Cambodge : temples, soleil et méditation

Comme prévu, les douaniers, aussi bien Laotiens que Cambodgiens, sont corrompus jusqu’au bout des ongles, ou plutôt jusqu’au bout de leurs énormes bagues brillantes. Lorsqu’on passe une frontière terrestre, seul le visa doit être payé. Certains douaniers, pour faire entrer quelques dollars supplémentaires dans leurs poches, ont inventé l’astuce de faire payer les tampons de sortie et d’entrée, petites taches d’encre indispensables aux étrangers pour ne pas être considérés comme des clandestins. Certains voyageurs, pour lutter contre ce racket organisé et parfois officialisé par des panneaux, rivalisent de patience avec les douaniers et déploient maints stratagèmes pour user leurs nerfs. Des blogueurs dont nous lisons les aventures ont par exemple passé la journée à chanter à tue-tête des comptines pour enfants jusqu’à l’obtention gratuite de leurs tampons. Lorsque nous arrivons à la guérite pour faire tamponner nos passeports à la sortie du Laos, un couple de Belges fait de la résistance depuis plus de deux heures : lui est agenouillé sur le carrelage, le visage à la hauteur de la minuscule trappe qui permet de communiquer avec les douaniers (oui, c’est très pratique), et répète inlassablement, telle une litanie que “stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, stamp is free, etc.”. Bravo à eux. Nous n’aurons pas la même patience face aux deux douaniers extrêmement agressifs et bornés. Après la frontière, nous ne sauterons pas dans un bus ; pour nous, le temps, ce sont des kilomètres, alors nous déboursons deux dollars par personne pour quitter le Laos. Plus loin, même mascarade, mais comme l’encre coûte plus cher au Cambodge qu’au Laos, on nous demande cette fois 5 dollars par personne. Ayant réussi à éviter une fausse visite médicale pour laquelle il fallait encore payer, nous entrons finalement au Cambodge, allégés de quelques billets verts.

Si nous étions bien préparés au cirque qui nous attendait à la frontière, nous ne nous attendions pas en revanche à découvrir les paysages que nous avons découverts : de vastes espaces non cultivés, sans arbres, couverts d’une végétation basse très sèche, quand celle-ci n’est pas littéralement calcinée. En effet, les paysages sont ravagés par de multiples départs de feu, souvent proches de la route, qui n’ont rien à voir avec la pratique de la culture sur brûlis. Odeurs de fumée et pluies de cendres ne nous quitteront pas de tout notre séjour au Cambodge. Nous apprenons par la suite que depuis les années 90, la déforestation du Cambodge s’est produite plus rapidement que dans tous les autres pays du monde. Des millions d’hectares de forêt ont été rasés au profit du commerce de bois précieux, faisant la fortune d’une petite élite, le tout sur fond de corruption et d’illégalité qui, paraît-il, gangrènent le secteur forestier. Les conséquences de cette exploitation forcenée et illégale sont désastreuses non seulement pour la préservation de l’environnement avec la multiplication des inondations et des glissements de terrains, mais également pour certaines communautés locales, parfois animistes, vivant exclusivement des produits de la forêt tels que les fruits, le gibier, les champignons, les herbes médicinales, le bambou, le rotin, et qui ne reçoivent que de très maigres compensations de la part du gouvernement. Une véritable mafia du bois prospère impunément, aidée par des complices de taille qui facilitent ce trafic et ne sont autres, apparemment, que le gouvernement et les forces de l’ordre qui traquent les opposants à cette industrie et les militants écologistes.

 

 

Autre surprise : alors que nous nous sommes juré d’éviter toute piste au Cambodge, nous empruntons la route principale, qui s’avère être une piste de terre en tôle ondulée… La poussière, la chaleur et la fumée rendent le trajet assez désagréable. Heureusement nous trouvons le courage de pédaler jusqu’à la ville la plus proche pour trouver un hôtel, car je passe le flambeau à Victor : à son tour de passer la nuit la tête au-dessus des toilettes…

Encore un peu nauséeux, nous prenons la route de Siem Reap et retrouvons des scènes de vie similaires à celles que nous croisions au Laos : les maisons sur pilotis, les poules et les cochons partout, les “hello” des enfants, les écoliers à vélo, la récré permanente, les hamacs, le manioc que l’on coupe en morceaux et fait sécher au soleil, les mobylettes transformées en magasins ambulants vendant casseroles, matelas, claquettes et autres articles, etc. Nous avons pourtant l’impression que la pauvreté est plus importante encore qu’au Laos. Les pompes à eau installées par des ONG sont souvent la seule source d’eau, où les habitants viennent remplir de grands bidons d’eau qui sera ensuite stockée dans d’immenses jarres de terre cuite.

Pour échapper à la chaleur qui commence à augmenter sensiblement, et surtout fuir le soleil qui se fait mordant dès 9 heures du matin, nous modifions notre rythme : nous plions la tente à la frontale, avalons notre porridge aux premières lueurs du jour et sommes en selle à 6h30 du matin pour profiter de la fraîcheur, des routes désertes et assister au réveil des Cambodgiens. Ensuite, nous guettons les vendeurs de cocos fraîches et les pressoirs à canne ambulants en bord de route pour nous désaltérer.

 

 

Après plus de 400 km, nous arrivons à Siem Reap, non sans une certaine appréhension de devoir affronter les foules de touristes venues visiter les célébrissimes temples d’Angkor, construits entre le VIIIème et le XIVème siècle, à l’âge d’or de l’Empire Khmer. Pendant environ sept siècles, les rois se succédant à la tête de l’Empire Khmer ont fait ériger des temples pour asseoir leur pouvoir et leur autorité. Demeures royales et habitations venaient constituer une véritable ville autour de ces temples successivement en activité, qui revêtaient souvent une fonction funéraire à la mort du roi qui l’avait fait construire. Levés à 4h30 tous les matins, nous assistons au lever de soleil sur les temples et parcourons les ruines à la fraîche, souvent seuls. Il règne sur ce site archéologique une atmosphère singulière ; une spiritualité semble émaner de ces pierres millénaires. De grands fromagers aux troncs blancs et argentés ont poussé entre les murs et les portes ; leurs racinent tentaculaires ondulent sur les pierres. Ici la nature a repris ses droits et se mêle à la richesse et au raffinement de l’architecture khmer dans une ambiance quasi mystique, surréaliste, lorsqu’on a la chance d’être seuls pour fouler les marches de ces temples (ou plutôt qu’on a eu le courage de se lever tôt). Mais ces fromagers, ces ficus et ces banians monumentaux, surnommés les figuiers étrangleurs, dont les racines aériennes plongent en cascades vers le sol et se multiplient jusqu’à former un épais treillis, qui étouffent les arbres aux dépens desquels ils se développent, détruisent aussi les murs, les frontons, les porches sur lesquels ils s’appuient. L’union du végétal et de l’architecture est certes spectaculaire mais les ramifications des puissantes racines enserrent, percent, disloquent, éboulent les tours, les galeries, les colonnes, dont elles font un anarchique cimetière de pierres.
Nous admirons ce joyau de l’art bouddhique, œuvre de milliers de tailleurs de pierre et sculpteurs khmers : splendides linteaux recouverts de sculptures végétales, danseuses apsara ciselant les parois dans un ballet aussi immobile qu’éternel, bas-reliefs figeant dans la pierre de magnifiques scènes de la mythologie hindoue, serpents monumentaux protégeant l’entrée des temples, volées de marches spectaculaires, tours imitant le Mont Meru, demeure des dieux hindouistes, briques, grès, latérite séculaires, visages énigmatiques et bienveillants, lions callipyges, gardiens couverts de mousse, galeries et perspectives à en perdre le Nord, etc. Nul besoin d’être amateur de vieilles pierres, féru d’histoire, ni même passionné de photographie pour être ébloui par la majesté et le raffinement de ce somptueux site archéologique sur lequel il y aurait tant à dire.

 

 

Les distances entre les temples sont souvent de plusieurs kilomètres et la plupart des touristes les parcourent en tuk-tuk, en minibus ou en scooter, mais nous croisons certains courageux qui ont loué des vélos. Nous sommes ravis de filer à toute allure sur notre tandem (sans remorque ni sacoches, le bonheur !) sur de grandes avenues ombragées par de majestueux fromagers et ficus centenaires et la jungle environnante.

Nous quittons ensuite Siem Reap en bateau pour rejoindre Battabang, deuxième ville du pays, par le lac Tonlé Sap. La traversée, que nous passons serrés dans un bateau plutôt petit avec une quarantaine d’autres personnes, dure huit heures, car le niveau de l’eau est bas en cette saison. Entre la saison sèche et la saison des pluies, la surface du lac, qui absorbe une partie des eaux du Mékong, peut passer du simple au quadruple. Notre embarcation zigzague, parfois difficilement, dans la mangrove, entre les maisons flottantes et filets de pêcheurs. Mais l’eau ici n’est pas uniquement une voie navigable, c’est également un véritable lieu de vie. Des épiceries ambulantes se déplacent au ras de l’eau d’une maison à l’autre, des pêcheurs en sous-vêtements dans l’eau retirent leurs filets, des enfants enfants plongent et s’amusent au milieu des sacs plastiques et des détritus, des femmes se lavent et font la toilette de leurs bébés dans l’eau qui les nourrit, mais leur sert aussi d’égouts et de poubelles. En arrivant vers Battabang, les maisons, les temples, les écoles sont construits sur d’immenses pilotis en prévision de la saison des pluies, à laquelle le lac avale toutes les rivières.

 

 

A quelques kilomètres de Battabang, à proximité de la tristement célèbre falaise depuis laquelle, à l’époque des Khmers Rouges, de nombreux Cambodgiens ont été précipités menottés, se situe le centre méditation où nous allons passer 10 jours.

J’arrête ceux qui pensent que nous sommes allés nous cacher dans une repaire de hippies crasseux dans la forêt ou encore que nous avons passé un séjour digne du Club Med à alterner cocktails et massages entre deux séance de méditation au bord de la piscine. RIEN A VOIR ! Nous avons pris avec nous une bonne zone de détermination et d’auto-discipline car, au programme : réveil au son du gong à 4 heures tous les matins (aaaargh, mais il est où le bouton “snooze” ?!) et dix heures de méditation quotidiennes, le tout dans le respect de plusieurs règles de conduite dont la séparation des hommes des femmes et l’observation du noble silence. En outre, aucune activité ne devant nous distraire de notre méditation, moyens de communication, téléphone, internet, livres, musique, papier et crayon sont interdits. Promenades sous les tiarés de la cour, sieste, mais surtout lessive et balayage deviennent donc les occupations principales de la plupart d’entre nous pendant les quelques minutes de répit de la journée. Ces conditions sont requises pour l’enseignement initial de la méditation Vipassana, qui signifie “voir la réalité telle qu’elle est” et non telle que nous voudrions qu’elle soit ; le but ultime de cette pratique étant l’éradication de la souffrance et le bonheur suprême… Vaste programme. Bien qu’inventée par Bouddha il y a environ 2500 ans, cette méthode ne revêt pas de connotation religieuse et peut être pratiquée par des personnes de toutes confessions. Mais puisque nous sommes au Cambodge, pays où une immense majorité de la population est bouddhiste, des moines et des nonnes bouddhistes participent au cours. Les moines ont tous les âges, si beaux dans leurs toges safran ou bordeaux. Les nonnes sont âgées pour la plupart, voire très âgées, toutes vêtues de blanc. Si frêles, se déplaçant parfois avec difficulté, mais capables de rester assises en tailleur plusieurs heures sans bouger, alors que nos corps à peine trentenaires sont perclus de douleurs les premiers jours. Elles rotent, crachent, toussent, renâclent, pètent comme elle méditent. Elles pétillent de tous leurs yeux, sourient de toutes leurs rides. Elles sont magnifiques. Je suis émue aux larmes à plusieurs reprises de les voir si belles et si fortes, de les voir se servir des portions de nourriture gargantuesques dont elles ne laissent pas une miette, elles qui ont vécu les massacres perpétrés par Pol Pot et ses sympathisants, les exodes forcés, les pénuries alimentaires. Tous les participants adoptent pendant quelques jours une véritable vie monastique ; outre les principes de conduite, nous vivons de l’aumône d’autres personnes, c’est-à-dire des donations faites par les anciens méditants pour faire bénéficier de la pratique à de futurs participants. Nous ne serons autorisés à faire un don qu’à la fin du stage, non pas en vue de couvrir les dépenses de notre séjour, mais afin de permettre à de futurs élèves d’apprendre Vipassana. Une organisation incroyable, uniquement bénévole, est mise en place autour de ces stages dispensés presque partout dans le monde (carte des centres). Nous sortons de ces 10 jours chamboulés et heureux, ravis et fiers d’avoir tant appris et d’avoir dompté la souffrance (enfin surtout notre mental !). Quelques cheveux en plus et quelques bourrelets en moins, nous devenons peu à peu de petits Bouddha ! Nous pourrions vous en raconter des tonnes sur cette expérience mais il est encore trop tôt et ce blog n’est pas le lieu pour cela.

Nous sortons petit à petit de notre bulle, de la réalité parallèle qui a été la nôtre pendant dix jours et, passés le choc de la sortie du silence total et du retour à l’agitation du monde, nous songeons de nouveau à reprendre la route doucement. Heureusement, une échéance réjouissante nous motive : retrouver des compagnons de route à Bangkok !

Toutes nos photos du Cambodge et de ses temples sont sur flickr !

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