléas du voyage, nous nous y étions préparés. Et les frileux que nous sommes ne sont pas mécontents d’éviter quelques semaines de froid supplémentaires dans le Nord de la Chine. Victor est fou de joie de retrouver la moiteur des tropiques, les cocotiers et ses chères claquettes. Le contraste en venant de la Mongolie est total. De rase et sèche, la végétation se fait tout à coup omniprésente et luxuriante, même en pleine ville. L’air froid et sec devient chaud et humide. La steppe déserte se transforme en mégalopole bondée ; nous passons sans transition du pays le moins densément peuplé du monde avec à peine 2 habitants au km² à l’un des pays les plus densément peuplés avec plus de 6 500 habitants par km². Composé exclusivement de féculents, de laitages et de mouton en Mongolie, notre régime alimentaire se transforme en cure de fruits et légumes. Finalement, ce grand saut dans l’espace a du bon !

Dans nos imaginations, Hong Kong était une terrifiante forêt de gratte-ciel, un sanctuaire de la finance débridée, un temple de la consommation où pullulent les centres commerciaux, un labyrinthe de tunnels, d’autoroutes et d’échangeurs à donner le tournis. C’est vrai. Mais pas que. Si c’est majoritairement le cas de la ville de Hong Kong, ça ne l’est pas pour le pays dans son ensemble qui compte de nombreuses îles, forêts et montagnes. Nous serons hébergés chez Jacques et Chloé, un couple de Français fort sympathiques qui en plus de nous apprendre beaucoup de choses sur Hong Kong, nous la rendent plus accessible et moins effrayante.
Nous déambulons dans les vieilles rues de la ville, nous frayons un chemin sur les trottoirs de Mong Kok, le quartier le plus densément peuplé de la planète, marchons de nuit dans des rues que les néons multicolores rendent plus lumineuses qu’en plein jour. Nous traversons le marché aux oiseaux où les collectionneurs exposent fièrement leurs volatiles et les font chanter, le quartier des antiquaires, le quartier du poisson séché où l’on peut malheureusement acheter des ailerons de requin et flânons dans des temples embaumant l’encens dont d’immenses spirales se consument au-dessus de nos têtes. Nous empruntons le Star Ferry, bateaux qui assurent la liaison entre l’île de Hong Kong et le continent depuis 1888, les minuscules rames de l’unique ligne de tramway dans lesquelles Victor ne peut pas se tenir debout, les bus à deux étages aux airs très londoniens, d’autant plus que l’on roule à gauche dans cette ancienne colonie britannique, le métro, parce que ça nous manquait c’est quand même pratique, et bien sûr, nous évitons le vélo. Nous prenons également de la hauteur et contemplons les lumières de la ville à la nuit tombée depuis le dernier étage d’un gratte-ciel. Il paraît que la ville est plus belle de nuit que de jour, quand l’obscurité gomme les couleurs disparates des tours salies et couvertes de climatiseurs. Spectacle impressionnant et pour le moins vertigineux, mais je suis assez insensible aux lumières des néons et des écrans publicitaires.

Heureusement, il est possible d’échapper à la frénésie des rues, aux lumières aveuglantes et à la jungle de verre et de béton. Hong Kong gagnera nos faveurs grâce à ses montagnes, ses forêts, ses îles, ses plages et ses villages de pêcheurs. Nous profitons de ces quelques jours d’attente de nos visas chinois pour randonner. Nous montons au Pic Victoria qui offre une vue imprenable sur les gratte-ciel de l’île de Hong Kong et ceux de Kowloon de l’autre côté de la baie. Sur l’île de Lantau, surmontée d’une statue de Bouddha en bronze de 34 mètres, nous grimpons de nuit, à la frontale, au sommet du Pic Lantau avec Jacques et Chloé qui s’entraînent pour une course. Nous suivons également la crête dite du “Dos du Dragon” qui nous mène jusqu’à un insolite village de surfeurs aux maisons blanches. Nous flânons également sur l’île de Cheung Chau, charmant petit village de pêcheurs coloré dont les restaurants proposent de délicieux fruits de mer et poissons bien frais.

Nous profitons d’être dans une grande ville pour faire faire une copie de la pièce de la remorque qui nous a lâchés en Russie, notre piste à Oulan Bator n’ayant finalement pas abouti. Dans une boutique de vélo, nous nous faisons indiquer l’atelier de Mister Chan. À l’adresse indiquée, nous sautons de joie en apercevant Mr. Chan, tourneur-fraiseur de son état, qui joue du pied à coulisse derrière un tour au fond de son atelier crasseux. À force de mimes mensongers expliquant que nous prenons l’avion le lendemain, je fais passer le délai de fabrication de 4 jours à moins de 24 heures. Mister Chan griffonne le prix de sa prestation à la craie sur un morceau de métal rouillé, nous ne discutons même pas et récupérons notre nouvelle pièce le lendemain matin, comme convenu. Trop fort Mr. Chan !
Nous passons notre dernière soirée à Hong Kong avec Jacques et Chloé dans un restaurant de dim sum, ces petites bouchées farcies typiquement cantonaises et cuites à la vapeur dans des paniers en bambou, mais en général plutôt dégustées au petit déjeuner. Nos visas et notre pièce de rechange en poche, nous prenons un ferry (que nous attrapons de justesse à cause des nombreux escalators, ascenseurs, tourniquets et portillons étroits que nous devons franchir dans l’embarcadère avec des bagages assez peu maniables, et puis peut-être aussi parce que nous sommes partis trop tard) pour la ville de Zhuhai en Chine, afin d’éviter les deux mégalopoles chinoises au Nord de Hong Kong, Shenzhen et Canton, qui comptent respectivement 10,8 et plus de 13 millions d’habitants.

Nous nous élançons donc sur les routes chinoises. Quasiment toutes les routes sont pensées pour les vélos ; il y a souvent un espace sur le bas-côté ou bien une voie entièrement dédiée aux deux-roues. Les automobilistes chinois ont l’habitude de partager la route avec des vélos, scooters électriques et autres deux voire trois-roues lents et chargés. Nous ne nous sentons jamais en danger malgré un code de la route un peu flou. Dans les villes, nous apprenons à évoluer constamment parmi une cinquantaine de scooters. Il n’est pas rare qu’une voiture, un scooter à quatre passagers ou tout autre véhicule improbable roule pendant quelques centaines de mètres à notre hauteur pour mieux nous observer, nous photographier ou nous filmer. Nos trombines en sueur et notre vélo sont actuellement dans les galeries photos d’un bon nombre de smartphones chinois. Quand l’un de nous part faire quelques courses, il retrouve souvent l’autre, resté près du vélo, en train de faire des selfies avec la moitié de la rue ou bien entouré d’une quinzaine de Chinois curieux qui tapotent selles et remorque. Nous constatons que le réflexe de tapotement face à un objet inconnu transcende les frontières. Lorsque nous quittons un restaurant, tout le personnel, cuistos compris, accourt pour assister au départ ! Partout sur notre passage, nous déclenchons sourires et même éclats de rire. C’est d’ailleurs devenu notre grand plaisir sur la route : déclencher l’hilarité d’un simple “hello” ou d’un geste de la main ! Les occasions ne manquent pas puisque tout est ouvert sur la rue et que les Chinois vivent littéralement dehors. Tout se passe devant les maisons, les épiceries, les ateliers, les restaurants, sur une sorte de grand trottoir qui prolonge les bâtiments : on y épluche les légumes, trie des graines, répare les pneus et les moteurs, fabrique des tôles, on y évide des poules, on y coud des vêtements, fait sécher du riz, du piment, des tiges de bambous, on s’y fait couper les cheveux, on y joue aux cartes ou aux dominos, on y mange assis sur des tabourets minuscules, les enfants y courent, les chiens et les poules aussi.

Commander à manger dans les bouibouis et les gargotes devient folklorique. Beaucoup de Chinois, constatant que nous ne les comprenons pas, nous griffonnent des idéogrammes sur leurs calepins… Mais pour nous, ça reste… du chinois ! Pourtant, ils ne conçoivent pas que nous ne sachions pas lire les idéogrammes. En pareille situation, le mieux reste d’aller faire un tour en cuisine. À plusieurs reprises, on m’y entraîne pour me faire choisir les ingrédients. Tandis qu’on me montre toutes sortes de légumes inconnus, j’essaie de ne pas glisser sur les écailles et entrailles de poissons qui jonchent le sol et d’éviter les poulets qui courent dans tous les sens. Je fais mon choix sans trop savoir quel sera le résultat. Les plats qui arrivent sont en général de très bonnes surprises, sauf le jour où nous avons demandé du poulet et reçu un plat d’os, de cartilage et de peau. Les Chinois en raffolent, nous un peu moins, même si la sauce était délicieuse. Nous partons donc à la recherche de quelques morceaux de viande dans tout ça et nous faisons réprimander d’abord parce que nous utilisons nos doigts, puis parce que nous tenons mal nos baguettes. Cette leçon de bonnes manières, dispensée par notre voisin de table qui passe son repas à envoyer d’énormes crachats sur le carrelage, nous déconcerte. Mise à part cette expérience culinaire déconcertante, nous sommes heureux de retrouver une grande variété d’ingrédients et de saveurs.

Camper en Chine demande de la persévérance. Il nous faut parfois un certain temps avant de trouver un espace isolé et plan. L’espace est soit bâti, soit cultivé, soit escarpé, soit hors d’accès, soit trop exposé. Mais nous parvenons à trouver quelques bivouacs sympathiques, notamment dans une plantation de canne à sucre dont les rangs nous offrent une parfaite cabine de douche. Difficile cependant d’être parfaitement isolés : il n’aura échappé à personne que les Chinois sont 1,3 milliards ; la probabilité que l’un d’eux soit proche de nous à tout instant est donc élevée. Et en effet, même lorsque nous croyons avoir trouvé la meilleure planque du monde au bout d’un chemin à la végétation si dense qu’il semble abandonné, au petit matin, une vielle dame se fraie un chemin dans les broussailles, pieds nus, sa bêche sur l’épaule. Et lorsque nous croyons que la pluie battante et la nuit nous protègent des curieux, un homme en poncho de pluie passe une tête par l’ouverture de la tente et nous aveugle de sa lampe frontale pour s’assurer que nous ayons bien mangé.

Depuis Zhuhai, où nous avons posé le pied sur le sol chinois, un tissu urbain tellement dense que nous entrons dans une ville sans avoir eu la sensation de quitter la précédente nous mène jusqu’à la région de Kaiping. Les routes et chemins, empruntés uniquement par des deux-roues y deviennent très agréables et nous conduisent entre les rizières, les élevages de canards, les étangs, les bambous, les cocotiers, les hibiscus et les bananiers. La région de Kaiping est parsemée de surprenantes tours, les diaolou, construits à la fin du XIXème et au début du XXème siècle par les émigrés de Kaiping, qui se dressent au milieu d’une campagne verdoyante. Aujourd’hui à l’abandon, ces diaolou faisaient anciennement office de forteresse pour se protéger des bandits, d’habitation et de vitrine de la richesse et de la réussite sociale de la famille à l’étranger ; en atteste un improbable mélange d’arcades à l’italienne, d’échauguettes médiévales et de coupoles mauresques.

En poursuivant notre route vers le Nord, nous traversons de nombreux villages aux habitations quasiment identiques. Composées de cubes de tailles diverses superposés, ces maisons de briques et de béton ont des fenêtres grillagées et souvent obstruées. Des inscriptions sur fond rouge encadrent le chambranle, et sur le mur face à la porte d’entrée, figé dans le temps et dans un poster, Mao veille, dans chaque maison. Les paysages changent, les industries aussi. Après les usines de découpe de bois, nous traversons une zone de carrières de marbre puis une affolante succession d’entrepôts-boutiques où sont exposées des millions de plaques de marbre sur plus de 20 kilomètres. Dans le coin, les voitures se font plus grosses, plus rutilantes, plus allemandes aussi.

A mesure de notre avancée, nous sommes témoins de l’incroyable transformation du pays. Dans les villes, poussent de nombreux immeubles d’une trentaine d’étages, flambant neufs, mais inhabités. Ces tours attendent leurs futurs occupants, dans le cadre d’un exode rural massif, plus ou moins spontané (probablement plutôt moins que plus d’ailleurs). Le but affiché est de passer de 55% aujourd’hui à 70% de taux d’urbanisation en 2030 car on attend des villes qu’elles fassent grimper la croissance et libèrent le pays des investissements. Bien que glauques et tristes à voir, ces immeubles fantômes permettent à la Chine d’éviter la case bidonvilles dans son processus d’urbanisation. Mais on ne construit pas seulement des tours vides dans les villes existantes. Le projet d’urbanisation forcenée de la Chine implique la création de villes de toutes pièces, avec des gares, des aéroports, des écoles, des hôpitaux… fantômes. Les panneaux encerclant des chantiers pharaoniques ne manquent pas de montrer à quel point dans cette future ville, on ne manquera de rien, les enfants recevront une bonne éducation et on vivra heureux et en bonne santé. Les chantiers de construction pullulent sur le territoire. Partout, on  rase des collines, on comble des vallées pour construire de nouvelles routes, de nouveaux ponts, de nouveaux échangeurs, de nouveaux ports, de nouvelles voies ferrées. L’urbanisation chinoise effrénée et tant décriée est bel et bien une réalité… assez peu réjouissante. C’est un drame humain pour les paysans qui, n’étant pas propriétaires de leurs terres, sont expulsés en un claquement de doigt et pour les ouvriers, bien souvent des travailleurs migrants qui n’ont plus accès aux services publics tels que les écoles ou les hôpitaux en dehors de leur lieu de naissance, qu’ils ont fui pour trouver du travail… Je ne parlerai même pas des atteintes à l’environnement, des terres rendues toxiques, des nuages de pollution ou des nappes phréatiques épuisées, car je vais pleurer.  L’absence de bon sens du gouvernement chinois est effarante.

Bien entendu, toutes les campagnes n’ont pas disparu et elles sont véritablement magnifiques. Les parcelles cultivées quelle que soit la topographie, les plantes exotiques et inconnues, les scènes de vie rurale, les images de travaux agricoles manuels ravissent nos yeux d’Occidentaux mais ces paysans qui triment dans leurs champs vivent-ils avec la peur d’être un jour expropriés ? Nous n’en savons rien. Nous les observons semer, arroser, bêcher, récolter, battre, exclusivement à la main.

Nous continuons de les faire rire en les saluant depuis notre vélo et ces sourires que nous récoltons nous donnent de l’entrain pour traverser des régions de plus en plus montagneuses. En effet nous arrivons dans la région de Guilin, connue pour ses nombreux pains de sucre, ces pitons de roche calcaire aux cimes ciselées qui jaillissent au milieu des campagnes verdoyantes.
La meilleure façon d’appréhender ces magnifiques paysages est paraît-il en naviguant sur la rivière Li, dont les berges sont bordées de pains de sucre. Nous sommes prêts à nous laisser tenter pour profiter d’un nouveau mode de transport et nous reposer un peu. Les prix exorbitants, les hordes bruyantes de touristes chinois déversées par des dizaines de bus climatisés, la rivière bondée de bateaux de croisière, les embarcations en bambou en réalité en plastique, le bureau d’achat des billets situé à un kilomètre de l’embarcadère (??) nous refroidissent et nous font fuir. Nous ne ferons donc pas de bateau sur la rivière Li. Qu’à cela ne tienne, nous visiterons la région à vélo (et pédalons ainsi plus de 70 km alors même que nous sommes en “journée de repos”). A quelques pas de là, la rivière Yulong, qui se jette dans la fameuse rivière Li, offre des paysages tout aussi beaux, et surtout bien plus paisibles et authentiques. Nous la longeons et sillonnons la campagne environnante entre les rizières et les vergers où poussent pamplemousses, kakis, kumquats et mandarines. Nous faisons le plein de calme et de solitude sur ces charmants sentiers où nous ne croisons que les habitants du coin.

 

Retrouvez toutes nos photos de Hong-Kong et de nos débuts en Chine continentale !

 

 

A vélo et à cheval en Mongolie centrale

La Mongolie n’est propice ni au vélo, ni au camping sauvage. Dommage, ce sont nos deux activités principales durant ce voyage. Pourquoi la Mongolie n’est-elle pas le pays idéal pour faire du vélo ? Parce qu’il y a du vent. Mais alors beaucoup de vent, et un vent que rien n’arrête. Ni arbres, ni maisons, ni montagnes. La steppe vaste et nue se laisse constamment balayer par de furieuses bourrasques qui soulèvent des nuages de poussière et font rouler les virevoltants, ces boules d’herbe sèche si typiques des zones désertiques. Et le vent est de loin l’ennemi numéro 1 du cycliste (sauf quand il souffle dans son dos bien sûr). Le pays est d’autant moins facile à parcourir pour nous que notre attelage n’est pas vraiment tout terrain : les pistes sont nombreuses, sableuses, rocailleuses, escarpées, traversées de rivières ou de canyons. On nous avait également mis en garde contre les chiens, excités par le mouvement des jambes de cyclistes et réputés agressifs dans le pays. Les chiens errants et chiens de berger sont en effet très nombreux mais nous ne serons poursuivis qu’à deux reprises qui seront pour nous l’occasion de tester la technique dite « de l’arrêt brutal ». Effectivement, si les molosses sont prêts à courir et aboyer pendant des kilomètres derrière nous, ils sont en revanche désarçonnés par le freinage d’urgence et rebroussent vite chemin. Et pourquoi bivouaquer en Mongolie n’est pas idéal ? Ce n’est pourtant pas l’espace qui manque ; ce sont les abris et coins isolés. Pas un arbre pour dissimuler notre campement, pas un rocher, rien. Donc nous campons dans le rien. Tantôt en haut, tantôt en bas des collines, mais jamais à l’abri du vent et quasiment jamais à l’abri du regard du nomade curieux qui scrute la steppe à la jumelle et n’hésite pas à prendre son cheval ou sa mobylette pour venir voir de plus près les Blancs squatteurs de steppe et leur étrange campement. Quand la nuit nous dérobe enfin à tous les regards alentours, nous devenons la proie du vent (toujours lui) qui secoue la tente à en déraciner les sardines. Au petit matin, nos duvets et matelas sont couverts de poussière que les rafales parviennent à projeter sous le double-toit de la tente et à travers la moustiquaire ; cette poussière de terre ocre qui se dépose partout, dans nos cheveux, sur nos joues, dans nos oreilles. Nous avons connu réveils plus agréables. L’air sec de la steppe venteuse a cependant pour avantage d’empêcher la formation de condensation à l’intérieur de la tente ; il est toujours agréable, de bon matin, de ne pas avoir à secouer la tente trempée entre deux tartines. Malgré tous les désagréments du bivouac en Mongolie, nous profiterons tous les soirs de vues imprenables depuis la tente sur les steppes, les montagnes, les lacs et recevons régulièrement la visite de chevaux, chèvres, vaches ou moutons.

Forts de ces constats, nous partons gaiement à vélo camper dans la steppe pendant deux semaines, direction la Mongolie centrale, à l’ouest d’Oulan-Bator. Notre première étape sera Karkhorin, ancienne capitale de l’Empire Mongol fondée par Gengis Khan au XIIIème siècle. Cette ville, dont il ne reste presque rien aujourd’hui, a donc été la capitale du plus grand empire du monde, qui s’étendait à son apogée de la Hongrie au Vietnam et de la Russie à l’Inde. La ville est à cinq jours de vélo de l’actuelle capitale. Le vent ne nous est pas favorable du tout mais nous nous y attendions. Ici les vents viennent de l’Ouest ; nous comptons sur eux pour nous aider au retour. Chaque jour jusqu’à Karkhorin, chaque coup de pédale sera une lutte contre ce vent qui nous cloue sur place et nous pensons à ceux qui nous disaient que “le vélo, c’est tout dans le mental”. Car non content de nous en faire baver sur le plat et dans les montées, le vent nous gâche le plaisir des descentes dans lesquelles il nous oblige à pédaler. Double peine. Nous irons jusqu’à démonter notre drapeau et à mettre les sacoches sur la remorque pour limiter la prise au vent. Des moines bouddhistes en Prius nous encouragent mais notre vitesse ne décolle pas pour autant. Un peu de musique à fond parvient à nous redonner de l’entrain ; les animaux des steppes entendent probablement Starmania pour la première fois. Nous croisons plusieurs cyclovoyageurs en sens inverse. Tous ont pris un train ou un avion pour l’Ouest de la Mongolie afin de filer vers Oulan-Bator le vent dans le dos. Les petits joueurs. Un soir, pour échapper au vent, nous décidons de dormir à l’abri. Nous atterrissons dans un motel miteux sans chauffage, doté d’une douche sur le palier à peine tiède, de toilettes en extérieur, de draps d’une propreté plus que douteuse et d’un radiateur qui fait office de cendrier. La porte de la chambre de ferme pas et la gérante de l’hôtel passe une tête dans la chambre sans frapper quand bon lui semble. Nous sommes en doudounes et bonnets à l’intérieur mais au moins, le vent nous laisse un peu de répit. Les quatre Mongols dans la chambre voisine qui passent la soirée à boire de la vodka et à expectorer bruyamment ne sont plus qu’un détail.

Arrivés à Karkhorin et lassés de pédaler comme des forcenés face au vent, nous décidons de partir quelques jours visiter la région, plus accessible en jeep et à cheval qu’à vélo. La journée commence donc par cinq heures de piste. Le chauffeur fonce. Miracle : nous arrivons vivants et mon petit déjeuner est resté dans mon estomac.
Avant de troquer les pédales pour les étriers, nous nous rendons à pied aux chutes d’Orkhon, les plus hautes chutes d’eau de Mongolie. Puis c’est parti pour quatre jours de canasson, en compagnie de notre guide, Baatar (en Mongol, cela signifie « héros »). Nous sommes de piètres cavaliers et sommes empêtrés dans les del (costumes traditionnels) qu’on nous a prêtés pour nous protéger du froid, mais tout devrait bien se passer. Victor a séché le stage d’équitation auquel ses parents l’avait inscrit à 10 ans. Mes sorties hebdomadaires au centre équestre en CM2 sont trèèès très loin. De toutes façons on me refilait toujours Geronimo, le cheval le plus têtu, sous prétexte que c’était le plus petit. Nous partons donc de zéro mais apparemment, il n’y a pas grand-chose à savoir : pour faire avancer sa monture, on crie « tchou » en lui talonnant les flancs.
Victor récupère le premier de la classe, le cheval modèle qui fait tout ce qu’il faut quand il faut sans qu’on lui demande. Moi j’écope du petit, le gourmand, le têtu. Celui qui traîne toujours derrière, celui qui ne veut pas traverser la rivière, celui qui tâte l’eau du sabot, celui qui veut tout le temps boulotter même quand l’herbe est plus rase qu’un green de golf, celui qui veut toujours prendre les chemins de traverse, etc. Bref. Geronimo, Mon cauchemar du CM2 – Le Retour. Notre guide fait un certain nombre d’allers-retours pour remettre mon cheval dans le droit chemin. Dès le deuxième jour, la situation s’améliore entre Geronimo et moi mais j’ai toujours un mal fou à le maintenir au milieu du chemin. Je prends par conséquent un nombre non négligeable de branches dans la figure. À mon grand désarroi, je parviens rarement à prendre la tête du cortège et suis condamnée à suivre le cheval de Victor qui est bourré de flatulences (le cheval hein, pas Victor).

Nos montures nous mènent le long de la somptueuse vallée de l’Orkhon et jusqu’au Naïman Nuur, la région des Huits Lacs, qui sont le résultats d’éruptions volcaniques. Le gris anthracite parfois presque noir des roches volcaniques qui parsèment la vallée, rehausse incroyablement le jaune d’or des pins et mélèzes et le bleu vif du ciel. Nous suivons les méandres de l’Orkhon et atteignons les lacs, nichés dans les anciens cratères de volcans, à quelques 2400 mètres d’altitude. Cette nature sauvage et préservée, ces espaces infinis vides de vie humaine, ce ciel et ces lacs si limpides, ces couleurs si vives et tranchées, nous offrent les paysages et les moments les plus beaux dont nous ayons pu profiter depuis le début du voyage. Au petit matin, nous contemplons le parfait reflet des montagnes enneigées dans le lac. Pas un souffle ne brouille l’image ; seule la glace qui s’est formée pendant la nuit vient grignoter les bords du reflet. Les yacks paissent sur la rive, imperturbables. Un tapis d’aiguilles de pins absorbe tous les bruits de la forêt. Seul nous parvient le son mat des combats de boucs matinaux.

Baatar nous promène de yourte en yourte, de famille de nomades en famille de nomades. La première yourte est assez sombre et peu décorée. Des morceaux de viandes de mouton séchée sont suspendues un peu partout aux  murs. Nous sommes une dizaine pour le dîner assis par terre ou sur les lits et nous dormirons à huit dans cette yourte d’environ 4 ou 5 mètres de diamètre. Qui ose dire que les appartements parisiens sont petits ? Ce sera donc soirée pyjama chez les nomades. Enfin soirée pyjama, façon de parler : ici personne n’a de pyjama, d’ailleurs personne ne se change pour dormir ni même ne se déshabille. Nous aurons la meilleure place, la planche de bois à droite de la yourte, qui fait presque 1,20 mètre de large. Les propriétaires dorment sur la planche (moins large) à l’opposé de nous, tandis que les quatre autres (la fille des propriétaires, notre guide et deux autres nomades sortis de derrière un sapin) dorment entre les deux lits sur le sol qu’ils ont recouvert d’un tapis et d’une peau de yack. A huit dans la même pièce, difficile d’identifier celui qui ronfle pour lui filer un coup de coude dans les côtes. À défaut de bien dormir, nous n’aurons pas froid contrairement aux nuits suivantes, où la température atteint les -10°C, à l’intérieur de la yourte. Nous avons pris l’habitude de dormir bien habillés. Le thermomètre est probablement descendu à -15° à l’extérieur. En journée nous, résistons au froid grâce à au moins six épaisseurs de vêtements thermiques que recouvrent nos tenues traditionnelles, ces longues et lourdes tuniques en laine qui ont l’avantage de recouvrir nos jambes, quasi immobiles sur le cheval.

Le deuxième jour, près du poêle central d’une yourte colorée, pas moins de six nomades assis par terre, les joues rougies par le froid, dévorent à pleines mains et à pleines dents un grand plateau de viande bouillie. On vient de tuer un yack. Nous y goûterons aussi ; c’est assez fort et très caoutchouteux. Le fromage et la crème de yack sont en revanche très bons. Nous assistons à la fabrication de l’arkhi, alcool de lait de yack fermenté, qui est une activité souvent pratiquée à l’automne grâce à un alambic maison. Un cylindre en métal au milieu duquel est suspendu en petit seau est posé dans le chaudron de lait bouillant. Une bassine que l’on remplit de glace permet aux vapeurs de se condenser dans le seau. L’alcool, encore chaud, a un goût indescriptible.

Nous nous faisons petit à petit une image de la dure vie des nomades. Éleveurs, ils assurent eux-mêmes leur subsistance et vivent de leurs animaux, principalement chevaux, chèvres, moutons, vaches, yacks et même chameaux, qui leur fournissent viande et lait avec lequel ils fabriquent fromage, crème, yaourt, alcool. Fruits et légumes sont absents du régime des nomades. Les menus de viande et produits laitiers sont complétés par un peu de riz, de pommes de terre et des pâtes maison, pour le traditionnel tsuivan, plat de pâtes au mouton. Les animaux fournissent également de la laine que les éleveurs vendent, notamment la laine de chèvre pour le cachemire, ou utilisent pour fabriquer le feutre servant à isoler les yourtes. Deux fois par an, lors des principaux changements de saison, mais plus souvent dans les zones arides, les nomades se déplacent afin de trouver de nouveaux pâturages pour leurs bêtes. Le début de l’automne est l’époque des déménagements et nous verrons de nombreuses yourtes entièrement démontées ainsi que leur contenu transportés par camion vers leur nouvel emplacement.

La famille chez qui nous dormons le troisième soir de notre randonnée à cheval vient justement de déménager. Le démontage de la yourte, son transport et son remontage doivent s’effectuer dans la journée. A notre arrivée, les yourtes sont sur pied, leur porte orange, couleur du soleil, orientée vers le Sud mais tout le contenu des yourtes est encore éparpillé dans l’herbe. La nuit tombe et tous les membres de la famille sont encore affairés à l’installation des meubles, du poêle, de l’antenne et des panneaux solaires. Nous les aidons en ramassant du bois avant de passer à table. Ce soir, c’est soupe au gras de mouton. Aaaaargh. Moi qui suis du genre à chipoter quand une viande est un peu grasse, je ne vis pas mes minutes les plus heureuses. Mais je suis sauvée : la famille est encore trop occupée à trouver des nouvelles cales pour les meubles et je parviens à extraire discrètement une vingtaine de morceaux de gras de mon bol de bouillon.

Le lendemain, nous retraversons les montagnes et redescendons dans la vallée où la rivière est maintenant gelée par endroits. Nous libérons nos montures et les remercions pour leurs efforts. Le retour à  Karkhorin en voiture nous réserve lui aussi aussi son lot d’aventures : une crevaison, une quasi noyade de moteur au milieu de la rivière, un embouteillage au milieu des chèvres et un slalom endiablé entre les cratères géants dans l’asphalte. Nous retrouvons avec joie le bivouac, synonyme de liberté, hygiène, confort et intimité et ne sommes pas mécontents de faire une pause dans le régime mouton que nous suivions intensément depuis quelques jours.

Après un détour par le lac Ogii, paradis des oiseaux migrateurs, nous repartons, motivés et pressés de prendre la route du retour vers Oulan-Bator, poussés par un vent favorable. C’était sans compter sur la fourberie du vent. Il ne soufflera que deux petites heures dans notre dos avant de tourner, sournoisement, mais pour de bon. Nous nous sentons trahis et floués mais nos cris de rage et de désespoir n’y feront rien. Certaines rafales nous poussent sur le bas-côté. Le souffle d’Est, impitoyable et plus furibond que jamais, limite notre vitesse à 5km/h sur des routes parfaitement plates. Après avoir vainement tenté de trouver un abri, alors que nous suons sang et eau pour continuer à avancer, arrive… la neige. Tandis que le froid et le vent glacial terminent la congélation de mes pieds et de mes mains, nous envisageons sérieusement de nous réfugier dans une canalisation en béton. C’est à ce moment-là qu’une tête sort d’une camionnette stationnée sur le bas-côté et qu’un bras nous fait signe de monter à bord. Quelques minutes plus tard, nous regardons les flocons s’écraser sur le pare-brise de la camionnette d’Amaraa. Les fesses sur un bidon en plastique et les genoux dans le levier de vitesse, je suis aux anges. Notre chauffeur, fan inconditionnel de NTM, travaille dans une mine d’or à ciel ouvert à quelques centaines de kilomètres de la capitale et rentre d’une partie de pêche avec son directeur. Avant de nous déposer, Amaraa tient à nous offrir quatre poissons fraîchement pêchés, vidés et écaillés !

Ces quelques jours auront été pour nous l’occasion de découvrir la musique mongole. Les Mongols chantent beaucoup et bien. Baatar, notre guide, a passé ses journées à entonner des chants mongols qui semblaient plaire aux chevaux. À chaque pause dans les yourtes, nous avions droit aux clips du moment à la télé. Oui, parce qu’il n’y pas de douche ni de toilettes dans les yourtes, mais il y a la télé. Amarra, l’automobiliste qui nous a sauvés de la tempête de neige, poussera également la chansonnette pour nous faire partager des airs appris par sa défunte mère ; moment émotion.

Nous constatons aussi que la norme en Mongolie est à la famille nombreuse. Beaucoup de Mongols ne nous demandent pas si nous avons des enfants, mais où sont nos enfants. La plupart des Mongols de notre âge ont déjà au moins trois enfants ; c’est le cas de Baatar et Amaraa.

De retour à Oulan-Bator, au chaud à l’auberge de jeunesse, nous ne boudons pas notre plaisir. Quatre murs, une douche, un radiateur : le bonheur. Nous profiterons de nos derniers jours en Mongolie pour explorer les alentours de la capitale et notamment le parc national de Gorkhi-Terelj où nous admirons une formation granitique en forme de tortue et goûtons le calme du centre de méditation d’Aryaval, un magnifique temple bouddhiste construit à flanc de montagne. Un détour par l’imposante statue de Gengis Khan à cheval s’impose. Cette statue en acier inoxydable de 40 mètres de haut est la plus haute statue équestre au monde et a été construite en 2008 à l’emplacement où, selon la légende, Gengis Khan aurait trouvé un fouet d’or. Cette statue fera partie, à terme, d’un véritable complexe à la gloire du conquérant, auquel de nombreux monuments commémoratifs ont été dédiés ces dernières années par la Mongolie dans une volonté de se réapproprier son histoire et de réaffirmer son indépendance face à ses voisins russe et chinois dont elle a subi l’influence pendant de nombreuses années. Nous irons également flâner au black market, un marché d’artisanat où l’on trouve des meubles, des lits et des tapis pour aménager sa yourte, tous comme des chaussettes en laine de chameau ou de yack, des bottes et des chapkas pour affronter l’hiver, ou encore des selles, mors et étriers pour équiper ses chevaux.

Nous ne nous laissons pas tenter par tous ces souvenirs et accessoires : c’est l’heure de faire les bagages pour Hong Kong et nous sommes en surpoids. Après quelques heures de Tétris pour faire entrer les multiples pièces de notre tandem dans un carton pour vélo simple, nous expédions nos affaires chaudes en France pour nous alléger de quelques kilos. Et oui, à partir de maintenant, ce sera short-claquettes tous les jours, notre tenue préférée !

Nous sommes entrés en Mongolie animés d’une joie immense et d’une soif de grands espaces. Nous quittons avec soulagement ses latitudes, son climat et ses éléments parfois si hostiles. Dure et fascinante Mongolie…

 

Retrouvez les magnifiques (et nombreuses) photos de Mathilde ici.