De Oulan-Oude à Oulan-Bator

Nous quittons Oulan-Oude après une journée de repos décidée à la dernière minute, officiellement parce que c’est l’anniversaire de Victor, en vérité, parce que je me sens fatiguée. C’est donc en pleine forme que nous enfourchons notre monture à l’assaut du Sud de la Sibérie et du Nord de la Mongolie.

A la sortie de la ville, sur le parking d’une supérette (l’endroit idéal pour faire des rencontres), nous faisons la connaissance de Dario, prêtre polonais qui relie Irkoutsk à Pékin sur une bicyclette qui lui a été offerte le 25 mai 1997, au Vatican, par Jean-Paul II. True story. En attestent les autocollants de Vierge à l’enfant sur le cadre et les garde-boues. Dario a connu Jean-Paul II alors qu’il était encore cardinal à Cracovie, bien avant qu’il ne devienne pape, et nous offre un petit portrait de Jean-Paul II contenant un morceau de sa soutane. Avec ça dans nos bagages, il ne peut rien nous arriver. Nous pédalons quelques kilomètres en compagnie de Dario qui nous apprend qu’il a célébré une messe dans la cathédrale de Poitiers (!) et nous raconte ses nombreux pèlerinages à vélo dans le monde avec des groupes de jeunes catholiques. C’est assez impressionnant. Dario salue tous les automobilistes, envoie même des baisers de la main à la police, pousse de grands cris et roule au milieu de la route pour leur apprendre à partager la chaussée avec les cyclistes. Si on m’avait dit qu’un jour je me retrouverais assise à l’arrière d’un tandem en Sibérie à discuter en italien avec un prêtre polonais…

A mesure que nous approchons de la Mongolie, la taïga et ses forêts de mélèzes et de pins s’éclaircissent. Les paysages tendent de plus en plus vers la steppe et les temples bouddhiques commencent à côtoyer les églises orthodoxes. Nous vivons nos premières gelées nocturnes du voyage. Au petit matin, le thermomètre affiche 1,5° à l’intérieur de la tente et ce n’est pas sans mal que nous parvenons à nous extraire de nos duvets.

Un matin, au bout de 4 petits kilomètres parcourus en une demie heure, les cailloux d’une route en travaux ont raison de la solidité de notre attelage : la pièce qui relie la remorque à la roue arrière du tandem casse. Arrêt net sur le bord de la chaussée : impossible de continuer. Heureusement pour nous, il n’est que 9h30 ; nous avons toute la journée pour faire du stop et rejoindre la ville la plus proche, à 50 kilomètres. L’avantage des coins reculés et des routes peu fréquentées, c’est que quasiment tous les véhicules s’arrêtent devant mon petit pouce levé. Les voitures de gabarit standard sont trop petites pour nous accueillir avec nos affaires et les nombreux camions de chantier qui circulent sur la route sont souvent déjà chargés ou bien ne font que peu de distance dans notre direction. Mais à peine un quart d’heure plus tard, nous démontons le tandem en deux temps trois mouvements pour monter à bord de la fourgonnette de Lena et Nicolaï, qui, par chance, habitent à Kiakhta, la ville frontalière où nous souhaitons nous rendre pour faire réparer la pièce. Finalement, nous ne sommes pas malheureux de faire en stop les 50 kilomètres de route complètement défoncée qui nous séparent de la ville.

Lena et Nicolaï nous emmènent chez eux. Mais avant de s’occuper du vélo, on mange. En un rien de temps, Victor est installé à l’épluchage des pommes de terre et moi à celui des carottes, pendant que Lena coupe le chou. Quelques minutes plus tard, nous dévorons de grandes assiettes d’une délicieuse potée de légumes et de viande. Ils nous emmènent ensuite chez leur copain garagiste qui parvient à retirer le morceau de tige cassé coincé dans la pièce sans abîmer le filtage et Nicolaï nous fabrique une nouvelle tige. Nous sommes prêts à repartir. Mais Lena insiste pour que nous restions dormir. Nous hésitons quelques instants car nous pensions entrer en Mongolie le jour-même, mais finissons par accepter. Le sourire qui a illuminé le visage de Lena à ce moment-là en valait la peine. Nous visitons la ville en compagnie de nos hôtes et profitons de leur bania, une sorte de sauna à vapeur chaude, dans lequel on se fouette à coup de branches de bouleau ou de chêne et s’asperge d’eau froide. Un vrai bonheur. Lena nous réserve ensuite un cours de cuisine pour nous apprendre à préparer le plat national russe : des sortes de ravioles à la viande et aux oignons cuits à la vapeur. Lena n’en est pas à son coup d’essai ; elle a déjà préparé cinq ravioles quand je termine le premier. Nous apprenons également à les manger et découvrons que jusqu’ici nous faisions n’importe quoi : nous les coupions au couteau laissant tout le jus se répandre dans l’assiette (ce qui revient un peu à couper ses spaghettis). Ils se mangent avec les doigts et la technique consiste à faire un trou avec ses dents en bas du raviole et à en aspirer le jus (faire du bruit est autorisé). Nous communiquons grâce à une application de traduction, un guide de conversation, quelques mots d’anglais et surtout beaucoup de mimes. Les photos permettent aussi d’échanger. Nos photos sur le tandem en tenues de mariage les font beaucoup rire. Le lendemain, après quelques larmes, Lena remplit nos sacoches de nourriture, de cadeaux à rapporter à Nouméa et d’une nouvelle écharpe que je n’ai pas pu refuser. Nous quittons nos anges gardiens à regret et nous mettons en route pour la frontière sous la pluie, encore ébahis de l’hospitalité et la générosité dont ont fait preuve de parfaits inconnus à notre égard. Nous quittons donc le peuple russe, qui, hormis quelques spécimen du personnel ferroviaire, est un peuple avenant, démonstratif, chaleureux et généreux.

Un douanier russe au visage juvénile nous informe dans un français quasi parfait que nous ne pouvons pas passer la frontière à vélo, nous devons monter dans un véhicule. Nous le savions, mais avons voulu tenter quand même. Le couple mongol dans la camionnette derrière nous accepte de nous faire passer avec tout notre barda moyennant quelques roubles. Il tombe des cordes et nous sommes heureux d’être à l’abri dans la camionnette pour passer les nombreux contrôles de passeports et fouilles. Heureusement que nous avions révisé notre mensonge concernant l’agence de l’amitié franco-polonaise ; la douanière numéro 4 a lourdement insisté pour savoir ce que nous faisions en Russie… Après quasiment deux heures de formalités et d’attente, nous sommes en Mongolie ! Le “pays au ciel bleu” nous accueille donc sous un ciel gris et des trombes d’eau. Nous préférons croire que c’est la Russie qui pleure notre départ. Nous nous contenterons d’une trentaine de kilomètres sous la pluie glaciale et le vent avant de nous réfugier dans le premier hôtel sur notre route. Il n’y a pas d’eau chaude mais nous obtenons un sèche-cheveux pour nous réchauffer les orteils et faire sécher nos affaires détrempées.

Dès le lendemain et pour tous les jours qui suivront, la Mongolie tiendra sa promesse et nous offrira un magnifique ciel bleu. L’été semble s’attarder. En journée, le mercure monte au-dessus des 25° mais les nuits sont fraîches. La Mongolie nous régale de paysages dignes de cartes postales. Des steppes verdoyantes, des montagnes à 360°, des yourtes blanches dans les plaines, un ciel limpide, des troupeaux de moutons et de chèvres partout, des chevaux au galop au fond des vallées, des vaches au bord des routes, voire sur les routes, des marmottes, fouines et gerboises qui fusent dans les talus, de grands rapaces qui tournoient lentement au-dessus de nos têtes, des chiens errants, des cavaliers qui rassemblent leur troupeaux, des nomades en tenue traditionnelle, des nuits étoilées, des enfants hauts comme trois pommes sur des chevaux, des camions transportant des chargements de paille ou de laine défiant les lois de l’équilibre. Mais la Mongolie nous montre aussi ce dont les guides touristiques ne parlent pas : des fossés et bords de routes jonchés de déchets, notamment de sacs et bouteilles plastiques.

Cette traversée des montagnes du Nord de la Mongolie s’avère un vrai défi sportif. Aux nombreux cols que nous devons franchir chaque jour s’ajoute le vent : mon anémomètre vivant m’indique que nous avons 15 nœuds de vent établis en pleine face. Il faut savoir que les vents dominants en Mongolie soufflent du Nord au Sud. Sauf que, visiblement, ils ne dominent pas toujours.

Les Mongols que nous croisons sont extrêmement curieux. Il faut dire que les tandems à remorque fleurie ne courent pas les steppes. Plusieurs nomades, venus repérer leurs bêtes égarées à la jumelle depuis la colline où nous avons élu domicile pour la nuit, viennent inspecter notre campement. Notre tente ne leur semble pas confortable du tout. Notre vélo les intrigue et ils tapotent à plusieurs reprises casques et remorque. Sur un parking de supérette (décidément), des enfants nous demandent à essayer le tandem. Victor est bon pour quinze tours de parking avec un partenaire différent à chaque fois. Certains touchent à peine les pédales mais ils semblent apprécier l’expérience. Nous devenons vite l’attraction du coin et rapidement, les gérantes de la supérette veulent aussi leur tour de tandem.

La Russie et la Mongolie signifient aussi la fin des bouteilles de gaz compatibles avec notre réchaud. Nous passons à l’essence. Quand le vendeur du Vieux Campeur te fait une démonstration de l’utilisation du réchaud (avec un fioul domestique de qualité), ça paraît simple. Dans la vraie vie, quand tu te retrouves dans les steppes mongoles à essayer de faire fonctionner ton réchaud avec de l’essence siphonnée du camion russe de Nicolaï, ça se passe moins bien. La nuit tombe et nous peinons toujours à faire bouillir notre casserole d’eau, sous l’œil amusé de la Grande Ourse.

L’arrivée dans Oulan-Bator par une deux fois trois voies bien chargée est assez stressante. Les automobilistes circulent et déboîtent sans jamais utiliser leurs clignotants auxquels ils préfèrent l’usage du klaxon. Les volants à droite pour la moitié des véhicules ne facilitent pas la conduite dans un pays où l’on roule à gauche. Les règles de passage aux feux sont assez floues et les dépassements se font aussi bien par la gauche que par la droite. Les bus ont tous les droits et les piétons aucun. Heureusement, Victor est un pilote.

En entrant dans la ville, des odeurs pestilentielles nous assaillent : gaz d’échappement, relents d’égouts, vapeurs d’essence, décharges à ciel ouvert, plastique et pneus brûlés, usines fumantes, trous béants dans les trottoirs dont s’échappe de la fumée. Et pour couronner le tout, une centrale au charbon en plein cœur de la ville. Oulan-Bator est une des capitales les plus polluées du monde, notamment en hiver où la centrale thermique tourne à plein régime et où les yourtes des quartiers périphériques non raccordés au réseau électrique brûlent du charbon à tour de bras dans leurs poêles. Dans ces quartiers, les ordures, en particulier les bouteilles plastiques et les pneus usés, sont systématiquement brûlés. Un système de circulation alternée a été mis en place pour réguler le trafic et limiter les émissions de particules fines dans une ville engorgée de véhicules : la ville, initialement conçue pour accueillir 500 000 habitants, en compte aujourd’hui 1,5 million.

Arrivés à l’auberge de jeunesse, nous parlons visa chinois avec d’autres voyageurs. On nous informe qu’il faut se rendre très tôt au consulat car seules 10 ou 15 personnes par jour sont reçues. Après avoir rassemblé tous les documents dont des photos d’identité dans un format non standard, une réservation d’hôtel annulable et de faux billets d’avion imprimés par une agence de voyage (les Air Market courent les rues d’Oulan-Bator et fournissent des dizaines de faux billets d’avion chaque jour à des étrangers en quête de visas chinois), nous arrivons à 5h30 au consulat pour faire le pied de grue dans le froid. Nous rencontrons dans la queue cinq Français avec qui nous sympathisons et grâce à qui les quatre heures d’attente ne semblent pas si longues. Certains n’en sont pas à leur première matinée d’attente devant le consulat. A 9h30, une dame nous informe qu’aucun visa chinois ne sera délivré aux non-résidents en Mongolie, et ce pendant au moins un mois. Bon. Les explications ne sont pas claires. On nous parle d’un “upgrade” du système (mais alors ça devrait mieux fonctionner maintenant, non?). Mais il semblerait plutôt que le Congrès national du Parti communiste chinois et l’approche de l’unique semaine de vacances annuelle des Chinois soient derrière tout cela. Quelles que soient les raisons, nous ne pourrons donc pas sortir de Mongolie par voie terrestre. La Mongolie ne compte que deux pays frontaliers : nous n’avons pas de visa pour la Chine au Sud et nous arrivons de la Russie au Nord qui ne délivre que très rarement plus d’un visa par an. Nous volerons donc. Nous n’avions de toutes façons pas vraiment préparé l’itinéraire en Chine ! Après évaluation des différentes options, nous choisissons de nous envoler pour Hong Kong où les visas chinois sont délivrés plus facilement, afin de pouvoir pédaler en Chine malgré tout.

Nous restons donc quelques jours dans la capitale. Oulan-Bator n’est pas une belle ville mais nous y passons du bon temps, notamment en compagnie de nos nouveaux amis français, eux aussi privés de visa chinois. Nous visitons plusieurs temples, faisons tourner des moulins à prières, montons sur une colline pour contempler la ville et faisons la connaissance du Tarbosaurus bataar, cousin du T.Rex ayant vécu en Mongolie au Crétacé supérieur, au musée des dinosaures mongols. La Mongolie,  notamment dans le désert de Gobi, compte de très nombreux os et squelettes de dinosaures fossilisés en très bon état de conservation. Nous assistons également à un spectacle d’arts traditionnels mongols dont les costumes, danses traditionnelles et chamaniques, masques des rituels bouddhiques Tsam, chants de gorge diphoniques consistant à produire plusieurs notes simultanément, vièles à têtes de cheval et trompettes en cornes de vache nous émerveillent.

Nous dédions quelques jours à la recherche de magasins de vélo et d’un artisan équipé d’un tour pour faire faire une copie de la pièce de notre remorque qui a cassé. Après avoir sillonné à vélo Oulan-Bator en long, en large et en travers, d’échecs en déconvenues, nous trouvons enfin une boutique où nous faisons changer la cassette et la chaîne arrière, retendre la chaîne avant et régler les freins à disques. Nous n’avions pas du tout conscience de la vitesse d’usure des différents composants de notre vélo. Trois mois d’utilisation, cela nous semblait peu. Mais 5000 kilomètres en revanche, cela commence à être beaucoup, surtout pour un tandem, sur lequel les composants s’usent plus vite. A la boutique, nous rencontrons également Naran, un ancien coureur cycliste mongol parlant français. Il est Secrétaire Général de la Fédération Mongole de Cyclisme et connaît quelqu’un qui peut faire une copie de notre pièce. Si ça n’est pas notre bonne étoile qui se réveille… Google nous apprendra que Naran a été entraîné pendant deux ans à Nancy et a couru le contre-la-montre par équipe pour la Mongolie lors des Jeux Olympiques de 92. Nous sommes tombés sur un champion !

Nous profiterons de la Mongolie jusqu’à l’expiration de nos visas. Départ demain pour une grande balade à vélo pendant 15 jours en Mongolie Centrale !

Toutes les photos sont ici !

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Irkoutsk – Oulan-Oude : 6 jours le long du lac Baïkal

Journal de bord de Victor

Jour 1 : Irkoustk – sommet de col – 61 km
Nous passons la soirée à Irkoutsk au restaurant « Le Baïkal » avec Julien, aventurier auto-stoppeur, puis le début de la nuit à préparer le vélo. Nous ne profitons que 7 petites heures du lit confortable car nous avons décidé de repartir. Le réveil sonne : 9h heure locale – 4h heure de Moscou. C’est dur comme un TD à Centrale un lendemain de soirée. Un peu d’hésitation… se reposer un jour de plus ? Non le soleil et le lac nous attendent dehors… il faut y aller !!
La sortie de la ville est longue et pénible mais la circulation diminue doucement à mesure que nous en sortons par la P-258. Les voitures ont aléatoirement le volant à droite ou à gauche. Pas de doute, on est en route pour la Mongolie.
Martin (notre GPS) nous indique qu’il faut passer par 2 cols à 800 et 900 m. Pas d’autres solutions, le Baïkal se mérite !
Ce n’est pas l’Himalaya mais de tels reliefs sont nouveaux pour nous. Nous découvrons la différence entre les pentes à 6,7,8,9,10,11 ou 12%. Nous terminons chaque col sur le 1er plateau 1ère vitesse à 5 km/h… Ça nous réconforte un peu d’entendre les moteurs des camions et des vieilles Lada souffrir comme nos jambes dans les montées. Nous avons le plaisir d’être encouragés toute la journée : klaxons, pouces levés, hola, exclamations, coucous, appels de phares et warnings. Le compteur à pouces (oui il existe dans la tête de Mathilde) explose. C’est lorsque les montées sont les plus fortes que nous sommes les plus forts tous les deux. Pas question de poser le pieds à terre, pas question de flancher. Les descentes sont un régal. Pour la première fois nous utilisons les 3 freins pour ralentir le tandem qui file à 69km/h en bas de la descente. Nos yeux scannent la chaussée à grande vitesse pour voir venir le danger.
Nous montons les 2 cols la première journée et bivouaquons peu après car la nuit tombe plus vite et le froid s’annonce. Nous retrouvons avec plaisir les joies du camping, ces petits gestes et habitudes que nous avons pris depuis plus de 2 mois maintenant. Aujourd’hui est un peu un nouveau départ. Un nouveau départ dont nous nous sentons aujourd’hui capable après les expériences accumulées sur les routes rassurantes d’Europe. Nous sommes heureux de reprendre l’aventure sur le vélo après cet intermède citadin stressant de gares, noodles, scotch, papier journal et cellophane.
Bientôt le Baïkal !

J2 – 2nd col – Байкальск – 82 km
Nous dormons 12 heures. Les deux cols sont passés mais cela ne signifie pas la fin du dénivelé. Nous continuons à monter et descendre sans cesse. Nous nous appliquons à optimiser nos efforts : nous emmagasinons un maximum de vitesse dans chaque descente pour se lancer à fond sur le plat et dans la prochaine montée en appuyant fort sur les pédales.
En récompense de nos efforts, de magnifiques paysages de montagnes et de forêts s’offrent à nous. Au bout de 30 km c’est le sommet à 1000 m avant de plonger vers le Baïkal ! D’un coup il nous apparaît coincé entre 2 lignes électriques. Il est là, grand et calme sous nos yeux. Le lac est la plus grande réserve d’eau douce au monde, il est tellement grand qu’on pourrait y plonger la Nouvelle-Calédonie sans problème. La route devient plus tranquille mais n’oublie toujours pas de monter et de redescendre entre les montagnes russes. Nous nous arrêtons en haut des montées pour nous équiper de nos pulls car le fond de l’air s’est bien refroidi. Nous découvrons des petits villages le long de la route et rencontrons notre premier cyclo-voyageur ! Il est Chinois ! Photo obligatoire ! Il est ravi d’apprendre que nous allons faire du vélo en Chine.
Encore quelques montées. Le lac devient encore plus beau à cette heure de la journée. Nous bivouaquons à la tombée du jour sur une petite plage de pêcheurs qui nous donnent leur bénédiction pour y camper. Nous nous endormons heureux et satisfaits des kilomètres parcourus… près de 3000 m de dénivelés positifs en deux jours… l’équivalent de 23 Ouen Toro pour les Calédoniens ou de 10 tours Eiffel pour les moins Calédoniens.

Je remets le maillot à pois de l’étape à Mathilde qui s’avère un puissant moteur dans ces montées !

J3 – Байкальск – танхой – 89 km
Ça y est, nous avons repris un rythme plus proche de celui du soleil. Andrei, l’haleine chargée, nous bénit pour le reste de notre voyage sur le parking de la supérette ou nous nous ravitaillons en eau et en nourriture. Dans les supérettes, les denrées sont derrière un comptoir et parfois périmées, bref, on rigole bien quand on veut demander des œufs et qu’on ne s’exprime que par mimes !
Les rivières que nous croisons rythment notre progression. Nous déjeunons au bord de l’une d’elle à midi. Nous voyons de nombreux vendeurs au bord de la route qui vendent du poisson du lac (le Omoul), ou des baies, ou les deux. Le relief nous permet enfin d’atteindre une bonne vitesse moyenne. 17h30 : nous campons sur une belle plage au bord d’un petit village, moins beau lui. Au loin, on aperçoit des pêcheurs sur le lac.
Nous sommes le 1er septembre, c’est le jour de la rentrée des classes en Russie. Tout le monde s’est habillé sur son 31 pour l’occasion et pas de vente d’alcool ce jour-là ! On se rattrapera demain !
Après 2 jours de toilettes de chat, nous profitons du lac pour s’y baigner… elle est froide mais il paraît qu’un bain jusqu’à la tête prolongera notre vie de 25 ans… ça vaut le coup !

J4 – танхой – ьоярский – 82 km
La pluie nous attend au réveil ce matin… dur ! Le vent s’est levé lui aussi, il fait froid ! Nous inaugurons une nouvelle technique qui consiste à prendre le petit déjeuner directement dans la tente. Cela nous permet de profiter encore un peu de notre nid douillet avant de sortir affronter les éléments sur notre vélo.
Nous avions été plutôt chanceux jusqu’ici puisqu’un grand soleil nous avait tenu compagnie. Nos gants chauds jusqu’ici restés au fond de la remorque prennent du service ! On sort aussi nos nouveaux bonnets tout neufs achetés à Irkoutsk. Nous repartons sur la grosse route de Oulan-Oude. Je confie à Mathilde que j’aimerais être un sachet de nouilles chinoises au sec et au chaud au fond de la remorque. Elle aimerait être une paire de chaussette chaude car elles sont rangées au milieu des doudounes, toujours dans la remorque ! Toujours autant de camions qui nous doublent et dont je surveille la trajectoire d’évitement. Nous nous arrêtons dans un petit village pour le petit déjeuner. Un petit chien vient nous tenir compagnie. Il aura 3 morceaux de saucisson et 2 bouts de fromage, le veinard. Mon petit moteur électrique est fatigué, Mathilde a les cuisses qui la font souffrir… Les kilomètres de dénivelé ont laissé des traces… mais elle tient bon, encouragée par les ouvriers qui refont la route et nous filment et par un conducteur de train qui nous klaxonne. Les premiers rayons de soleil percent a travers les nuages. Nous en profitons pour faire sécher le toit de la tente pour dormir au sec ce soir. Nous plantons une dernière fois la tente au bord du lac Baïkal avant que la route ne bifurque vers les terre pour rejoindre Oulan-Oude. En haut d’une falaise, nous avons le spectacle d’un coucher de soleil magnifique. Bière et dernière baignade dans le lac ! On regrette juste que le train passe si près du bord car malheureusement nous en entendons beaucoup défiler, surtout des trains de marchandises qui transportent du bois, du charbon, de l’essence ou parfois des tanks. Nous nous arrêtons juste avant la borne des 300 km. Demain nous espérons bien atteindre la borne des 400 km !

J5 – ьоярский – на паром – 101 km
A nouveau un réveil sous la pluie… cette fois le moral n’y est plus trop. Je mets de la musique sur notre enceinte nomade pour nous motiver. Nouveau petit déjeuner sous la tente. Nous profitons d’une accalmie pour vite tout rentrer au sec dans la remorque et les sacoches étanches. A nouveau, le vent s’est levé et dans la bonne direction. Il nous aide sur le début du parcours qui est devenu plat. A la pause de midi, nous avons déjà parcouru 75 km ! À mesure que nous progressons dans les terres, les arbres sont de moins en moins verts. On voit apparaître du jaune, du orange, du rouge, ça y est l’automne est là. Il fait environ 13℃ et beaucoup moins en ressenti. Mathilde dont les jambes vont mieux après les massages de la veille, a du mal à se faire au froid, surtout ses orteils, qu’elle réchauffe énergétiquement à un arrêt de bus. Nous avalons rapidement les 25 derniers kilomètres et plantons la tente le long d’une rivière. Nous en profitons pour tester notre système de filtration d’eau, celui-ci fonctionne à merveille et on se servira de l’eau de la rivière filtrée pour faire cuire les tagliatelles ! Aujourd’hui étaient nos derniers kilomètres vers l’Est. Demain nous entamons la descente vers le Sud, vers le soleil ! Il est grandement temps !

J6 – на паром – Oulan-Oude – 58 km
Houra ! Pas de pluie ce matin ! Nous partons donc du bon pied attaquer nos premiers kilomètres vers le Sud. Nous croisons des petites marmottes au bord de la route. Mathilde est fan et veut s’arrêter tous les 50 mètres prendre une photo. Un col nous attend encore d’ici Oulan-Oude. Comme des oignons, nous retirons les couches au fur et à mesure que la machine chauffe dans la montée. Heureusement, le sommet arrive avant que l’on soit tout nus. Au sommet, nous rencontrons une Roumaine d’origine mongole qui n’en revient pas de notre aventure et nous offre des pâtisseries en forme de têtes de tigre qui sont plus mignonnes que bonnes. Nous nous arrêtons dans un café de routiers pour profiter du WIFI et se réserver un petit nid douillet à Oulan-Oude. Le vélo est garé devant le café. Les routiers qui le voient en rentrant n’en croient pas leur moustache. On est des stars. Nous entrons dans Oulan-Oude sous le soleil et profiterons à fond du confort de notre chambre pour se reposer et se laver ! Oulan-Oude, c’est le genre de ville où le touriste ne met pas les pieds mais plutôt le genre de ville où on vient s’enterrer le temps d’un audit environnemental chez l’industriel du coin. Malgré tout, la ville est plutôt jolie et sympathique à visiter. Nous allons au restaurant pour fêter mon anniversaire avec 1 jour d’avance car on ne sait pas de quoi demain sera fait… nous reprenons la route vers la Mongolie !

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La Russie au fil des trains

Le train arrive donc en gare, plus ponctuel qu’une horloge suisse. Je tente d’ouvrir la porte devant moi, mais sans succès. En Russie, les passagers n’ouvrent pas les portes des trains ; seul le personnel est autorisé à le faire. Victor, quelques mètres plus loin, montre son billet à une provodnitsa, responsable de wagon. Une dame sur le quai me fait signe de courir. Je fais des allers-retours à toute allure pour apporter les affaires près de la porte ouverte. La provodnitsa hurle. Nous comprenons que nous devons nous dépêcher. Nous chargeons en hâte tous les bagages dans le train dont la porte se situe un mètre au-dessus du quai. Je saisis les dernières sacoches sur le quai et monte sur le marche-pied à la seconde où le train redémarre. L’arrêt en gare, c’est une minute, pas une seconde de plus. Nous voici donc dans le minuscule sas d’entrée du train avec toutes nos affaires. Sauf qu’une chef de wagon à la coupe mulet continue de vociférer en russe et nous empêche de réfléchir. Il faut dire qu’avec tout notre barda, nous avons réussi à la coincer contre la porte opposée du sas et sa jupe trop serrée l’empêche d’enjamber notre vélo. Elle est au bord de l’apoplexie. Nous tentons de déplacer nos affaires et de comprendre où se trouve nos places. Par chance, nous sommes montés sans le savoir entre les voitures 15 et 16, les deux voitures dans lesquelles se trouvent nos places. Nous devons dégager le passage, et vite, car dans quelques kilomètres, nous arrivons à Narva, ville estonienne à la frontière russe, et les douaniers vont monter à bord… Nous ne parvenons pas à communiquer avec la chef de wagon pour trouver un endroit où stocker nos bagages, certes non conventionnels, mais bagages quand même. Un passager surgi de nulle part hausse le ton face à la furie en uniforme. Nous comprenons mal (enfin, rien du tout en fait) mais il semble essayer de lui faire comprendre que nous hurler dessus ne va pas faire miraculeusement disparaître nos bagages et qu’elle ferait mieux de nous aider à trouver un endroit où nous pourrions les stocker, puisqu’elle connaît le train. Mais c’est peine perdue ; nous découvrirons que la plupart du personnel des trains russes n’a aucun sens pratique et aucune volonté d’aider les passagers ! On récite les règles qu’on a apprises, on crie très fort, on ne sait pas être flexible ni pragmatique, on ne sourit jamais et on aboie plus qu’on ne parle. Tels sont les pré-requis de la fiche de poste des provodnista. Et les erreurs de recrutement sont rarissimes. La seule idée qui lui vient en tête est d’exiger (en criant toujours) de voir nos passeports. Comme si ça allait faire avancer le schmilblick. Le passager arrivé à notre rescousse, bien plus arrangeant, nous aide à soulever des sacs de draps et serviettes sales sous lesquels nous glissons notre remorque et le vélo. Nous rejoignons enfin chacun nos couchettes et commencent de longs baragouinages en espagnol avec mon voisin de compartiment qui passe toutes ses vacances en Espagne. Puis vient l’heure des contrôles. Un premier douanier, estonien, monte à bord du wagon pour contrôler les passeports puis nous franchissons la Narva, rivière qui matérialise la frontière entre l’Estonie et la Russie. De l’autre côté du pont, côté russe, des quantités invraisemblables de barbelés bordent la voie ferrée. Nous nous arrêtons plus loin pour les contrôles d’entrée en Russie, même si techniquement nous sommes déjà en territoire russe. Un douanier au visage poupon vient récupérer les passeports de tous les passagers de mon wagon comme on récupère des copies. La correction prend un temps interminable mais le visage poupon réapparaît enfin dans le couloir et scrute attentivement mon visage. Mon voisin juge bon de lui expliquer le périple à vélo que j’ai entrepris. Je croise les doigts pour que le douanier russe ne fasse pas de rapprochement malheureux entre le voyage à vélo et le motif officiel de notre venue en Russie inscrit sur le visa. Mais il ne pose pas de question et me rend mon passeport dans un sourire joufflu. La douanière du wagon de Victor, en revanche, est une sorte de Lara Croft pulpeuse perchée sur des talons de 12, avec képi, épaulettes, écussons, flingue et matraque à la ceinture. Enfin il paraît. Une fois les contrôles terminés, nous pouvons circuler librement dans le train et dormir un peu. Je suis réveillée 30 minutes avant l’arrivée à Saint-Pétersbourg par la provodnista qui semble avoir retrouvé son calme. Nous descendons toutes nos affaires et entamons l’assemblage du vélo à 1 heure du matin sur le quai de la gare de Moscou, à Saint-Pétersbourg. Nous avons même droit à un sourire mi soulagé mi amusé de la chef de wagon qui lève les yeux au ciel comme pour nous signifier “vous êtes complètement fous”. C’est bon, nous avons fait la paix.

Saint-Pétersbourg, un peu comme toutes les villes où nous nous sommes arrêtés, est une véritable agression. Puissance 10 cette-fois. Le trafic y est très dense et chaotique, le niveau sonore incroyable et les rues bondées. Encore sous le stress du voyage en train et du passage de frontière et agressés par cette ville dix fois plus étendue que Paris, nous aurons du mal à apprécier la visite de Saint-Pétersbourg. Pour ne rien arranger, nous devons faire une quinzaine de kilomètres entre notre auberge de jeunesse et le domicile de l’hôte Warmshower qui a accepté de nous héberger. Ces quelques kilomètres nous confrontent à la mentalité des Russes au volant. Et ça donne envie de vomir. La route est clairement le terrain d’une compétition à qui a le plus gros 4×4 ou la plus grosse berline, à qui roulera le plus vite, à qui grillera le feu rouge, à qui fera la plus grande éclaboussure en passant dans la flaque, à qui fera la plus grosse pointe de vitesse en agglomération, à qui s’arrêtera le plus longtemps sur le passage piéton en refusant de bouger, et j’en passe. Mais nous arrivons sains et saufs chez Olga notre hôte, au quinzième étage d’une tour d’un immense complexe d’immeubles résidentiels. Affreux. Et anxiogène. Bien que nous soyons devenus experts en démontage de remorque et en ascension d’escaliers avec notre vélo et toutes nos affaires, nous sommes heureux de découvrir un ascenseur suffisamment grand pour notre tandem. Passionnée de travaux manuels et de bricolage, Olga nous rédige quelques phrases en russe pour acheter nos billets pour le transsibérien à la gare, car le site internet national de réservation des trains russes est hors service depuis deux jours… Ces quelques lignes s’avèreront finalement inutiles car la guichetière, qui bien sûr ne parle pas un mot d’anglais, au lieu d’éditer les billets demandés et dont nous avons vérifié la disponibilité, me débite une tirade russe sur un ton peu engageant et je suis incapable de lui répondre. Des dizaines de personnes font la queue derrière moi mais personne ne parle un seul mot d’anglais. Nous sommes dans la deuxième ville du plus grand pays du monde. Plusieurs générations devront s’écouler avant que la langue de l’ennemi impérialiste américain ne soit parlée ne serait-ce qu’un minimum en Russie. Mais Olga (une autre), une Russe mariée à un Français, qui m’a entendue depuis un guichet voisin, arrive à ma rescousse et je repars avec 3 billets : un pour Victor, un pour moi et un pour le tandem.

Malgré le temps couvert sur Saint-Pétersbourg, les lumières et reflets sur l’imposante Neva ont quelques choses de féerique. Les canaux et quelques 342 ponts qui se lèvent la nuit pour laisser passer les bateaux font le cachet de cette ville fondée par le tsar Pierre Le Grand et vieille de seulement trois siècles. La forteresse Pierre-et-Paul et le musée de l’Ermitage ne manquent pas de nous impressionner. Le trajet Saint-Pétersbourg-Moscou, que nous effectuons sur un train rapide de 4 heures plutôt que dans un train de nuit se passe étonnamment bien. Le personnel parle quelques mots d’anglais, un homme en costume nous aide à monter nos sacoches et un contrôleur nous indique un étage à bagages vide où nous pouvons stocker le vélo tandis que notre remorque trouve tout naturellement sa place parmi les valises des autres passagers. Ça peut donc bien se passer ! L’arrivée à Moscou arrive presque trop vite et nous revoilà déjà à déballer et remonter notre vélo sur le quai du train, observés par tout le personnel du wagon. Le contrôleur s’empare même d’une clé pour resserrer quelques boulons au hasard. Nous lui proposons ensuite un petit tour de tandem sur le quai, ce qu’il accepte immédiatement !

A Moscou, nous ne commettons pas la même erreur qu’à Saint-Pétersbourg et nous nous assurons de pouvoir rester toute la durée de notre séjour dans la même auberge de jeunesse, à seulement 1 km de la gare. Nous évitons ainsi de conduire dans la jungle automobile moscovite, qui ne vaut pas mieux que son équivalente pétersbourgeoise.

La Place Rouge n’était pas vide, comme le voulait pourtant la chanson. Barricades, barnums, cabanes, estrades et autres structures métalliques occupent tout l’espace et empêchent de saisir pleinement l’ampleur de ce lieu historique et d’en fouler librement les pavés. La place est réservée pour un événement de plusieurs jours et nous apercevons une marée de fanfarons en K-Way multicolores répéter quelques morceaux, tandis que plus loin, nous assistons à un concours d’acrobaties sur canassons. Comme du cheval d’arçon, mais sur un cheval au galop. La très colorée cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux est à la hauteur de nos espérances. Nous déambulons longtemps le long de la Moskova en contemplant les dômes brillants des cathédrales et palais du Kremlin. Des stigmates de la Russie soviétique parsèment la ville. Des faucilles et des marteaux, des statues à la gloire d’une industrie florissante, des étoiles rouges, des corps de travailleurs musclés en l’honneur d’une agriculture pleine de promesses pour l’avenir, pure propagande étatique sculptée dans le bronze et le béton.

Après un détour par l’immanquable Théâtre du Bolchoï et un délicieux chocolat au Café Pouchkine, nous prenons la direction de la gare de Iaroslav, pour embarquer sur la voie de chemin de fer la plus longue du monde. Contrairement à une croyance répandue, transsibérien désigne la ligne de chemin de fer et non le train qui circule sur ses rails. Excités et la boule au ventre, nous nous apprêtons donc monter à bord du train nommé Rossiya à 23h45, et ce pour pas moins de 80 heures.

Fins prêts pour l’embarquement, vélo démonté, cellophané, scotché, nous nous présentons à la porte du train. La chef de wagon n’est pas enchantée à la vue de notre bazar, mais on s’y attendait. Notre billet spécial vélo ne lui suffit pas, elle nous envoie avec la remorque en voiture 6 où nous pensons trouver un wagon-bagages. Mais non. Nous y trouvons la chef de train, dont l’anglais n’est pas meilleur. Nous montons tout de même, parvenons à faire tenir les deux morceaux principaux du vélo dans les étagères au-dessus de nos couchettes, et la remorque passera la première nuit debout entre les deux lits du bas de notre compartiment. Le lendemain matin, une deuxième chef de wagon, de service en journée, et un chouia moins revêche que la première, nous propose de mettre notre remorque dans un local technique fermé par un rideau coulissant et qui héberge un réservoir d’on-ne-sait-trop-quoi. Ouf ! Nous sommes presque redevenus des passagers normaux.

Vivre dans un tel train, car on y vit plus qu’on ne le prend, c’est comme vivre dans un immense dortoir d’auberge de jeunesse, ou partager un appartement roulant avec 53 autres colocataires qui se baladent dans les couloirs à longueur de journée, les uns en pyjama et pantoufles, les autres en jogging du dimanche et claquettes. Nos leggings et shorts dits du dimanche sont en réalité nos vêtements de tous les jours, mais ça, les autres passagers ne le savent pas.

Deux couchettes en hauteur en 3ème classe, dite platzkart, seront donc nos maisons pendant 3 jours et demi. Bien que plutôt petites et étroites, les couchettes sont assez confortables. Au vu de l’espace dont je dispose à mes pieds et au-dessus de ma tête, j’évalue la longueur des couchettes à 1,65 mètre. 1,70 à tout casser. Certains ont les pieds qui dépassent dans le couloir… Il est communément admis que les passagers qui dorment en hauteur viennent s’asseoir sur les couchettes des passagers du bas en journée, notamment pour profiter de la petite table au moment des repas. À une extrémité du wagon, les toilettes, à l’autre le samovar, sorte d’énorme bouilloire métallique un peu dangereuse, et les cabines des chefs de wagon.

Alexander alias Sacha et Svetlana alias Svetka, frère et soeur, la soixantaine bien tassée, sont nos voisins du dessous et deviennent nos compagnons de voyage. Ils parlent beaucoup et fort, rient beaucoup et fort, dorment peu mais ronflent (surtout Alexander) et mangent beaucoup et tout le temps (surtout Alexander). Les 4 énormes sacs et valises qu’ils ont eu du mal à faire rentrer sous leurs couchettes s’avèrent être leur garde-manger. Ils en tirent régulièrement des vivres qu’ils partagent avec nous systématiquement. C’est ainsi que nous mangerons du poulet rôti et un seau de pommes de terre vapeur au petit déjeuner et dégusterons le miel récolté par Alexander sur du concombre (oui, du concombre). Les autres passagers nous offrent aussi des pommes de leurs jardins ou du saucisson et nous invitent à boire en se tapotant la jugulaire de l’index. C’est ainsi qu’attablés au wagon restaurant avec deux maçons russes et un touriste catalan, nous attaquons une bouteille de vodka. Avant d’être servi, chacun prend soin de dire “tchout tchout”, un tout petit peu. Mais la deuxième bouteille arrive déjà. Alors que je refuse le quatrième verre, Serguei s’offusque et mime ce qui semble vouloir dire : “Mais pourquoi tu veux pas un autre verre ? T’es enceinte ?”. Sa question me laisse perplexe.

Nous communiquons avec nos adorables voisins Alexander et Svetlana à l’aide de notre application de traduction et de notre guide de conversation franco-russe. Nos échanges parfois surréalistes provoquent de nombreux éclats de rire qui réveillent tout le wagon, enfin surtout ceux d’Alexander. Nous leur montrons la carte de notre périple. Ils s’extasient et répètent “malinki malinki”. Ça veut dire petit. Ils parlent de notre destination, la Nouvelle-Calédonie. En même temps, leur point de comparaison est le plus grand pays du monde… Ils nous souhaitent bonne chance et nous gratifient de maints “maladïéc”. Nous pensons nous faire traiter de fous, ou de malades mentaux. Ce ne serait pas la première fois. Mais “maladïéc” signifie bravo.

Jouer aux mots croisés, regarder le paysage défiler par la fenêtre, boire du thé et grignoter des graines de tournesol semblent être les occupations principales de la plupart des passagers. Nous descendons sur le quai dès que la durée des arrêts en gare le permet pour prendre l’air et échapper quelques minutes aux odeurs qui se font de plus en plus fortes dans le wagon. Et oui, pas de douches à bord du train (sauf pour le personnel) et tout le monde ne pense pas à emporter des lingettes nettoyantes… Sur les quais, des kiosques et des vendeurs ambulants proposent toutes sortes de vivres aux passagers : poissons séchés, viandes panées, concombres, tomates, glaces, cuisses de poulet, etc., et bien sûr des paquets de nouilles déshydratées, la nourriture reine à bord du train.

Circuler sur la ligne du transsibérien entre Moscou et Irkoutsk, c’est aussi avaler 4 fuseaux horaires, soit 5 heures de décalage horaire, en quelques heures. Avancer dans le sens du soleil raccourcit les journées. Les horloges du train et des gares restent à l’heure de Moscou dans tout le pays si bien qu’au bout du voyage, il fait nuit à 16h. Le rythme de vie est perturbé. On mange n’importe quand, on dort n’importe quand. Ou plutôt quand on peut. Mais si les fuseaux horaires changent, les paysages aussi. Nous voyons défiler d’immenses forêts bien vertes parsemées d’isbas de bois, puis des plaines à perte de vue, des forêts de nouveau mais aux couleurs de l’automne dans le dernier tiers du voyage. Nous traversons la Volga, l’Ob et le Ienisseï, ces fleuves qui n’étaient pour nous jusqu’ici que de fins traits bleus dans un livre de géographie.

Alors que nous revenons du wagon restaurant, la provodnista la moins complaisante des deux nous coince entre deux voitures et nous offre un numéro d’hystérie dans lequel elle nous réclame “Russian money, Russian money” et fait mine de balancer notre remorque sur le quai si nous refusons. Euh… plaît-il ? Sous l’effet des quelques shots de vodka avalés plus tôt, ou bien simplement amusé par la vision de cette folle furieuse à coupe mulet (si, si, encore une) dans son pyjama rose, Victor, serein comme à son habitude, explique à la responsable de wagon que non, nous ne lui donnerons pas d’argent. Cette femme a le diable dans les yeux, et Victor lui renvoie un sourire d’ange. Nous l’ignorons et nous éloignons. Elle frappe du poing sur le placard où se trouve l’objet de discorde et part en claquant la porte de toutes ses forces. C’est donc comme ça qu’on demande un bakchich. Tout en subtilité. Nous passerons le reste du trajet à l’éviter. Heureusement pour nous, elle n’est de service que la nuit. Mais elle parviendra tout de même à nous fusiller du regard à plusieurs reprises et à nous aboyer quelques phrases que nous n’imaginons pas tirées d’un manuel de savoir-vivre. Victor a beau me dire qu’elle a simplement voulu tenter un coup de poker et nous intimider, je ne suis pas rassurée quant aux intentions de cette femme qui semble animée du désir de nuire aux passagers. Il nous est difficile d’aller vérifier que notre remorque est toujours en place car entre nos couchettes et le fameux placard, se trouve la loge des deux cerbères. Par ailleurs, nous ne voulons pas paraître préoccupés et laisser croire à la chef de wagon que nous prenons ses menaces au sérieux.

2h18 heure de Moscou. Entrée de notre train Rossiya en gare d’Irkoutsk. Embrassades émues avec Alexander et Svetlana, mais pas avec la chef de wagon qui continue de nous toiser depuis son marche-pied tandis que nous remontons le vélo sur le quai, les doigts engourdis par les 7° ambiants. Mais la dernière image que nous garderons en mémoire de cet épique et incroyable voyage sera celle des mains de nos voisins de couchettes s’agitant derrière la vitre alors que le train poursuit sa route vers Vladivostok…

Devant le consulat mongole d’Irkoutsk, nous faisons la rencontre de Julien, souriant tour-du-mondiste auto-stoppeur. Les formalités administratives sont vite expédiées et moins d’une demie-heure plus tard, nous ressortons du consulat avec nos visas mongoles en poche, notamment grâce à Julien qui nous a laissé recopier sur les formulaires l’adresse de sa réservation d’hôtel à Oulan Bator. Au détour de la conversation, nous découvrons que Julien a vécu en Nouvelle-Calédonie plusieurs années, qu’il y a encore de la famille, et que son oncle a connu Victor et sa famille au temps où ils vivaient dans leur bateau à Nouméa ! Que le monde est petit.

Après environ 6 000 km parcourus en quelques jours, nous sommes donc arrivés en Sibérie. Et avec toutes nos affaires. Nous avons réussi, mais non sans beaucoup de stress et d’émotion. Reposés physiquement mais éprouvés nerveusement, nous repartons dès aujourd’hui pour inverser la tendance à coups de bouffées de nature et de grands espaces le long du Baïkal.

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