A vélo et à cheval en Mongolie centrale

La Mongolie n’est propice ni au vélo, ni au camping sauvage. Dommage, ce sont nos deux activités principales durant ce voyage. Pourquoi la Mongolie n’est-elle pas le pays idéal pour faire du vélo ? Parce qu’il y a du vent. Mais alors beaucoup de vent, et un vent que rien n’arrête. Ni arbres, ni maisons, ni montagnes. La steppe vaste et nue se laisse constamment balayer par de furieuses bourrasques qui soulèvent des nuages de poussière et font rouler les virevoltants, ces boules d’herbe sèche si typiques des zones désertiques. Et le vent est de loin l’ennemi numéro 1 du cycliste (sauf quand il souffle dans son dos bien sûr). Le pays est d’autant moins facile à parcourir pour nous que notre attelage n’est pas vraiment tout terrain : les pistes sont nombreuses, sableuses, rocailleuses, escarpées, traversées de rivières ou de canyons. On nous avait également mis en garde contre les chiens, excités par le mouvement des jambes de cyclistes et réputés agressifs dans le pays. Les chiens errants et chiens de berger sont en effet très nombreux mais nous ne serons poursuivis qu’à deux reprises qui seront pour nous l’occasion de tester la technique dite « de l’arrêt brutal ». Effectivement, si les molosses sont prêts à courir et aboyer pendant des kilomètres derrière nous, ils sont en revanche désarçonnés par le freinage d’urgence et rebroussent vite chemin. Et pourquoi bivouaquer en Mongolie n’est pas idéal ? Ce n’est pourtant pas l’espace qui manque ; ce sont les abris et coins isolés. Pas un arbre pour dissimuler notre campement, pas un rocher, rien. Donc nous campons dans le rien. Tantôt en haut, tantôt en bas des collines, mais jamais à l’abri du vent et quasiment jamais à l’abri du regard du nomade curieux qui scrute la steppe à la jumelle et n’hésite pas à prendre son cheval ou sa mobylette pour venir voir de plus près les Blancs squatteurs de steppe et leur étrange campement. Quand la nuit nous dérobe enfin à tous les regards alentours, nous devenons la proie du vent (toujours lui) qui secoue la tente à en déraciner les sardines. Au petit matin, nos duvets et matelas sont couverts de poussière que les rafales parviennent à projeter sous le double-toit de la tente et à travers la moustiquaire ; cette poussière de terre ocre qui se dépose partout, dans nos cheveux, sur nos joues, dans nos oreilles. Nous avons connu réveils plus agréables. L’air sec de la steppe venteuse a cependant pour avantage d’empêcher la formation de condensation à l’intérieur de la tente ; il est toujours agréable, de bon matin, de ne pas avoir à secouer la tente trempée entre deux tartines. Malgré tous les désagréments du bivouac en Mongolie, nous profiterons tous les soirs de vues imprenables depuis la tente sur les steppes, les montagnes, les lacs et recevons régulièrement la visite de chevaux, chèvres, vaches ou moutons.

Forts de ces constats, nous partons gaiement à vélo camper dans la steppe pendant deux semaines, direction la Mongolie centrale, à l’ouest d’Oulan-Bator. Notre première étape sera Karkhorin, ancienne capitale de l’Empire Mongol fondée par Gengis Khan au XIIIème siècle. Cette ville, dont il ne reste presque rien aujourd’hui, a donc été la capitale du plus grand empire du monde, qui s’étendait à son apogée de la Hongrie au Vietnam et de la Russie à l’Inde. La ville est à cinq jours de vélo de l’actuelle capitale. Le vent ne nous est pas favorable du tout mais nous nous y attendions. Ici les vents viennent de l’Ouest ; nous comptons sur eux pour nous aider au retour. Chaque jour jusqu’à Karkhorin, chaque coup de pédale sera une lutte contre ce vent qui nous cloue sur place et nous pensons à ceux qui nous disaient que “le vélo, c’est tout dans le mental”. Car non content de nous en faire baver sur le plat et dans les montées, le vent nous gâche le plaisir des descentes dans lesquelles il nous oblige à pédaler. Double peine. Nous irons jusqu’à démonter notre drapeau et à mettre les sacoches sur la remorque pour limiter la prise au vent. Des moines bouddhistes en Prius nous encouragent mais notre vitesse ne décolle pas pour autant. Un peu de musique à fond parvient à nous redonner de l’entrain ; les animaux des steppes entendent probablement Starmania pour la première fois. Nous croisons plusieurs cyclovoyageurs en sens inverse. Tous ont pris un train ou un avion pour l’Ouest de la Mongolie afin de filer vers Oulan-Bator le vent dans le dos. Les petits joueurs. Un soir, pour échapper au vent, nous décidons de dormir à l’abri. Nous atterrissons dans un motel miteux sans chauffage, doté d’une douche sur le palier à peine tiède, de toilettes en extérieur, de draps d’une propreté plus que douteuse et d’un radiateur qui fait office de cendrier. La porte de la chambre de ferme pas et la gérante de l’hôtel passe une tête dans la chambre sans frapper quand bon lui semble. Nous sommes en doudounes et bonnets à l’intérieur mais au moins, le vent nous laisse un peu de répit. Les quatre Mongols dans la chambre voisine qui passent la soirée à boire de la vodka et à expectorer bruyamment ne sont plus qu’un détail.

Arrivés à Karkhorin et lassés de pédaler comme des forcenés face au vent, nous décidons de partir quelques jours visiter la région, plus accessible en jeep et à cheval qu’à vélo. La journée commence donc par cinq heures de piste. Le chauffeur fonce. Miracle : nous arrivons vivants et mon petit déjeuner est resté dans mon estomac.
Avant de troquer les pédales pour les étriers, nous nous rendons à pied aux chutes d’Orkhon, les plus hautes chutes d’eau de Mongolie. Puis c’est parti pour quatre jours de canasson, en compagnie de notre guide, Baatar (en Mongol, cela signifie « héros »). Nous sommes de piètres cavaliers et sommes empêtrés dans les del (costumes traditionnels) qu’on nous a prêtés pour nous protéger du froid, mais tout devrait bien se passer. Victor a séché le stage d’équitation auquel ses parents l’avait inscrit à 10 ans. Mes sorties hebdomadaires au centre équestre en CM2 sont trèèès très loin. De toutes façons on me refilait toujours Geronimo, le cheval le plus têtu, sous prétexte que c’était le plus petit. Nous partons donc de zéro mais apparemment, il n’y a pas grand-chose à savoir : pour faire avancer sa monture, on crie « tchou » en lui talonnant les flancs.
Victor récupère le premier de la classe, le cheval modèle qui fait tout ce qu’il faut quand il faut sans qu’on lui demande. Moi j’écope du petit, le gourmand, le têtu. Celui qui traîne toujours derrière, celui qui ne veut pas traverser la rivière, celui qui tâte l’eau du sabot, celui qui veut tout le temps boulotter même quand l’herbe est plus rase qu’un green de golf, celui qui veut toujours prendre les chemins de traverse, etc. Bref. Geronimo, Mon cauchemar du CM2 – Le Retour. Notre guide fait un certain nombre d’allers-retours pour remettre mon cheval dans le droit chemin. Dès le deuxième jour, la situation s’améliore entre Geronimo et moi mais j’ai toujours un mal fou à le maintenir au milieu du chemin. Je prends par conséquent un nombre non négligeable de branches dans la figure. À mon grand désarroi, je parviens rarement à prendre la tête du cortège et suis condamnée à suivre le cheval de Victor qui est bourré de flatulences (le cheval hein, pas Victor).

Nos montures nous mènent le long de la somptueuse vallée de l’Orkhon et jusqu’au Naïman Nuur, la région des Huits Lacs, qui sont le résultats d’éruptions volcaniques. Le gris anthracite parfois presque noir des roches volcaniques qui parsèment la vallée, rehausse incroyablement le jaune d’or des pins et mélèzes et le bleu vif du ciel. Nous suivons les méandres de l’Orkhon et atteignons les lacs, nichés dans les anciens cratères de volcans, à quelques 2400 mètres d’altitude. Cette nature sauvage et préservée, ces espaces infinis vides de vie humaine, ce ciel et ces lacs si limpides, ces couleurs si vives et tranchées, nous offrent les paysages et les moments les plus beaux dont nous ayons pu profiter depuis le début du voyage. Au petit matin, nous contemplons le parfait reflet des montagnes enneigées dans le lac. Pas un souffle ne brouille l’image ; seule la glace qui s’est formée pendant la nuit vient grignoter les bords du reflet. Les yacks paissent sur la rive, imperturbables. Un tapis d’aiguilles de pins absorbe tous les bruits de la forêt. Seul nous parvient le son mat des combats de boucs matinaux.

Baatar nous promène de yourte en yourte, de famille de nomades en famille de nomades. La première yourte est assez sombre et peu décorée. Des morceaux de viandes de mouton séchée sont suspendues un peu partout aux  murs. Nous sommes une dizaine pour le dîner assis par terre ou sur les lits et nous dormirons à huit dans cette yourte d’environ 4 ou 5 mètres de diamètre. Qui ose dire que les appartements parisiens sont petits ? Ce sera donc soirée pyjama chez les nomades. Enfin soirée pyjama, façon de parler : ici personne n’a de pyjama, d’ailleurs personne ne se change pour dormir ni même ne se déshabille. Nous aurons la meilleure place, la planche de bois à droite de la yourte, qui fait presque 1,20 mètre de large. Les propriétaires dorment sur la planche (moins large) à l’opposé de nous, tandis que les quatre autres (la fille des propriétaires, notre guide et deux autres nomades sortis de derrière un sapin) dorment entre les deux lits sur le sol qu’ils ont recouvert d’un tapis et d’une peau de yack. A huit dans la même pièce, difficile d’identifier celui qui ronfle pour lui filer un coup de coude dans les côtes. À défaut de bien dormir, nous n’aurons pas froid contrairement aux nuits suivantes, où la température atteint les -10°C, à l’intérieur de la yourte. Nous avons pris l’habitude de dormir bien habillés. Le thermomètre est probablement descendu à -15° à l’extérieur. En journée nous, résistons au froid grâce à au moins six épaisseurs de vêtements thermiques que recouvrent nos tenues traditionnelles, ces longues et lourdes tuniques en laine qui ont l’avantage de recouvrir nos jambes, quasi immobiles sur le cheval.

Le deuxième jour, près du poêle central d’une yourte colorée, pas moins de six nomades assis par terre, les joues rougies par le froid, dévorent à pleines mains et à pleines dents un grand plateau de viande bouillie. On vient de tuer un yack. Nous y goûterons aussi ; c’est assez fort et très caoutchouteux. Le fromage et la crème de yack sont en revanche très bons. Nous assistons à la fabrication de l’arkhi, alcool de lait de yack fermenté, qui est une activité souvent pratiquée à l’automne grâce à un alambic maison. Un cylindre en métal au milieu duquel est suspendu en petit seau est posé dans le chaudron de lait bouillant. Une bassine que l’on remplit de glace permet aux vapeurs de se condenser dans le seau. L’alcool, encore chaud, a un goût indescriptible.

Nous nous faisons petit à petit une image de la dure vie des nomades. Éleveurs, ils assurent eux-mêmes leur subsistance et vivent de leurs animaux, principalement chevaux, chèvres, moutons, vaches, yacks et même chameaux, qui leur fournissent viande et lait avec lequel ils fabriquent fromage, crème, yaourt, alcool. Fruits et légumes sont absents du régime des nomades. Les menus de viande et produits laitiers sont complétés par un peu de riz, de pommes de terre et des pâtes maison, pour le traditionnel tsuivan, plat de pâtes au mouton. Les animaux fournissent également de la laine que les éleveurs vendent, notamment la laine de chèvre pour le cachemire, ou utilisent pour fabriquer le feutre servant à isoler les yourtes. Deux fois par an, lors des principaux changements de saison, mais plus souvent dans les zones arides, les nomades se déplacent afin de trouver de nouveaux pâturages pour leurs bêtes. Le début de l’automne est l’époque des déménagements et nous verrons de nombreuses yourtes entièrement démontées ainsi que leur contenu transportés par camion vers leur nouvel emplacement.

La famille chez qui nous dormons le troisième soir de notre randonnée à cheval vient justement de déménager. Le démontage de la yourte, son transport et son remontage doivent s’effectuer dans la journée. A notre arrivée, les yourtes sont sur pied, leur porte orange, couleur du soleil, orientée vers le Sud mais tout le contenu des yourtes est encore éparpillé dans l’herbe. La nuit tombe et tous les membres de la famille sont encore affairés à l’installation des meubles, du poêle, de l’antenne et des panneaux solaires. Nous les aidons en ramassant du bois avant de passer à table. Ce soir, c’est soupe au gras de mouton. Aaaaargh. Moi qui suis du genre à chipoter quand une viande est un peu grasse, je ne vis pas mes minutes les plus heureuses. Mais je suis sauvée : la famille est encore trop occupée à trouver des nouvelles cales pour les meubles et je parviens à extraire discrètement une vingtaine de morceaux de gras de mon bol de bouillon.

Le lendemain, nous retraversons les montagnes et redescendons dans la vallée où la rivière est maintenant gelée par endroits. Nous libérons nos montures et les remercions pour leurs efforts. Le retour à  Karkhorin en voiture nous réserve lui aussi aussi son lot d’aventures : une crevaison, une quasi noyade de moteur au milieu de la rivière, un embouteillage au milieu des chèvres et un slalom endiablé entre les cratères géants dans l’asphalte. Nous retrouvons avec joie le bivouac, synonyme de liberté, hygiène, confort et intimité et ne sommes pas mécontents de faire une pause dans le régime mouton que nous suivions intensément depuis quelques jours.

Après un détour par le lac Ogii, paradis des oiseaux migrateurs, nous repartons, motivés et pressés de prendre la route du retour vers Oulan-Bator, poussés par un vent favorable. C’était sans compter sur la fourberie du vent. Il ne soufflera que deux petites heures dans notre dos avant de tourner, sournoisement, mais pour de bon. Nous nous sentons trahis et floués mais nos cris de rage et de désespoir n’y feront rien. Certaines rafales nous poussent sur le bas-côté. Le souffle d’Est, impitoyable et plus furibond que jamais, limite notre vitesse à 5km/h sur des routes parfaitement plates. Après avoir vainement tenté de trouver un abri, alors que nous suons sang et eau pour continuer à avancer, arrive… la neige. Tandis que le froid et le vent glacial terminent la congélation de mes pieds et de mes mains, nous envisageons sérieusement de nous réfugier dans une canalisation en béton. C’est à ce moment-là qu’une tête sort d’une camionnette stationnée sur le bas-côté et qu’un bras nous fait signe de monter à bord. Quelques minutes plus tard, nous regardons les flocons s’écraser sur le pare-brise de la camionnette d’Amaraa. Les fesses sur un bidon en plastique et les genoux dans le levier de vitesse, je suis aux anges. Notre chauffeur, fan inconditionnel de NTM, travaille dans une mine d’or à ciel ouvert à quelques centaines de kilomètres de la capitale et rentre d’une partie de pêche avec son directeur. Avant de nous déposer, Amaraa tient à nous offrir quatre poissons fraîchement pêchés, vidés et écaillés !

Ces quelques jours auront été pour nous l’occasion de découvrir la musique mongole. Les Mongols chantent beaucoup et bien. Baatar, notre guide, a passé ses journées à entonner des chants mongols qui semblaient plaire aux chevaux. À chaque pause dans les yourtes, nous avions droit aux clips du moment à la télé. Oui, parce qu’il n’y pas de douche ni de toilettes dans les yourtes, mais il y a la télé. Amarra, l’automobiliste qui nous a sauvés de la tempête de neige, poussera également la chansonnette pour nous faire partager des airs appris par sa défunte mère ; moment émotion.

Nous constatons aussi que la norme en Mongolie est à la famille nombreuse. Beaucoup de Mongols ne nous demandent pas si nous avons des enfants, mais où sont nos enfants. La plupart des Mongols de notre âge ont déjà au moins trois enfants ; c’est le cas de Baatar et Amaraa.

De retour à Oulan-Bator, au chaud à l’auberge de jeunesse, nous ne boudons pas notre plaisir. Quatre murs, une douche, un radiateur : le bonheur. Nous profiterons de nos derniers jours en Mongolie pour explorer les alentours de la capitale et notamment le parc national de Gorkhi-Terelj où nous admirons une formation granitique en forme de tortue et goûtons le calme du centre de méditation d’Aryaval, un magnifique temple bouddhiste construit à flanc de montagne. Un détour par l’imposante statue de Gengis Khan à cheval s’impose. Cette statue en acier inoxydable de 40 mètres de haut est la plus haute statue équestre au monde et a été construite en 2008 à l’emplacement où, selon la légende, Gengis Khan aurait trouvé un fouet d’or. Cette statue fera partie, à terme, d’un véritable complexe à la gloire du conquérant, auquel de nombreux monuments commémoratifs ont été dédiés ces dernières années par la Mongolie dans une volonté de se réapproprier son histoire et de réaffirmer son indépendance face à ses voisins russe et chinois dont elle a subi l’influence pendant de nombreuses années. Nous irons également flâner au black market, un marché d’artisanat où l’on trouve des meubles, des lits et des tapis pour aménager sa yourte, tous comme des chaussettes en laine de chameau ou de yack, des bottes et des chapkas pour affronter l’hiver, ou encore des selles, mors et étriers pour équiper ses chevaux.

Nous ne nous laissons pas tenter par tous ces souvenirs et accessoires : c’est l’heure de faire les bagages pour Hong Kong et nous sommes en surpoids. Après quelques heures de Tétris pour faire entrer les multiples pièces de notre tandem dans un carton pour vélo simple, nous expédions nos affaires chaudes en France pour nous alléger de quelques kilos. Et oui, à partir de maintenant, ce sera short-claquettes tous les jours, notre tenue préférée !

Nous sommes entrés en Mongolie animés d’une joie immense et d’une soif de grands espaces. Nous quittons avec soulagement ses latitudes, son climat et ses éléments parfois si hostiles. Dure et fascinante Mongolie…

 

Retrouvez les magnifiques (et nombreuses) photos de Mathilde ici.

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De Oulan-Oude à Oulan-Bator

Nous quittons Oulan-Oude après une journée de repos décidée à la dernière minute, officiellement parce que c’est l’anniversaire de Victor, en vérité, parce que je me sens fatiguée. C’est donc en pleine forme que nous enfourchons notre monture à l’assaut du Sud de la Sibérie et du Nord de la Mongolie.

A la sortie de la ville, sur le parking d’une supérette (l’endroit idéal pour faire des rencontres), nous faisons la connaissance de Dario, prêtre polonais qui relie Irkoutsk à Pékin sur une bicyclette qui lui a été offerte le 25 mai 1997, au Vatican, par Jean-Paul II. True story. En attestent les autocollants de Vierge à l’enfant sur le cadre et les garde-boues. Dario a connu Jean-Paul II alors qu’il était encore cardinal à Cracovie, bien avant qu’il ne devienne pape, et nous offre un petit portrait de Jean-Paul II contenant un morceau de sa soutane. Avec ça dans nos bagages, il ne peut rien nous arriver. Nous pédalons quelques kilomètres en compagnie de Dario qui nous apprend qu’il a célébré une messe dans la cathédrale de Poitiers (!) et nous raconte ses nombreux pèlerinages à vélo dans le monde avec des groupes de jeunes catholiques. C’est assez impressionnant. Dario salue tous les automobilistes, envoie même des baisers de la main à la police, pousse de grands cris et roule au milieu de la route pour leur apprendre à partager la chaussée avec les cyclistes. Si on m’avait dit qu’un jour je me retrouverais assise à l’arrière d’un tandem en Sibérie à discuter en italien avec un prêtre polonais…

A mesure que nous approchons de la Mongolie, la taïga et ses forêts de mélèzes et de pins s’éclaircissent. Les paysages tendent de plus en plus vers la steppe et les temples bouddhiques commencent à côtoyer les églises orthodoxes. Nous vivons nos premières gelées nocturnes du voyage. Au petit matin, le thermomètre affiche 1,5° à l’intérieur de la tente et ce n’est pas sans mal que nous parvenons à nous extraire de nos duvets.

Un matin, au bout de 4 petits kilomètres parcourus en une demie heure, les cailloux d’une route en travaux ont raison de la solidité de notre attelage : la pièce qui relie la remorque à la roue arrière du tandem casse. Arrêt net sur le bord de la chaussée : impossible de continuer. Heureusement pour nous, il n’est que 9h30 ; nous avons toute la journée pour faire du stop et rejoindre la ville la plus proche, à 50 kilomètres. L’avantage des coins reculés et des routes peu fréquentées, c’est que quasiment tous les véhicules s’arrêtent devant mon petit pouce levé. Les voitures de gabarit standard sont trop petites pour nous accueillir avec nos affaires et les nombreux camions de chantier qui circulent sur la route sont souvent déjà chargés ou bien ne font que peu de distance dans notre direction. Mais à peine un quart d’heure plus tard, nous démontons le tandem en deux temps trois mouvements pour monter à bord de la fourgonnette de Lena et Nicolaï, qui, par chance, habitent à Kiakhta, la ville frontalière où nous souhaitons nous rendre pour faire réparer la pièce. Finalement, nous ne sommes pas malheureux de faire en stop les 50 kilomètres de route complètement défoncée qui nous séparent de la ville.

Lena et Nicolaï nous emmènent chez eux. Mais avant de s’occuper du vélo, on mange. En un rien de temps, Victor est installé à l’épluchage des pommes de terre et moi à celui des carottes, pendant que Lena coupe le chou. Quelques minutes plus tard, nous dévorons de grandes assiettes d’une délicieuse potée de légumes et de viande. Ils nous emmènent ensuite chez leur copain garagiste qui parvient à retirer le morceau de tige cassé coincé dans la pièce sans abîmer le filtage et Nicolaï nous fabrique une nouvelle tige. Nous sommes prêts à repartir. Mais Lena insiste pour que nous restions dormir. Nous hésitons quelques instants car nous pensions entrer en Mongolie le jour-même, mais finissons par accepter. Le sourire qui a illuminé le visage de Lena à ce moment-là en valait la peine. Nous visitons la ville en compagnie de nos hôtes et profitons de leur bania, une sorte de sauna à vapeur chaude, dans lequel on se fouette à coup de branches de bouleau ou de chêne et s’asperge d’eau froide. Un vrai bonheur. Lena nous réserve ensuite un cours de cuisine pour nous apprendre à préparer le plat national russe : des sortes de ravioles à la viande et aux oignons cuits à la vapeur. Lena n’en est pas à son coup d’essai ; elle a déjà préparé cinq ravioles quand je termine le premier. Nous apprenons également à les manger et découvrons que jusqu’ici nous faisions n’importe quoi : nous les coupions au couteau laissant tout le jus se répandre dans l’assiette (ce qui revient un peu à couper ses spaghettis). Ils se mangent avec les doigts et la technique consiste à faire un trou avec ses dents en bas du raviole et à en aspirer le jus (faire du bruit est autorisé). Nous communiquons grâce à une application de traduction, un guide de conversation, quelques mots d’anglais et surtout beaucoup de mimes. Les photos permettent aussi d’échanger. Nos photos sur le tandem en tenues de mariage les font beaucoup rire. Le lendemain, après quelques larmes, Lena remplit nos sacoches de nourriture, de cadeaux à rapporter à Nouméa et d’une nouvelle écharpe que je n’ai pas pu refuser. Nous quittons nos anges gardiens à regret et nous mettons en route pour la frontière sous la pluie, encore ébahis de l’hospitalité et la générosité dont ont fait preuve de parfaits inconnus à notre égard. Nous quittons donc le peuple russe, qui, hormis quelques spécimen du personnel ferroviaire, est un peuple avenant, démonstratif, chaleureux et généreux.

Un douanier russe au visage juvénile nous informe dans un français quasi parfait que nous ne pouvons pas passer la frontière à vélo, nous devons monter dans un véhicule. Nous le savions, mais avons voulu tenter quand même. Le couple mongol dans la camionnette derrière nous accepte de nous faire passer avec tout notre barda moyennant quelques roubles. Il tombe des cordes et nous sommes heureux d’être à l’abri dans la camionnette pour passer les nombreux contrôles de passeports et fouilles. Heureusement que nous avions révisé notre mensonge concernant l’agence de l’amitié franco-polonaise ; la douanière numéro 4 a lourdement insisté pour savoir ce que nous faisions en Russie… Après quasiment deux heures de formalités et d’attente, nous sommes en Mongolie ! Le “pays au ciel bleu” nous accueille donc sous un ciel gris et des trombes d’eau. Nous préférons croire que c’est la Russie qui pleure notre départ. Nous nous contenterons d’une trentaine de kilomètres sous la pluie glaciale et le vent avant de nous réfugier dans le premier hôtel sur notre route. Il n’y a pas d’eau chaude mais nous obtenons un sèche-cheveux pour nous réchauffer les orteils et faire sécher nos affaires détrempées.

Dès le lendemain et pour tous les jours qui suivront, la Mongolie tiendra sa promesse et nous offrira un magnifique ciel bleu. L’été semble s’attarder. En journée, le mercure monte au-dessus des 25° mais les nuits sont fraîches. La Mongolie nous régale de paysages dignes de cartes postales. Des steppes verdoyantes, des montagnes à 360°, des yourtes blanches dans les plaines, un ciel limpide, des troupeaux de moutons et de chèvres partout, des chevaux au galop au fond des vallées, des vaches au bord des routes, voire sur les routes, des marmottes, fouines et gerboises qui fusent dans les talus, de grands rapaces qui tournoient lentement au-dessus de nos têtes, des chiens errants, des cavaliers qui rassemblent leur troupeaux, des nomades en tenue traditionnelle, des nuits étoilées, des enfants hauts comme trois pommes sur des chevaux, des camions transportant des chargements de paille ou de laine défiant les lois de l’équilibre. Mais la Mongolie nous montre aussi ce dont les guides touristiques ne parlent pas : des fossés et bords de routes jonchés de déchets, notamment de sacs et bouteilles plastiques.

Cette traversée des montagnes du Nord de la Mongolie s’avère un vrai défi sportif. Aux nombreux cols que nous devons franchir chaque jour s’ajoute le vent : mon anémomètre vivant m’indique que nous avons 15 nœuds de vent établis en pleine face. Il faut savoir que les vents dominants en Mongolie soufflent du Nord au Sud. Sauf que, visiblement, ils ne dominent pas toujours.

Les Mongols que nous croisons sont extrêmement curieux. Il faut dire que les tandems à remorque fleurie ne courent pas les steppes. Plusieurs nomades, venus repérer leurs bêtes égarées à la jumelle depuis la colline où nous avons élu domicile pour la nuit, viennent inspecter notre campement. Notre tente ne leur semble pas confortable du tout. Notre vélo les intrigue et ils tapotent à plusieurs reprises casques et remorque. Sur un parking de supérette (décidément), des enfants nous demandent à essayer le tandem. Victor est bon pour quinze tours de parking avec un partenaire différent à chaque fois. Certains touchent à peine les pédales mais ils semblent apprécier l’expérience. Nous devenons vite l’attraction du coin et rapidement, les gérantes de la supérette veulent aussi leur tour de tandem.

La Russie et la Mongolie signifient aussi la fin des bouteilles de gaz compatibles avec notre réchaud. Nous passons à l’essence. Quand le vendeur du Vieux Campeur te fait une démonstration de l’utilisation du réchaud (avec un fioul domestique de qualité), ça paraît simple. Dans la vraie vie, quand tu te retrouves dans les steppes mongoles à essayer de faire fonctionner ton réchaud avec de l’essence siphonnée du camion russe de Nicolaï, ça se passe moins bien. La nuit tombe et nous peinons toujours à faire bouillir notre casserole d’eau, sous l’œil amusé de la Grande Ourse.

L’arrivée dans Oulan-Bator par une deux fois trois voies bien chargée est assez stressante. Les automobilistes circulent et déboîtent sans jamais utiliser leurs clignotants auxquels ils préfèrent l’usage du klaxon. Les volants à droite pour la moitié des véhicules ne facilitent pas la conduite dans un pays où l’on roule à gauche. Les règles de passage aux feux sont assez floues et les dépassements se font aussi bien par la gauche que par la droite. Les bus ont tous les droits et les piétons aucun. Heureusement, Victor est un pilote.

En entrant dans la ville, des odeurs pestilentielles nous assaillent : gaz d’échappement, relents d’égouts, vapeurs d’essence, décharges à ciel ouvert, plastique et pneus brûlés, usines fumantes, trous béants dans les trottoirs dont s’échappe de la fumée. Et pour couronner le tout, une centrale au charbon en plein cœur de la ville. Oulan-Bator est une des capitales les plus polluées du monde, notamment en hiver où la centrale thermique tourne à plein régime et où les yourtes des quartiers périphériques non raccordés au réseau électrique brûlent du charbon à tour de bras dans leurs poêles. Dans ces quartiers, les ordures, en particulier les bouteilles plastiques et les pneus usés, sont systématiquement brûlés. Un système de circulation alternée a été mis en place pour réguler le trafic et limiter les émissions de particules fines dans une ville engorgée de véhicules : la ville, initialement conçue pour accueillir 500 000 habitants, en compte aujourd’hui 1,5 million.

Arrivés à l’auberge de jeunesse, nous parlons visa chinois avec d’autres voyageurs. On nous informe qu’il faut se rendre très tôt au consulat car seules 10 ou 15 personnes par jour sont reçues. Après avoir rassemblé tous les documents dont des photos d’identité dans un format non standard, une réservation d’hôtel annulable et de faux billets d’avion imprimés par une agence de voyage (les Air Market courent les rues d’Oulan-Bator et fournissent des dizaines de faux billets d’avion chaque jour à des étrangers en quête de visas chinois), nous arrivons à 5h30 au consulat pour faire le pied de grue dans le froid. Nous rencontrons dans la queue cinq Français avec qui nous sympathisons et grâce à qui les quatre heures d’attente ne semblent pas si longues. Certains n’en sont pas à leur première matinée d’attente devant le consulat. A 9h30, une dame nous informe qu’aucun visa chinois ne sera délivré aux non-résidents en Mongolie, et ce pendant au moins un mois. Bon. Les explications ne sont pas claires. On nous parle d’un “upgrade” du système (mais alors ça devrait mieux fonctionner maintenant, non?). Mais il semblerait plutôt que le Congrès national du Parti communiste chinois et l’approche de l’unique semaine de vacances annuelle des Chinois soient derrière tout cela. Quelles que soient les raisons, nous ne pourrons donc pas sortir de Mongolie par voie terrestre. La Mongolie ne compte que deux pays frontaliers : nous n’avons pas de visa pour la Chine au Sud et nous arrivons de la Russie au Nord qui ne délivre que très rarement plus d’un visa par an. Nous volerons donc. Nous n’avions de toutes façons pas vraiment préparé l’itinéraire en Chine ! Après évaluation des différentes options, nous choisissons de nous envoler pour Hong Kong où les visas chinois sont délivrés plus facilement, afin de pouvoir pédaler en Chine malgré tout.

Nous restons donc quelques jours dans la capitale. Oulan-Bator n’est pas une belle ville mais nous y passons du bon temps, notamment en compagnie de nos nouveaux amis français, eux aussi privés de visa chinois. Nous visitons plusieurs temples, faisons tourner des moulins à prières, montons sur une colline pour contempler la ville et faisons la connaissance du Tarbosaurus bataar, cousin du T.Rex ayant vécu en Mongolie au Crétacé supérieur, au musée des dinosaures mongols. La Mongolie,  notamment dans le désert de Gobi, compte de très nombreux os et squelettes de dinosaures fossilisés en très bon état de conservation. Nous assistons également à un spectacle d’arts traditionnels mongols dont les costumes, danses traditionnelles et chamaniques, masques des rituels bouddhiques Tsam, chants de gorge diphoniques consistant à produire plusieurs notes simultanément, vièles à têtes de cheval et trompettes en cornes de vache nous émerveillent.

Nous dédions quelques jours à la recherche de magasins de vélo et d’un artisan équipé d’un tour pour faire faire une copie de la pièce de notre remorque qui a cassé. Après avoir sillonné à vélo Oulan-Bator en long, en large et en travers, d’échecs en déconvenues, nous trouvons enfin une boutique où nous faisons changer la cassette et la chaîne arrière, retendre la chaîne avant et régler les freins à disques. Nous n’avions pas du tout conscience de la vitesse d’usure des différents composants de notre vélo. Trois mois d’utilisation, cela nous semblait peu. Mais 5000 kilomètres en revanche, cela commence à être beaucoup, surtout pour un tandem, sur lequel les composants s’usent plus vite. A la boutique, nous rencontrons également Naran, un ancien coureur cycliste mongol parlant français. Il est Secrétaire Général de la Fédération Mongole de Cyclisme et connaît quelqu’un qui peut faire une copie de notre pièce. Si ça n’est pas notre bonne étoile qui se réveille… Google nous apprendra que Naran a été entraîné pendant deux ans à Nancy et a couru le contre-la-montre par équipe pour la Mongolie lors des Jeux Olympiques de 92. Nous sommes tombés sur un champion !

Nous profiterons de la Mongolie jusqu’à l’expiration de nos visas. Départ demain pour une grande balade à vélo pendant 15 jours en Mongolie Centrale !

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