Yunnan : des montagnes à la jungle

Les sourires se font plus francs, les habitants plus chaleureux, les villages plus pauvres et délabrés, les poules, coqs, cochons, canards, vaches, chèvres en liberté plus nombreux, le climat plus tropical, les langues et les ethnies différentes, les coiffes et habits traditionnels plus colorés, les cultures en étages plus impressionnantes : nous avons l’impression d’avoir changé de pays. Mais non, nous sommes dans le Yunnan, aux portes de l’Asie du Sud-Est, aux confins de la Birmanie, du Laos et du Vietnam.

Réputée pour mettre à l’épreuve les muscles des cyclistes, la région du Yunnan n’a pas volé sa réputation ! Relief impressionnant et dénivelés positifs entre 1000 et 2000 mètres sont au menu tous les jours. Nous essayons de gérer notre effort pour pouvoir tenir le rythme de toutes les montées au programme. Nous nous habituons à avancer très lentement et à passer beaucoup, beaucoup de temps sur la selle chaque jour. Notre parade pour tromper l’ennui et l’effort : des émissions de radio. En une montée, nous pouvons écouter plusieurs heures d’émission sur des sujets aussi divers que l’industrie du sucre, la géo-ingénierie ou la génomique. Les descentes, elles, sont spectaculaires, mais bien trop courtes ; nous dévalons en moins de trente minutes ce que nous avons mis plus de cinq heures à grimper et nous doublons sans peine camions, scooters, et triporteurs qui nous ont envoyé leurs gaz d’échappement à la figure dans la montée. À plusieurs reprises, la nuit nous surprend sur des routes escarpées avant que nous n’ayons pu atteindre l’étape du jour. Un soir, n’ayant pu trouver de bivouac dans la montagne, nous cherchons à atteindre la prochaine ville alors qu’il fait déjà nuit noire. La route est dans un état lamentable mais par chance, nous réussissons à nous placer derrière un petit triporteur avec à son bord quatre cochons (et un conducteur). Ce n’est pas que l’odeur soit agréable, mais le petit engin nous ouvre la voie dans la nuit et ses dangereux mouvements de balancier (ainsi que ceux de ses pauvres occupants) nous indiquent l’état de la route. Les cochons, notre phare avant dans les mirettes, grouinent à qui mieux mieux à chaque cahot de la route.

Mais pentes ascendantes ou descendantes, nous évoluons toujours dans un somptueux décor fait de pics karstiques érodés, de vallées profondes, de montagnes, de jungles denses et luxuriantes, de cultures en étages, de minuscules villages entourés de bambous où sèchent le maïs et le café et de fleuves aussi mythiques que le Mékong. Les terrasses de différentes cultures habillent les flancs de montagnes et les vallées d’un magnifique patchwork verdoyant.

Nous pédalons au milieu des plantations de produits tropicaux cultivés dans la région : riz, canne à sucre, hévéa, bananes, ananas, piment, poivre, café, thé (notamment le célèbre thé pu’er, vert ou noir, dont les feuilles, toujours récoltées à la main, sont conservées pressées dans des moules sous forme de galettes ou de briques). Les rizières, que l’on commence à mettre en eau une fois la récolte terminée, reflètent les montagnes alentour. Des éléphants sauvages, réputés très farouches, vivent dans la région, mais nous n’aurons pas la chance d’un voir un au réveil en ouvrant la tente ! En revanche, énormes araignées, gigantesques papillons exotiques et oiseaux bariolés nous accompagnent au quotidien.

Nous nous octroyons une pause dans l’agréable ville de Kunming, chef-lieu de la province du Yunnan, ville ayant joué un rôle stratégique lors de la Seconde Guerre mondiale lorsqu’elle accueillit des réfugiés chinois fuyant l’Ouest du pays occupé par les Japonais. Pour échapper aux foules de citadins branchés arpentant les trottoirs et aux marées de scooters déferlant à chaque carrefour, nous visitons le temple Yuantong vieux de 1200 ans et déambulons dans le Parc du lac d’émeraude où des habitants pratiquent le tai-chi, dansent et jouent de la musique en groupe ou bien s’adonnent à leur gymnastique matinale (et quelque peu originale).

“Au sud des nuages”. Telle est la signification du nom de la province du Yunnan. Les paysages sont pourtant chaque jour plongés dans un épais brouillard qui ne se dissipe qu’aux alentours de midi. Nous pédalons donc parfois la tête dans les nuages.
De retour dans la zone intertropicale, nous faisons l’expérience de notre première pluie… tropicale ! Une pluie diluvienne qui nous rince en à peine dix minutes. Moralité : sous les tropiques, quand la pluie arrive, mieux vaut chercher un abri que vouloir jouer les durs à cuire…
Le cocktail pluie et descente d’une route de montagne (et un zeste de vitesse) nous vaut une grosse chute dans un virage sur l’asphalte mouillé. Heureusement, mes mains, mes genoux et mon menton amortissent le choc. Deux jours de repos s’imposent pour nous rétablir, nous remettre de notre frayeur et laisser passer la pluie.

Au Yunnan, les hôtels, qui ne coûtent déjà pas grand chose dans le reste du pays, sont encore moins chers. Pour moins de dix euros pour deux, nous nous offrons le luxe d’un lit et d’une douche. Les lits sont parfois moins confortables que nos matelas gonflables. Les douches sont dépourvues de cabines ; soit les toilettes à la turque font office d’évacuation, soit la salle de bain devient un pédiluve. Mais dans tous les cas, l’eau courante (et chaude) est bienfaisante et indispensable pour nous débarrasser des différentes couches de boue et de poussière qui se superposent petit à petit sur notre peau et nos vêtements.
En vue des nuits de bivouac, nous n’avons aucun mal à trouver de l’eau en chemin : les maisons et échoppes en bord de route sont toutes dotées de robinet en extérieur et nous trouvons régulièrement des stations de lavages pour camions équipées de grands tuyaux (ce qui donne une idée de la propreté des routes). Nous filtrons l’eau nécessaire pour boire et cuisiner, et le reste nous permet de prendre deux douches, faire la lessive et la vaisselle. On apprend vite à être économe !

À mesure que nous nous dirigeons vers le Sud du Yunnan, nous arrivons dans la région du Xishuangbanna, aux confins du Laos et de la Birmanie, l’une des régions chinoises qui comptent le plus de minorités ethniques. Ces ethnies minoritaires, c’est-à-dire les Chinois n’appartenant pas à l’ethnie des Han devenus majoritaires, représentent 8% de la population chinoise totale, 50% de la population du Yunnan et 65% de la population du Xishuangbanna. Nous croisons ainsi des Hani, les sculpteurs de montagnes à l’origine des rizières en terrasses de la région, des Naxi, les Lahu, des Jinuo, des Dai et bien d’autres encore, car si 56 nationalités minoritaires sont officiellement reconnues par la Chine, plus de 200 minorités ethniques ont en réalité été recensées dans le pays.

Chaque ethnie dispose d’une culture et de traditions propres. Nous traversons ainsi des villages totalement différents de ceux que nous avions vus jusqu’ici dans le reste du pays où les Han sont plus nombreux. Certains villages sont constitués de minuscules maisons blanches dont les murs sont peints à la chaux et les toits recouverts de tuiles grises. D’autres villages, dans l’extrême Sud du pays, chez les Dai, sont constitués de grandes maisons sur pilotis faites de bois et de tôles, le rez-de-chaussée abritant la basse-cour et traditionnellement, un métier à tisser.

Si les ethnies que nous croisions jusqu’ici se différenciaient surtout par la couleur et la façon de nouer leurs coiffes ou leurs foulards, les femmes Dai, peuple cousin germain des Thaïlandais, portent de longues jupes colorées tissées à la main, d’inspiration birmane. Des temples Dai aux toits orange hérissés de flèches d’or sculptées se dressent au détour des virages. Les dialectes se multiplient et les physionomies changent : les yeux sont plus grands, les visages plus ronds, les teints plus bruns, les cheveux plus ondulés et les sourires toujours aussi rayonnants. La magie du voyage à vélo opère : alors que nous sommes encore à plusieurs jours de route de la prochaine frontière, nous avons déjà le sentiment d’être dans un nouveau pays.

La ville de Jinghong, située sur la rive Ouest du Mékong et quadrillée d’avenues bordées de palmiers, annonce notre sortie imminente du territoire chinois. Tout ici évoque davantage le Sud-Est asiatique que la Chine. Les dorures et motifs d’éléphants et de paons sont omniprésents dans la décoration urbaine et l’architecture ; la proximité des frontières se fait fortement sentir, en attestent l’importante communauté birmane et les nombreuses ethnies qui y vivent. Avant de quitter la ville, nous faisons un détour par une école de masseurs aveugles. L’expérience n’est pas aussi relaxante que Victor l’aurait souhaitée, mais cette manipulation vigoureuse nous remet d’aplomb pour la suite du programme.

Nous nous apprêtons donc à quitter la Chine où nous avons passé presque deux mois. Nous quittons la Chine alors que nous commençons tout juste à maîtriser les idéogrammes. Si si. Hôtel s’écrit : bonhomme avec des plumes sur la tête suivi du chat à l’envers. Il y a aussi le canard sur la pagode et le sapin couché, mais nous avons oublié ce qu’ils veulent dire. Trop facile le Chinois !
Nous quittons aussi la conduite à la chinoise à laquelle nous nous étions habitués (et que Victor pratiquait) : aucune règle de priorité n’est respectée, c’est la loi du plus gros, du plus pressé, du plus téméraire, du plus culotté qui prévaut. Nous nous en sortons plutôt bien dans cette jungle de véhicules de toutes natures, où rétroviseurs et clignotants ne sont que des gadgets inutiles. Ici l’important, c’est d’avoir un gros klaxon et d’en user voire d’en abuser. Notre minuscule sonnette au doux tintement cristallin ne fait pas le poids face aux énormes “pouet” des 38 tonnes. Nous déplorons l’usage massif par une énorme majorité des conducteurs du téléphone au volant, pas seulement pour téléphoner mais pour lire des messages sur Wechat et faire défiler des pages internet. Neuf fois sur dix, un conducteur qui s’insère devant nous sans nous voir a les yeux rivés sur son smartphone. Ce mode de conduite ne nous manquera pas : mais qui sait, nous allons peut-être trouver pire.
Nous quittons également, enfin nous l’espérons de toutes nos forces, les travaux démentiels et leur cortège de camions, de routes défoncées, d’ornières, de boue, de poussière, de gravats. Quand on fait de la piste, on veut l’avoir choisi !
Nous quittons un pays où il suffit de pointer du doigt des légumes dans un réfrigérateur pour se voir apporter à table quelques minutes plus tard des aubergines à tomber par terre, des poêlées de chou aux saveurs incroyables, des soupes parfumées dont nous ne laissons pas une goutte alors qu’elles contiennent des ingrédients aussi peu sexy que la blette et le tofu.

Deux mois intenses physiquement, 3000 km d’Est en Ouest et un dénivelé positif cumulé que nous préférons ne pas connaître ; deux mois riches de paysages incroyables et de contacts chaleureux avec les locaux.
C’est dans la ville-frontière de Mohan, où nous faisons une pause (et une grande session de nettoyage-bricolage-entretien du vélo) que nous nous apprêtons à quitter l’Empire du Milieu et à rejoindre le Laos…

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De Guilin à XingYi : des plaines aux montagnes !

Article à quatre mains

La Chine, c’est grand ! Déjà 1800 km pédalés dans ce “pays-continent” dont 900 km depuis notre dernier récit à Guilin. Nous avons traversé trois régions depuis notre départ de Hong-Kong : le Guangdong, le Guangxi et le Guizhou. La prochaine, et dernière, sur notre route avant le Laos, sera le Yunnan.

Ce dernier tronçon marque un vrai changement de relief. Vue du ciel, la Chine descend en trois paliers de l’Ouest à l’Est jusqu’à l’océan : le premier, “le toit du monde”, est le plateau du Qunghai-Tibet, de 5000 à 6000 mètres d’altitude en moyenne. Le second palier, à 1500 mètres, commence dans le Guizhou et le troisième s’étend jusqu’à la mer. Il s’agit pour nous, qui faisons route vers l’Ouest, de remonter l’escalier jusqu’au deuxième palier.

Nous savons que le vélo va être beaucoup sollicité avec ce relief ; Victor passe notre jour de repos à Guilin dans un atelier afin de s’assurer que la transmission nous emmène de l’autre côté des montagnes. C’est aussi le moment de changer les plaquettes des freins à disques car nous ne pouvons pas nous reposer uniquement sur la soutane de Jean-Paul II que nous transportons dans nos sacoches pour assurer la sécurité de l’équipage…

Après une rapide visite de Guilin, nous partons avec motivation mais aussi avec un peu d’appréhension au vu des dénivelés effrayants et du tracé sinueux de la route de montagne que nous propose Martin notre GPS pour les 1200 prochains km nous séparant de Kunming, le chef-lieu du Yunnan.

Nous commençons à être bien rodés au cyclotourisme en Chine. Nous mangeons rapidement dans des bouibouis au bord de la route car cela revient bien moins cher que de se faire à manger soi-même (entre 1 et 2 euros le repas par personne), d’autant plus qu’ici, nous ne trouvons pas forcément notre bonheur dans les épiceries. Les critères de sélection sont les suivants : le restaurant doit donner directement sur la route pour que nous puissions surveiller le vélo, doit disposer de photos de plats que l’on peut pointer du doigt, ou présenter ses ingrédients sur une table ou dans un frigo vitré pour que l’on puisse choisir, ou bien être déjà fréquenté par d’autres clients dont nous pouvons copier les plats en mimant “la même chose, s’il vous plaît”. Depuis peu, nous rajoutons deux autres critères à notre sélection du bouiboui : pas à proximité d’une école (explication plus bas) et dispose d’un mur ou d’un arbre pour appuyer le vélo dont la béquille est cassée. Voilà facile ! Nous nous régalons ainsi de soupes de nouilles, de ravioles vapeur, de cuisine au wok et de brochettes grillées dans la rue. Nous nous faisons avoir par nos premiers plats trop relevés et très rapidement, nous apprenons à dire “sans piment”.

Notre route traverse notamment une région spécialisée dans les fruits du dragon, dont la variété sanguine a une chair rose fuschia très sucrée, on se régale ! Mais attention, lorsqu’on en abuse, comme nous, on a les urines rouges ! Pas de panique, cet effet est dû à la bétanine, un pigment également contenu dans la betterave, qu’une part non négligeable de la population humaine n’est pas capable de dégrader.

Nous vivons notre premier accrochage à vélo. Alors que nous roulons sur une tranquille route de campagne, un petit tripoteur électrique décide de nous doubler. En face, une voiture arrive et l’engin à trois roues se rabat sur nous en nous poussant dans le fossé. Tout se passe très vite ; nous tombons avec le vélo. Nous nous en sortons quasiment sans bobo mais nous avons eu une bonne montée d’adrénaline. Nous engueulons copieusement (en français et en anglais) le petit Chinois qui louche au manettes de l’engin et n’avait même pas remarqué nous avoir renversés. Il a l’air un peu désolé mais en rigole. Le vélo et la remorque s’en sortent avec quelques égratignures supplémentaires. Nous roulerons peu ce jour-là car l’envie n’y est plus trop. Nous nous remettrons de nos émotions avec un beau bivouac dans un champ de canne à sucre et une baignade dans la rivière !

A nouveau motivés pour pédaler, nous commençons la journée du lendemain par 20 km de piste de cailloux assez éprouvante mais les paysages sont magnifiques : nous longeons la rivière Longjiang à flanc de falaise. Nous retrouvons rapidement la G323 qui nous accompagne depuis Guilin et un très bon bouiboui le midi dans lequel nous mangeons des raviolis vapeur. On s’en remplit le ventre pour 3 euros à deux.

Le sixième jour marque le début d’un relief impressionnant, juste après la ville de Hechi. Nous passons les 7000 kilomètres ! Le vert tendre, tendant sur le jaune, du riz arrivé à maturité disparaît du paysage. Octobre est le mois de la récolte du riz à laquelle nous assistons un peu partout sur notre passage. Elle se fait à la faucille la plupart du temps et parfois à l’aide de petites moissonneuses. Ensuite le riz est mis à sécher sur les trottoirs, sur les pas de portes, sur les places publiques ou les terrains de sport. En fin de journée tout le monde s’active pour rentrer le riz au sec pour la nuit. Et pour nous aussi, c’est le moment de chercher un endroit où se mettre à l’abri. En matière de bivouac, c’est un peu la loterie puisque nous alternons entre : le camping 5 étoiles, calme, caché mais accessible depuis la route, sol plat et moelleux et parfum de clémentine et le camping trash, trouvé à la nuit tombée, sur le bord humide et accidenté d’une grosse route, avec option fourmilière, voie ferrée, herbes hautes et/ou ordures. Ce soir-là, nous avons plutôt droit à la deuxième option.

Notre route emprunte d’effrayants tunnels et nous montons des pentes de plus en plus raides, à fond sur les pédales. Nous finirons les plus raides à pied par peur de casser la transmission. En récompense de nos efforts, nous arrivons dans une vallée magnifique où coule la rivière Hongshui et où nous pédalerons pendant deux jours. La circulation est faible et la route excellente. Cela devient compliqué d’y camper car nous sommes coincés à droite par la rambarde, le caniveau d’un mètre de profondeur, le précipice et la rivière en contrebas et à gauche par la falaise. Mais nous finissons toujours par trouver un petit espace plat, au bout d’un petit chemin quittant la route.

Nous passons par la ville de Tian’e, où nous cassons malheureusement la béquille de la remorque qui supporte tout l’équipage à l’arrêt. Avec la béquille cassée, nous ne pouvons plus du tout poser le vélo, le garer n’importe où. Tout devient compliqué, nous n’avons plus jamais les mains libres et devenons esclaves de cet engin de 80 kg qui ne demande qu’à basculer sur le sol. Nous devenons nous-mêmes la béquille et tout notre quotidien en est chamboulé. Alors que nous envisageons d’aller rendre visite à de petits ferrailleurs chinois pour qu’ils nous bricolent quelque chose avec deux barres en métal et un fer à souder, le fabriquant de la remorque nous informe qu’il va nous expédier une nouvelle béquille. Nous prendrons donc notre mal en patience jusqu’à réception de ce précieux petit objet qui nous rendra toute notre liberté.

Nous traversons à présent des zones reculées et isolées. Nous sommes probablement les premiers touristes Blancs à traverser certains villages. De nombreux habitants, surtout des enfants, n’ont très probablement jamais vu de Blancs avant nous. Nous créons souvent des attroupements autour de nous. Un midi, nous nous arrêtons pour manger dans une échoppe face à une école… à l’heure de la pause déjeuner. Tous les enfants accourent. Au début, ils nous observent et se massent autour du vélo sur le trottoir. Lorsque nous entrons dans le restaurant, ils s’agglutinent et se pressent à l’entrée, comme retenus par un cordon invisible. Mais le cordon finit par céder et une vague d’enfants déferle sur nous. Ils envahissent la pièce, nous encerclent. Ils nous observent sans aucune gêne, se collent derrière nous pour voler un selfie avec les Blancs qui tentent d’attraper leurs nouilles gluantes avec les baguettes qu’ils ne savent pas tenir correctement. Nous nous sentons comme des bêtes de foire, comme des animaux au zoo. Mais sans la grille ni la vitre de protection. Puis nous apercevons des têtes plus hautes que les autres. Des adultes ! Ils se frayent un chemin parmi la marmaille. Ils vont les faire sortir du restaurant pour que nous puissions manger en paix. Que nenni !!! Eux aussi veulent une photo avec nous. Nous croyons rêver.

Nous quittons la vallée pour attaquer la partie la plus montagneuse. L’ascension de la fameuse seconde marche de notre escalier chinois n’a rien d’une partie de plaisir. A mesure que le relief s’accentue, notre vitesse moyenne chute malgré les incroyables descentes qui nous permettent parfois d’avaler plus de 10 km sans pédaler. Le temps que nous passons à pédaler chaque jour augmente considérablement. Les heures de soleil n’étant pas extensibles, nous réduisons au maximum les temps de pause que nous faisons pendant la journée. Ce midi-là, alors que nous essayons pourtant d’éviter de manger près des écoles, une classe entière débarque sur le trottoir de la gargote où nous nous sommes installés. Heureusement, ces enfants-là sont bien plus calmes que les précédents. Quelques petites filles, foulard rouge autour du cou, tiennent un livre d’anglais. Elles apprennent les nombres, les couleurs et des formules de politesse. Elles demandent à Victor de lire quelques phrases. À peine a-t-il refermé la bouche qu’elles reprennent toutes en chœur sur un ton de récitation le “Good afternoon, nice to meet you” que Victor le professeur vient de prononcer. Petit aperçu de l’enseignement des langues étrangères en Chine. De bons petits soldats de la nation en cours de fabrication…

La dixième journée sera terrible. Le GPS annonce 2000 mètres de montée et 90 km jusqu’à l’hôtel que nous visons depuis une semaine de bivouac. Le relief a raison de nos objectifs. Nous montons toute la journée, et redescendons aussi bien sûr, mais sur des pentes tellement raides qu’il est trop dangereux d’y laisser filer le vélo. Au fur et à mesure de notre avancée, la magnifique vallée se transforme en chantier à ciel ouvert. Nous continuons donc d’observer un phénomène dont nous avions déjà parlé : la Chine est en travaux. Si les chantiers de construction d’immenses tours ou de bâtiments administratifs colossaux nous impactent peu, les travaux sur les routes en revanche nous impactent pleinement. D’autant plus que visiblement ici, on ne refait pas les routes par tronçons, on refait la route entière au même moment, sans la fermer pour autant ni mettre en place de déviation. Nous empruntons ainsi plus de 80 km d’une route en travaux, littéralement défoncée. Des éboulis, si nombreux qu’on ne les déblaie plus, réduisent régulièrement la route à une seule voie. Ici, il faut patienter en attendant qu’un tractopelle 40 mètres au-dessus de nos têtes ait terminé de balancer des cailloux en contrebas. Là, un engin rebouche à la va-vite un trou béant pour que nous puissions passer. Plus loin, la route et bloquée pour… effondrement ! Nous passons par-dessus les gravats (car la route est bloquée, mais enfin, pas vraiment quand même) puis nous passons sur le morceau de route d’un demi mètre de large qui a eu la bonne idée de resté accroché à la falaise. Et oui, à force de buriner les montagnes, elles finissent par s’écrouler. Au découragement provoqué par le relief et le revêtement de terre et de cailloux, s’ajoute l’ahurissement et l’effroi face à l’ampleur de ces chantiers. Tous les obstacles mis sur notre passage ne sont rien face à la tristesse qui émane des villages traversés par des centaines de camions charriant sable, cailloux, terre, gravats dans tous les sens. Les routes sont défoncées par le passage incessant des camions, les maisons et la végétation recouvertes d’une épaisse couche de poussière grise. Les habitants, impuissants et résignés, assistent à ce ballet de l’absurde en respirant la poussière à longueur de journée dans leurs rues défigurées. Certains tentent d’améliorer la situation en aspergeant la chaussée, mais l’eau ne fait que transformer cette poussière en une boue visqueuse. Les vallées sont creusées et les montagnes burinées pour faire du sable et des graviers pour faire… du béton, toujours plus de béton. Parfois au fond des vallées, entre les trous et les tas de gravats, subsistent deux ou trois parcelles cultivées auxquelles on a laissé quelques de semaines de sursis, avant de les pulvériser elles aussi.

Mais si l’on refait cette route, c’est parce qu’elle a elle-même été défoncée au nom de la construction d’autres ouvrages plus modernes dans la vallée : une immense autoroute flambant neuve, au goudron bien lisse, traversant la vallée sur un nouveau pont aux airs de Golden Gate et débouchant sur un tunnel transperçant la montagne sur plusieurs kilomètres. Pourtant quelque-chose cloche. En une matinée, nous ne verrons qu’une toute petite dizaine de véhicules emprunter ce chef d’œuvre de génie civil. Mais tout près, des tours ne manqueront pas d’être construites ; une ville verra le jour. Et les nouveaux habitants, arrivés là de gré ou de force, emprunteront cette nouvelle route, justifiant ainsi sa construction. Logique implacable.

Il n’y a que sur place que l’on peut mesurer l’ampleur de la folie qui anime le pays. Une folie destructrice ; on ravage les montagnes, la nature, le patrimoine, on confisque les terres arables, on vide les villages, on déplace les habitants. Mais une folie créatrice ; on multiplie les ouvrages en béton armé pour créer un réseau urbain intégré. Car pour le gouvernement, la civilisation urbaine serait seule porteuse de progrès et de réduction des inégalités. Mais quand on lit que la vente des droits d’usage des terrains représente une manne financière phénoménale pour le gouvernement, on se demande quel est le vrai moteur de cette urbanisation en marche forcée.

Bref, fin de la digression. Cette terrible journée se termine dans la souffrance. Arrivés au dernier village après 5h30 de vélo nous savons que la fenêtre est toute petite avant la prochaine montée pour trouver un abri pour la nuit. Mais nous ne trouverons pas d’endroit adéquat entre le village et le début de la montée. Nous voilà piégés et obligés d’entamer une ultime montée à 1100 mètres alors que la nuit tombe. Nous pédalerons au final plus de 7h de vélo en montagne jusque dans la nuit. Nous sommes lessivés. Pour la première fois depuis que nous avons attaqué cette partie du parcours, nos jambes nous font mal mais il faut continuer à avancer. Pas le choix ; on ne peut pas dormir sur la chaussée. C’est finalement dans la descente après le col que nous trouverons un petit bout de champ accessible pour planter la tente à la frontale. Pas de douche ce soir et grignotage dans la tente.

Le lendemain, nous parcourons les 35 km de montagne qui nous séparent de la ville de Wangmo. Comme la veille, nous ne dépasserons pas les 10 km/h de moyenne. A partir de Wangmo, nous dormirons à l’hôtel car notre itinéraire passe désormais par les villes de Zhelou et Anlong. Anlong, où nous arrivons 5 jours avant l’expiration de nos visas dans le but de les faire prolonger de 30 jours supplémentaires pour avoir le temps de rallier le Laos. Nous nous rendons donc au Bureau de Sécurité Publique de la ville pour faire notre demande. Là-bas, nous comprenons, non sans difficulté, que le bureau compétent se trouve dans un autre bâtiment, à 500 mètres. Ouf, c’est pas loin. Arrivés là-bas, on nous explique qu’il n’y a pas d’autorité compétente dans la ville pour les octrois ou prolongations de visas et qu’il faut se rendre à la prochaine ville, Xingyi, à 70 km. Ah. Ni une, ni deux, nous rentrons à l’hôtel ranger nos affaires et enfourchons notre monture dans l’espoir d’arriver à Xingyi avant la fermeture des bureaux. L’hôtel de Xingyi, nous indique que le bureau pour les visas se trouve à l’autre bout de la ville. Nous remontons sur le vélo et arrivons 30 minutes avant la fermeture du bureau… où l’on nous apprend qu’il faut se rendre à un autre bureau (兴义会展中心), à 5 minutes de l’hôtel… Ce bureau est désormais fermé, nous nous y rendons donc le lendemain dès l’ouverture. A notre grand soulagement, le personnel y parle à peu près anglais et nous obtiendrons notre extension de visa deux jours plus tard ! Yunnan, nous voilà !

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De Hong Kong à Guilin : nos débuts en Chine

Après une nuit blanche à l’aéroport d’Oulan Bator et 4h30 de vol, nous sommes assaillis par la chaleur et l’humidité hongkongaises. Cet épisode aérien nous a fait perdre ce que nous aimons tant dans notre façon de voyager : la lenteur, la continuité et la douceur des transitions. Tant pis, ce sont les aléas du voyage, nous nous y étions préparés. Et les frileux que nous sommes ne sont pas mécontents d’éviter quelques semaines de froid supplémentaires dans le Nord de la Chine. Victor est fou de joie de retrouver la moiteur des tropiques, les cocotiers et ses chères claquettes. Le contraste en venant de la Mongolie est total. De rase et sèche, la végétation se fait tout à coup omniprésente et luxuriante, même en pleine ville. L’air froid et sec devient chaud et humide. La steppe déserte se transforme en mégalopole bondée ; nous passons sans transition du pays le moins densément peuplé du monde avec à peine 2 habitants au km² à l’un des pays les plus densément peuplés avec plus de 6 500 habitants par km². Composé exclusivement de féculents, de laitages et de mouton en Mongolie, notre régime alimentaire se transforme en cure de fruits et légumes. Finalement, ce grand saut dans l’espace a du bon !

Dans nos imaginations, Hong Kong était une terrifiante forêt de gratte-ciel, un sanctuaire de la finance débridée, un temple de la consommation où pullulent les centres commerciaux, un labyrinthe de tunnels, d’autoroutes et d’échangeurs à donner le tournis. C’est vrai. Mais pas que. Si c’est majoritairement le cas de la ville de Hong Kong, ça ne l’est pas pour le pays dans son ensemble qui compte de nombreuses îles, forêts et montagnes. Nous serons hébergés chez Jacques et Chloé, un couple de Français fort sympathiques qui en plus de nous apprendre beaucoup de choses sur Hong Kong, nous la rendent plus accessible et moins effrayante.
Nous déambulons dans les vieilles rues de la ville, nous frayons un chemin sur les trottoirs de Mong Kok, le quartier le plus densément peuplé de la planète, marchons de nuit dans des rues que les néons multicolores rendent plus lumineuses qu’en plein jour. Nous traversons le marché aux oiseaux où les collectionneurs exposent fièrement leurs volatiles et les font chanter, le quartier des antiquaires, le quartier du poisson séché où l’on peut malheureusement acheter des ailerons de requin et flânons dans des temples embaumant l’encens dont d’immenses spirales se consument au-dessus de nos têtes. Nous empruntons le Star Ferry, bateaux qui assurent la liaison entre l’île de Hong Kong et le continent depuis 1888, les minuscules rames de l’unique ligne de tramway dans lesquelles Victor ne peut pas se tenir debout, les bus à deux étages aux airs très londoniens, d’autant plus que l’on roule à gauche dans cette ancienne colonie britannique, le métro, parce que ça nous manquait c’est quand même pratique, et bien sûr, nous évitons le vélo. Nous prenons également de la hauteur et contemplons les lumières de la ville à la nuit tombée depuis le dernier étage d’un gratte-ciel. Il paraît que la ville est plus belle de nuit que de jour, quand l’obscurité gomme les couleurs disparates des tours salies et couvertes de climatiseurs. Spectacle impressionnant et pour le moins vertigineux, mais je suis assez insensible aux lumières des néons et des écrans publicitaires.

Heureusement, il est possible d’échapper à la frénésie des rues, aux lumières aveuglantes et à la jungle de verre et de béton. Hong Kong gagnera nos faveurs grâce à ses montagnes, ses forêts, ses îles, ses plages et ses villages de pêcheurs. Nous profitons de ces quelques jours d’attente de nos visas chinois pour randonner. Nous montons au Pic Victoria qui offre une vue imprenable sur les gratte-ciel de l’île de Hong Kong et ceux de Kowloon de l’autre côté de la baie. Sur l’île de Lantau, surmontée d’une statue de Bouddha en bronze de 34 mètres, nous grimpons de nuit, à la frontale, au sommet du Pic Lantau avec Jacques et Chloé qui s’entraînent pour une course. Nous suivons également la crête dite du “Dos du Dragon” qui nous mène jusqu’à un insolite village de surfeurs aux maisons blanches. Nous flânons également sur l’île de Cheung Chau, charmant petit village de pêcheurs coloré dont les restaurants proposent de délicieux fruits de mer et poissons bien frais.

Nous profitons d’être dans une grande ville pour faire faire une copie de la pièce de la remorque qui nous a lâchés en Russie, notre piste à Oulan Bator n’ayant finalement pas abouti. Dans une boutique de vélo, nous nous faisons indiquer l’atelier de Mister Chan. À l’adresse indiquée, nous sautons de joie en apercevant Mr. Chan, tourneur-fraiseur de son état, qui joue du pied à coulisse derrière un tour au fond de son atelier crasseux. À force de mimes mensongers expliquant que nous prenons l’avion le lendemain, je fais passer le délai de fabrication de 4 jours à moins de 24 heures. Mister Chan griffonne le prix de sa prestation à la craie sur un morceau de métal rouillé, nous ne discutons même pas et récupérons notre nouvelle pièce le lendemain matin, comme convenu. Trop fort Mr. Chan !
Nous passons notre dernière soirée à Hong Kong avec Jacques et Chloé dans un restaurant de dim sum, ces petites bouchées farcies typiquement cantonaises et cuites à la vapeur dans des paniers en bambou, mais en général plutôt dégustées au petit déjeuner. Nos visas et notre pièce de rechange en poche, nous prenons un ferry (que nous attrapons de justesse à cause des nombreux escalators, ascenseurs, tourniquets et portillons étroits que nous devons franchir dans l’embarcadère avec des bagages assez peu maniables, et puis peut-être aussi parce que nous sommes partis trop tard) pour la ville de Zhuhai en Chine, afin d’éviter les deux mégalopoles chinoises au Nord de Hong Kong, Shenzhen et Canton, qui comptent respectivement 10,8 et plus de 13 millions d’habitants.

Nous nous élançons donc sur les routes chinoises. Quasiment toutes les routes sont pensées pour les vélos ; il y a souvent un espace sur le bas-côté ou bien une voie entièrement dédiée aux deux-roues. Les automobilistes chinois ont l’habitude de partager la route avec des vélos, scooters électriques et autres deux voire trois-roues lents et chargés. Nous ne nous sentons jamais en danger malgré un code de la route un peu flou. Dans les villes, nous apprenons à évoluer constamment parmi une cinquantaine de scooters. Il n’est pas rare qu’une voiture, un scooter à quatre passagers ou tout autre véhicule improbable roule pendant quelques centaines de mètres à notre hauteur pour mieux nous observer, nous photographier ou nous filmer. Nos trombines en sueur et notre vélo sont actuellement dans les galeries photos d’un bon nombre de smartphones chinois. Quand l’un de nous part faire quelques courses, il retrouve souvent l’autre, resté près du vélo, en train de faire des selfies avec la moitié de la rue ou bien entouré d’une quinzaine de Chinois curieux qui tapotent selles et remorque. Nous constatons que le réflexe de tapotement face à un objet inconnu transcende les frontières. Lorsque nous quittons un restaurant, tout le personnel, cuistos compris, accourt pour assister au départ ! Partout sur notre passage, nous déclenchons sourires et même éclats de rire. C’est d’ailleurs devenu notre grand plaisir sur la route : déclencher l’hilarité d’un simple “hello” ou d’un geste de la main ! Les occasions ne manquent pas puisque tout est ouvert sur la rue et que les Chinois vivent littéralement dehors. Tout se passe devant les maisons, les épiceries, les ateliers, les restaurants, sur une sorte de grand trottoir qui prolonge les bâtiments : on y épluche les légumes, trie des graines, répare les pneus et les moteurs, fabrique des tôles, on y évide des poules, on y coud des vêtements, fait sécher du riz, du piment, des tiges de bambous, on s’y fait couper les cheveux, on y joue aux cartes ou aux dominos, on y mange assis sur des tabourets minuscules, les enfants y courent, les chiens et les poules aussi.

Commander à manger dans les bouibouis et les gargotes devient folklorique. Beaucoup de Chinois, constatant que nous ne les comprenons pas, nous griffonnent des idéogrammes sur leurs calepins… Mais pour nous, ça reste… du chinois ! Pourtant, ils ne conçoivent pas que nous ne sachions pas lire les idéogrammes. En pareille situation, le mieux reste d’aller faire un tour en cuisine. À plusieurs reprises, on m’y entraîne pour me faire choisir les ingrédients. Tandis qu’on me montre toutes sortes de légumes inconnus, j’essaie de ne pas glisser sur les écailles et entrailles de poissons qui jonchent le sol et d’éviter les poulets qui courent dans tous les sens. Je fais mon choix sans trop savoir quel sera le résultat. Les plats qui arrivent sont en général de très bonnes surprises, sauf le jour où nous avons demandé du poulet et reçu un plat d’os, de cartilage et de peau. Les Chinois en raffolent, nous un peu moins, même si la sauce était délicieuse. Nous partons donc à la recherche de quelques morceaux de viande dans tout ça et nous faisons réprimander d’abord parce que nous utilisons nos doigts, puis parce que nous tenons mal nos baguettes. Cette leçon de bonnes manières, dispensée par notre voisin de table qui passe son repas à envoyer d’énormes crachats sur le carrelage, nous déconcerte. Mise à part cette expérience culinaire déconcertante, nous sommes heureux de retrouver une grande variété d’ingrédients et de saveurs.

Camper en Chine demande de la persévérance. Il nous faut parfois un certain temps avant de trouver un espace isolé et plan. L’espace est soit bâti, soit cultivé, soit escarpé, soit hors d’accès, soit trop exposé. Mais nous parvenons à trouver quelques bivouacs sympathiques, notamment dans une plantation de canne à sucre dont les rangs nous offrent une parfaite cabine de douche. Difficile cependant d’être parfaitement isolés : il n’aura échappé à personne que les Chinois sont 1,3 milliards ; la probabilité que l’un d’eux soit proche de nous à tout instant est donc élevée. Et en effet, même lorsque nous croyons avoir trouvé la meilleure planque du monde au bout d’un chemin à la végétation si dense qu’il semble abandonné, au petit matin, une vielle dame se fraie un chemin dans les broussailles, pieds nus, sa bêche sur l’épaule. Et lorsque nous croyons que la pluie battante et la nuit nous protègent des curieux, un homme en poncho de pluie passe une tête par l’ouverture de la tente et nous aveugle de sa lampe frontale pour s’assurer que nous ayons bien mangé.

Depuis Zhuhai, où nous avons posé le pied sur le sol chinois, un tissu urbain tellement dense que nous entrons dans une ville sans avoir eu la sensation de quitter la précédente nous mène jusqu’à la région de Kaiping. Les routes et chemins, empruntés uniquement par des deux-roues y deviennent très agréables et nous conduisent entre les rizières, les élevages de canards, les étangs, les bambous, les cocotiers, les hibiscus et les bananiers. La région de Kaiping est parsemée de surprenantes tours, les diaolou, construits à la fin du XIXème et au début du XXème siècle par les émigrés de Kaiping, qui se dressent au milieu d’une campagne verdoyante. Aujourd’hui à l’abandon, ces diaolou faisaient anciennement office de forteresse pour se protéger des bandits, d’habitation et de vitrine de la richesse et de la réussite sociale de la famille à l’étranger ; en atteste un improbable mélange d’arcades à l’italienne, d’échauguettes médiévales et de coupoles mauresques.

En poursuivant notre route vers le Nord, nous traversons de nombreux villages aux habitations quasiment identiques. Composées de cubes de tailles diverses superposés, ces maisons de briques et de béton ont des fenêtres grillagées et souvent obstruées. Des inscriptions sur fond rouge encadrent le chambranle, et sur le mur face à la porte d’entrée, figé dans le temps et dans un poster, Mao veille, dans chaque maison. Les paysages changent, les industries aussi. Après les usines de découpe de bois, nous traversons une zone de carrières de marbre puis une affolante succession d’entrepôts-boutiques où sont exposées des millions de plaques de marbre sur plus de 20 kilomètres. Dans le coin, les voitures se font plus grosses, plus rutilantes, plus allemandes aussi.

A mesure de notre avancée, nous sommes témoins de l’incroyable transformation du pays. Dans les villes, poussent de nombreux immeubles d’une trentaine d’étages, flambant neufs, mais inhabités. Ces tours attendent leurs futurs occupants, dans le cadre d’un exode rural massif, plus ou moins spontané (probablement plutôt moins que plus d’ailleurs). Le but affiché est de passer de 55% aujourd’hui à 70% de taux d’urbanisation en 2030 car on attend des villes qu’elles fassent grimper la croissance et libèrent le pays des investissements. Bien que glauques et tristes à voir, ces immeubles fantômes permettent à la Chine d’éviter la case bidonvilles dans son processus d’urbanisation. Mais on ne construit pas seulement des tours vides dans les villes existantes. Le projet d’urbanisation forcenée de la Chine implique la création de villes de toutes pièces, avec des gares, des aéroports, des écoles, des hôpitaux… fantômes. Les panneaux encerclant des chantiers pharaoniques ne manquent pas de montrer à quel point dans cette future ville, on ne manquera de rien, les enfants recevront une bonne éducation et on vivra heureux et en bonne santé. Les chantiers de construction pullulent sur le territoire. Partout, on  rase des collines, on comble des vallées pour construire de nouvelles routes, de nouveaux ponts, de nouveaux échangeurs, de nouveaux ports, de nouvelles voies ferrées. L’urbanisation chinoise effrénée et tant décriée est bel et bien une réalité… assez peu réjouissante. C’est un drame humain pour les paysans qui, n’étant pas propriétaires de leurs terres, sont expulsés en un claquement de doigt et pour les ouvriers, bien souvent des travailleurs migrants qui n’ont plus accès aux services publics tels que les écoles ou les hôpitaux en dehors de leur lieu de naissance, qu’ils ont fui pour trouver du travail… Je ne parlerai même pas des atteintes à l’environnement, des terres rendues toxiques, des nuages de pollution ou des nappes phréatiques épuisées, car je vais pleurer.  L’absence de bon sens du gouvernement chinois est effarante.

Bien entendu, toutes les campagnes n’ont pas disparu et elles sont véritablement magnifiques. Les parcelles cultivées quelle que soit la topographie, les plantes exotiques et inconnues, les scènes de vie rurale, les images de travaux agricoles manuels ravissent nos yeux d’Occidentaux mais ces paysans qui triment dans leurs champs vivent-ils avec la peur d’être un jour expropriés ? Nous n’en savons rien. Nous les observons semer, arroser, bêcher, récolter, battre, exclusivement à la main.

Nous continuons de les faire rire en les saluant depuis notre vélo et ces sourires que nous récoltons nous donnent de l’entrain pour traverser des régions de plus en plus montagneuses. En effet nous arrivons dans la région de Guilin, connue pour ses nombreux pains de sucre, ces pitons de roche calcaire aux cimes ciselées qui jaillissent au milieu des campagnes verdoyantes.
La meilleure façon d’appréhender ces magnifiques paysages est paraît-il en naviguant sur la rivière Li, dont les berges sont bordées de pains de sucre. Nous sommes prêts à nous laisser tenter pour profiter d’un nouveau mode de transport et nous reposer un peu. Les prix exorbitants, les hordes bruyantes de touristes chinois déversées par des dizaines de bus climatisés, la rivière bondée de bateaux de croisière, les embarcations en bambou en réalité en plastique, le bureau d’achat des billets situé à un kilomètre de l’embarcadère (??) nous refroidissent et nous font fuir. Nous ne ferons donc pas de bateau sur la rivière Li. Qu’à cela ne tienne, nous visiterons la région à vélo (et pédalons ainsi plus de 70 km alors même que nous sommes en “journée de repos”). A quelques pas de là, la rivière Yulong, qui se jette dans la fameuse rivière Li, offre des paysages tout aussi beaux, et surtout bien plus paisibles et authentiques. Nous la longeons et sillonnons la campagne environnante entre les rizières et les vergers où poussent pamplemousses, kakis, kumquats et mandarines. Nous faisons le plein de calme et de solitude sur ces charmants sentiers où nous ne croisons que les habitants du coin.

 

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