Sud Thaïlande et Nord Malaisie : la fin du périple asiatique

Après deux intenses semaines passées à six, quelques jours sont nécessaires pour nous reposer et nous réhabituer au voyage à deux. C’est au Sud de l’île de Koh Lanta que nous posons nos valises. Très vallonné (nous nous retrouvons à pousser le tandem pourtant délesté de tous les bagages !), le Sud de l’île est assez sauvage. Si la côte Est est principalement constituée de mangroves, la côte Ouest, bordée de belles plages, nous offre de sublimes couchers de soleil, à contempler depuis la piscine…

De retour sur le continent, la côte thaïlandaise devient de moins en moins touristique ; il est plus difficile de trouver à manger mais pour compenser, les magnifiques plages sont désertes et les habitants d’une gentillesse et d’une générosité déconcertantes. Nous ne comptons plus les cadeaux et délicates attentions reçues chaque jour : pastèques, bananes, gâteaux et pâtisseries, riz cuit dans des feuilles de bananier braisées, bouteilles d’eau ou de soda, note du restaurant payée pour nous par un inconnu après nous avoir commandé quelques plats supplémentaires, des inconnus qui ne se contentent pas de nous indiquer le chemin mais nous accompagnent carrément à destination avant de repartir… en sens inverse ! Car contre toute attente, notre aspect négligé, le t-shirt troué de Victor, nos visages rouges et dégoulinants de sueur, suscitent la sympathie plus que le dégoût !

A mesure que nous nous rapprochons de l’équateur, la chaleur devient de plus en plus étouffante. A l’heure du déjeuner (que nous faisons traîner jusqu’à 16h), alors que je rêve d’une salade de tomates bien fraîches, de roquette et d’huile d’olive, nous avons le choix entre des plats en sauce dont la couleur rouge fluo indique le niveau d’épice et des soupes de nouilles brûlantes dans lesquelles surnagent des boulettes blanchâtres de composition inconnue. Puisqu’il faut bien mettre du carburant dans nos estomacs de sportifs, nous optons pour la soupe de nouilles, qui nous vaut une bonne suée supplémentaire. Les locaux aussi semblent souffrir de la chaleur et certains tentent de se rafraîchir en s’allongeant sur le carrelage des supérettes !

Avant de quitter la Thaïlande, nous abandonnons vélo et remorque et partons passer quelques jours sur l’île de Koh Bulon Le, sur la côte d’Andaman, île préservée des flots de visiteurs en excursion, et tellement minuscule qu’une heure suffit à en faire le tour et à en connaître tous les habitants. La mafia locale Les habitants de l’île ont organisé un système de navette pour venir chercher les visiteurs sur le bateau arrivant du continent (alors que celui-ci pourrait parfaitement aller jusqu’à la plage). Bagages et passagers sont transférés d’un bateau à l’autre avec plus ou moins d’aisance et d’élégance. Entassés sur le long tail boat, bateau traditionnel thaïlandais (une coquille de noix tanguant dangereusement au moindre mouvement), nous nous acquittons du droit de passage de 50 bahts et sommes déposés quelques mètres plus loin, chaussures à la main, dans une eau chaude et translucide. Aucune voiture ne circule sur l’île et les groupes électrogènes ne fonctionnent que quelques heures en fin de journée pendant lesquelles nous profitons avec bonheur du ventilateur de notre bungalow. Plages sublimes et désertes, mer turquoise, jungle abritant varans, chauve-souris et toucans, villages de « Gitans de la mer », les Chao lay vivant de pêche aux calamars, mangrove et piles de nasses sur la berge, récifs coralliens et poissons colorés, tels sont les trésors de ce petit paradis insulaire. Aussi folklorique que l’aller, le trajet retour se fait en deux étapes. Un long tail boat en bois, qui ne peut s’approcher de la plage pour cause de mer agitée, vient nous chercher. Dans l’eau jusqu’au nombril (enfin jusqu’à mi-cuisses pour Victor), je me hisse avec peine sur le bateau grâce à mes restes de souplesse et une élégante figure de cochon pendu. Nous sautons d’une embarcation à l’autre en pleine mer houleuse, nos bagages sont réceptionnés de justesse et nous partons à toute allure, cheveux au vent, secoués par les vagues qui tapent la coque avec violence.

La Thaïlande nous aura gâtés de ses excellentes route, à l’asphalte parfait et sur lesquelles on croise moins de véhicules que de portraits du roi. Formellement déconseillée aux voyageurs par le ministère des affaires étrangères, la zone frontalière avec la Malaisie s’avère très calme et très jolie. Nous serpentons en toute tranquillité entre les cocotiers et les bananiers jusqu’à une zone plus montagneuse de forêt tropicale dense abritant le poste de frontière. Si la plupart n’avaient pas disparu, on imaginerait sans peine des tigres et des orangs-outans se promener dans cette jungle. À la frontière, au lieu d’essayer de nous soutirer quelques billets, le douanier nous offre de l’eau et s’excuse de ne pouvoir nous offrir qu’une bouteille pour deux ! Notre entrée en Malaisie et marquée par une petite phase de fatigue, passagère pour Victor, plus installée pour moi, comme si je ressentais en cette mi-mars le contre-coup de neuf mois de voyage déjà écoulés. La chaleur me coupe l’appétit et m’empêche parfois de garder dans l’estomac ce que j’ai réussi à avaler ; mon organisme se rebelle et se détraque. Mise en place immédiate d’un plan d’action : nous réduisons les kilomètres quotidiens, augmentons le temps consacré au sommeil et à la méditation chaque jour et les choses rentrent dans l’ordre petit à petit.

Chaque jour, le premier coup de pédale est à peine donné que nous avons déjà reçu des sourires en pagaille, des coucous, des pouces levés, des « Hello my friends, welcome to Malaysia !», des coups de klaxon, des bras qui nous saluent par les portières des voitures, des invitations à boire ou à manger par dizaines et des indications sur la route à suivre sans qu’on ne demande rien. Le contact avec la population malaisienne, population extrêmement multiculturelle principalement d’origines malaise, chinoise et indienne, se fait très facilement et spontanément. C’est avec une grande chaleur dans les yeux et dans la voix qu’ils nous accueillent et nous parlent de leur pays ainsi que de l’harmonie et du respect qui règnent entre les différentes ethnies et religions pratiquées (islam, hindouisme, taoïsme, bouddhisme, etc.) – du moins en apparence, car, l’islam sunnite étant religion d’Etat, les non-musulmans voient certaines de leurs libertés restreintes.
Tout au long de notre parcours, dragons de céramique finement ciselés et sculptures sur bois des temples chinois, statues colorées des divinités hindoues aux multiples bras et visages d’animaux, dômes et minarets des mosquées nous en mettent plein la vue. Une bénévole nous offre une visite guidée de la très jolie mosquée d’Alor Setar, Masjid Zahir.

Une escapade en ferry sur l’île de Penang nous permet de visiter la jolie ville de Georgetown classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Oeuvres de street art, labyrinthe de ruelles étroites, guirlandes de lanternes, vélos pousse-pousse fleuris, bâtiments coloniaux britanniques, cafés au décor rétro, musique Bollywood et curries indiens dans Little India, murs et fenêtres aux peintures écaillées : nous tombons sous le charme de cette ville aux airs de décor de cinéma.

D’abord étouffante, la chaleur devient accablante, voire insupportable et nous, liquides. Le mercure oscille entre 35 et 40 degrés à l’ombre ; nous alternons les thés glacés et les bouteilles d’eau versées sur la tête. Il est peut-être malvenu de se plaindre de la chaleur quand les trois quarts de nos lecteurs se gèlent en métropole dans l’attente d’un printemps tardif…

La Malaisie ne nous offre donc pas ce que nous aimons tant dans ce voyage : vivre au rythme du soleil, dormir dans la nature et se brosser les dents en regardant les étoiles. Camper est devenu très difficile en raison d’une part, de la température qui ne descend plus sous les 30 degrés même la nuit et d’autre part, d’un environnement peu propice au bivouac où se succèdent grosses villes, axes routiers surchargés et zones industrielles. Les seuls îlots de nature dans cet espace très urbanisé se résument aux palmeraies à huile. Omniprésentes sur la côte Ouest de la Malaisie, ces plantations sont assez laides et confèrent au paysage un aspect désolé, et désolant. Si les champs d’hévéa (une autre monoculture contribuant largement à la déforestation) se montraient accueillants pour les campeurs, les plantations de palmiers, repaires de fourmis voraces, de singes espiègles et tapissées de sensitives épineuses ennemies des matelas gonflables, repoussent les pauvres campeurs en les menaçant de leurs palmes grinçantes dont la chute (sur la toile de tente) est imminente. Nous abandonnons donc purement et simplement l’idée du bivouac en Malaisie, ce qui nous donne l’occasion de tester une grande variété d’hébergements… Le pays n’étant pas particulièrement bon marché en ce qui concerne le logement, nous nous orientons vers les plus économiques, et naturellement, les moins luxueux. De motels crasseux en bord de nationale en hôtels de passe lugubres (qui à défaut d’être romantiques sont très compétitifs), de homestays sans fenêtres ni draps en auberges bruyantes avec option moustiques et fourmis : ainsi se passent nos nuits malaisiennes, assez peu reposantes, donc. Certains établissements nous ont même refusé une chambre au motif que nous ne sommes pas musulmans, enfin plutôt au motif que nous sommes blancs (car oui, c’est bien connu, la religion est une question de couleur de peau…).

Côté faune, si les tigres, gibbons, léopards, rhinocéros, orang-outans, tapirs et boas restent bien cachés, varans, macaques et oiseaux multicolores nous accompagnent au quotidien.
Côté gastronomie, une grande variété s’offre à nous : spécialité malaises, indiennes, javanaises, chinoises… ayant toutes pour point commun celui de nager dans le piment ! Le midi, nous faisons halte dans des sortes de cantines en bord de route où l’on compose soi-même son assiette en se servant dans les multiples plats proposés et où l’usage des couverts pour manger est moins répandu que celui des doigts. Je mise tout sur le riz nature et quelques plats de légumes en apparence inoffensifs. Nous testons également des spécialités nationales telles que le Nasi Lemak et le Cendol, dessert traditionnel à base de lait de coco, de nouilles gélifiées de farine de riz et parfois… de durian, ce fruit à l’odeur si nauséabonde qu’il est interdit dans la plupart des lieux publics et dans les transports en commun. Le verdict de Victor, pourtant pas très difficile sur le plan culinaire, est sans appel : « Mais c’est le pire plat du monde ! ». Nous touchons à peine à ce vomi cette soupe sucrée que nous avait chaudement recommandée la serveuse. Les repas sont aussi l’occasion de multiples séances photos avec les clients qui n’hésitent pas à venir discuter avec nous ou les gérants des restaurants qui trouvent que nous mettons très bien leurs plats en valeur.

Contre toute attente, la dernière journée de vélo en Asie, à l’approche de Kuala Lumpur, nous réserve les routes secondaires les plus calmes de notre séjour en Malaisie et même des petits chemins au cœur des plantations où nous surprenons, autant qu’il nous surprend, un énorme varan tapi au frais dans une flaque de boue, qui détale presque sous nos roues. Quelque part entre l’hypercentre de l’immense capitale malaisienne et l’aéroport international, dans une chambre d’hôtes pour une fois très agréable, nous préparons la suite de l’itinéraire. Une fête d’anniversaire / pendaison de crémaillère est organisée dans la rue. Y sont invités les amis, la famille proche et lointaine, les habitants du quartier, tous les enfants de l’orphelinat voisin et les touristes français qui traînaient par là. Dans une ambiance chaleureuse, tout le monde insiste pour que nous goûtions à tout, dans des quantités considérables : « Et les brochettes de ma grand-mère là-bas, tu les as goûtées ?». Oui, mais dans le doute on nous ressert quand même. Nous passons le repas en compagnie d’un cycliste malais, entre sa « demi-douzaine » d’enfants, quelques grandes-tantes et Nanny Dori (à qui Alzheimer a valu ce joli surnom) qui joue de la guitare avec sa canne sur un air de rock des Fifties devant ses petits-enfants hilares.

Une tournée des bouibouis du coin nous ayant permis de rassembler cartons, papier bulle, scotch et cellophane pour protéger vélo et remorque, nous sommes prêts à nous envoler pour l’Australie. Notre hôte propose même de nous emmener à l’aéroport avec son pickup parfaitement adapté à notre attirail volumineux. Jusqu’au dernier moment les Malaisiens auront été adorables avec nous… Nous quittons donc l’Asie du Sud-Est où nous avons passé 6 mois depuis notre arrivée à Hong-Kong début octobre dernier, pédalé quelques 7700 km et grimpé plusieurs milliers de mètres de dénivelé positif !

Pour vous réchauffer, venez regarder toutes les photos ici !

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Thaïlande : un petit bout d’aventure partagé

Au poste de frontière de Sampov Loun, nous nous cassons le nez : le boss des douaniers nous indique que d’une part, il adore le vélo, et que d’autre part, ce point de passage régional ne deviendra international qu’en mars 2018. Ah zut. Nous avions pourtant lu qu’il avait ouvert en novembre 2017… Aller hop, c’est parti pour un détour d’une centaine de bornes. Ça nous apprendra à vouloir emprunter les frontières secondaires. Mais nous avons la chance de ne pas être pressés par nos visas et entrons en Thaïlande le lendemain, 7 février, au poste de Ban Laem, après deux coups de tampons expéditifs qui nous autorisent à rester gratuitement sur le territoire pendant 30 jours.

Alors que nous grignotons tranquillement quelques « mamoncillos » à l’ombre du stand de fruits, la vendeuse s’approche de nous l’air préoccupé et nous recommande, en montrant du doigt la route devant nous, de faire attention à la forêt et aux éléphants sauvages. Euh… oui, très bien, on va faire ça. Quelques mètres plus loin, un panneau indique en effet la présence de pachydermes. Bon. La bonne nouvelle c’est qu’il y a encore des éléphants sauvages, la moins bonne c’est que notre route traverse leur habitat… et qu’on n’était pas au courant. La seule recommandation que nous pouvons lire avant d’entrer dans la forêt est : restez dans votre véhicule. Sympa les gars, merci du conseil. Et en tandem, on fait comment ? C’est sans réponse à notre question que nous entamons la traversée de la réserve naturelle, tiraillés entre l’envie d’apercevoir un de ces éléphants et celle de sortir vivants de la forêt. Dans le doute, nous gardons nos casques sur la tête ; un coup de trompe sur le crâne est si vite arrivé. Très vite, les arbres cassés en bord de route, les traces de pas et les énormes crottes ne laissent plus place au doute : ils vivent bien ici. Alors que nous guettons l’épaisse forêt vierge qui nous entoure, nous distinguons une forme devant nous, trop haute pour être une voiture, pas assez rectangulaire pour être un camion… Un énorme éléphant marche sur la route, droit vers nous. Nous l’observons, fascinés, sans trop savoir quoi faire. Mais lorsque le pickup devant nous entame un demi-tour et que l’animal se met à courir vers nous, nos cœurs s’emballent. Nous envisageons d’abandonner le vélo et de prendre nos jambes à notre cou mais l’éléphant se réfugie finalement dans un fourré, sûrement apeuré par un camion derrière lui. Ouf, il avait quand même de sacrées défenses ! Plus loin, nous apercevons de beaux singes que nous ne nous attardons pas à observer : leurs airs de défi et leurs mouvements du menton nous indiquent qu’ils pourraient chercher la bagarre et pourquoi pas appeler en renfort une cinquantaine de leurs copains. Quelques kilomètres plus tard, un deuxième éléphant génère un embouteillage à force d’allers et venues au milieu de la route. Il est très intéressé par le chargement de canne à sucre d’un des camions… le conducteur lui lance plusieurs tiges qui ont l’air de faire le bonheur de l’animal.

 

Voilà, nous sommes en Thaïlande depuis à peine 24 heures…

Puis vient le moment d’entrer dans Bangkok ; masque anti-pollution et chasuble fluo, nous sommes fins prêts. Tout se passe bien, surtout si on oublie que nous avons failli finir sur l’autoroute, pris une bretelle à contresens, dû porter le vélo et la remorque pour passer par-dessus un mur qui bloquait une rue et slalomé à toute allure dans le trafic dense des 2 fois 5 voies. Dans l’attente des quatre compagnons de route qui doivent nous rejoindre, nous passons une journée à parcourir la ville à la recherche de gaz de camping et d’un atelier de vélo pour changer le moyeu de notre roue arrière dont les roulements et la roue libre sont en mauvais état. Nous passons nos soirées avec Alix « Évier », membre de la fanfare Piston de Centrale Lyon, qui travaille à Mumbai et se rend régulièrement à Bangkok. Puis ils débarquent enfin à Bangkok : Raphaël qui achève tout juste la rédaction de sa thèse et attendait avec impatience ces vacances au bout du monde, Alexandre avec pour tout bagage un slip et demi et une cargaison de fromages bien de chez nous (miam !), Orane ma sœur, ravie de rompre avec le rythme soutenu des urgences, mais qui aimerait pourtant avoir l’occasion d’utiliser son kit de suture, et Héloïse la sœur de Victor, chargée comme une mule d’un nouveau pneu pour notre tandem et d’une bouteille de Corbières (ils savent comment nous donner le mal du pays…!)

Raphaël, qui n’en a pas eu assez ces derniers mois, est volontaire pour raconter nos aventures à six sur le blog. Je lui laisse la plume avec grand plaisir !


Orane, Alexandre et moi nous envolons vers Bangkok afin de rejoindre Mathilde et Victor. Nous avons grande hâte de les retrouver, d’enfourcher les vélos et de partager avec eux cette tranche de leur voyage ! Nous sommes à peine installés dans l’auberge de jeunesse où notre équipée passera sa première nuit que Mathilde et Victor nous y rejoignent. J’ai beau avoir suivi leur périple avec assiduité à travers ce blog, je suis très impressionné par la prestance des voyageurs. Leur excellente condition physique et le matériel roulant témoignent de l’intensité des expériences des derniers mois sur la route.

Nos retrouvailles débutent autour d’un chouette déjeuner au restaurant chinois. Héloïse nous rejoindra à son tour au cours de la soirée. Notre séjour à Bangkok est de courte durée, mais nous y partageons la soirée avec Evier. C’est l’occasion pour certains de se retrouver après plusieurs mois à distance, et pour d’autres de faire plus ample connaissance. Après un dîner frugal, un certain nombre de verres saupoudrés de testostérone et quelques neurones débranchés dans un quartier plutôt touristique de la ville, nous rentrons nous effondrer à l’auberge.

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Le réveil n’est pas facile, mais une belle journée nous tend les bras, et nous embarquons dans un train pour Hua Hin, située à environ 200 km au sud de Bangkok. Cela nous permet notamment d’éviter la sortie de Bangkok à vélo, réputée pénible, et de prévoir un itinéraire ambitieux mais raisonnable étant donné la durée de notre séjour. Les arrêts du train nous paraissent extrêmement fréquents, et plutôt longs : nous arriverons au final avec plus de deux heures de retard ! L’ambiance de ce voyage ferroviaire reste très sympathique, quand bien même les annonces nonchalantes des marchands de nourriture ambulants viennent contrarier nos tentatives de sieste. Au cours du trajet, nous nous délectons des excellents fromages apportés de France par Alexandre. L’alphabet thaï éveille ma curiosité, et je profite des translittérations proposées sur les panneaux à l’entrée des villes pour tenter d’apprendre à déchiffrer ces beaux caractères. L’étude des rudiments de la langue thaïe nous amuse beaucoup. « Bonjour » se dit (lorsque le locuteur est un homme) « สวัสดีครับ », dont la prononciation « S̄wạs̄dī khrạb » est rapidement détournée par nos soins en « ça va-t-y, crabe ? ». L’utilisation de ce salamalec à tort et à travers égaiera notre quotidien et celui de nos interlocuteurs tout au long du séjour.

 

Le lendemain matin est celui du moment tant attendu : nous allons récupérer nos montures ! Elles nous attendent fièrement devant le magasin de location. Après avoir installé nos sacoches, mis une bonne dose de crème solaire et fait le plein d’eau, nous voilà prêts à prendre la route. Victor a minutieusement préparé notre première étape et, au bout de seulement quelques kilomètres, nous longeons la côte. La vue est magnifique, le trafic quasi-inexistant, et nous disposons d’une authentique piste cyclable. Que demande le peuple ? Après un déjeuner au bord de la mer, nous rentrons dans les terres. Avant d’avoir eu le temps de dire « ouf », nous voici dans une zone marécageuse, entourés par de magnifiques montagnes. La rapidité du changement de décor est impressionnante. L’heure avance, et Mathilde et Victor lancent les démarches en vue du bivouac : recharge des réserves d’eau et de nourriture, repérage d’une zone propice à l’établissement de notre camp. La nuit tombe, nous nous installons dans une petite allée menant à la mer. Le**s moustiques sont de sortie, et nous nous couvrons rapidement après notre toilette marine, afin de pouvoir déguster nos pâtes instantanées tout en évitant de devenir le plat de résistance des insectes. Nous nous couchons rapidement pour être d’attaque dès l’aube.

 

Le marchand de sable ne nous traitera pas tous avec la même clémence cette nuit-là, mais la beauté du lever de soleil, les œufs brouillés et l’ambiance musicale du petit déjeuner nous gonflent à bloc pour cette deuxième journée de voyage à vélo. Nous commençons à prendre nos marques, et découvrons peu à peu les éléments qui formeront le cadre de notre aventure sur la route. Nous disposons d’un espace confortable pour rouler, même sur les grands axes, où les conducteurs de véhicules lourds prennent soin de nous prévenir de leur passage par un bref coup de klaxon. Les chiens, sur le perron des maisons que nous croisons, sur les trottoirs en ville, ou en plein milieu des routes de campagne, sont omniprésents. Alors que certains ne semblent même pas constater notre présence, d’autres nous courent après en aboyant. Ce n’est pas toujours rassurant, d’autant que le frère d’Alexandre a été mordu quelques semaines auparavant en Thaïlande… nous finirons par nous habituer à cette situation. Des exploitations de palmiers, cocotiers, bananiers et hévéas bordent les routes et semblent représenter une part très importante de l’économie locale : nous sommes souvent doublés par des pickups transportant des travailleurs munis de gigantesques serpes.

Victor, qui veut nous gâter, tente de nous faire passer à travers une réserve naturelle. Malgré un panneau indiquant clairement que le passage est interdit et puni d’une amende, nous nous engageons avec témérité. Avoir loué des VTT n’est pas un luxe sur ce terrain accidenté, et plus nous avançons, plus la végétation se fait dense, jusqu’à ce qu’il ne soit tout simplement plus possible d’avancer… c’est un petit échec ! Nous rebroussons chemin, ce qui s’avère plus simple pour les vélos que pour le tandem qui a du mal à faire demi-tour entre les lianes. Nous regagnons une voie rapide, et posons nos affaires dans un motel, avant de partir déjeuner (vers 17h) à la plage. La fatigue a presque eu raison de nous, et Alexandre et moi fredonnons du Marcos Valle assorti de paroles douteuses de manière purement obsessionnelle. Heureusement, nous commandons à manger et à boire, et partons prendre un bain bien mérité. Lorsque nous retournons à notre table, nous sommes servis, et nous nous régalons tout en jouant à « contact ». Une belle dose de bonheur. La soirée est également sous le signe du jeu, avec une partie d’ « amnesia » avant d’étendre la lessive et de se coucher.

 

Nous prenons vite les bonnes habitudes qui nous éviteront de repartir de Thaïlande en mille morceaux : boire beaucoup d’eau, essayer de pédaler les deux tiers de la distance journalière avant le déjeuner, car le soleil ne pardonne pas entre 12h à 16h (Héloïse a d’ailleurs apporté une tenue qui la couvre presque intégralement !), et bien sûr dévorer des Snickers et autres Cockelat Susu lors de nos pauses à l’ombre, lorsque nous n’avons pas la chance de croiser un étal de fruits locaux. Le rythme de notre groupe s’établit naturellement, et nous formons un joli peloton qui ne manquera pas d’être remarqué et salué par les autochtones que nous croisons sur la route. Quand la fatigue se fait sentir, Mathilde prête sa place à l’arrière du tandem, le remplaçant pouvant ainsi ménager ses efforts pendant quelques temps.

Tous les soirs, Victor s’attelle avec pugnacité à optimiser notre trajectoire, afin que celle-ci respecte un compromis entre un faible kilométrage, une fréquentation en véhicule motorisés pas trop importante et un dénivelé que nos jambes seront capables d’encaisser. Ainsi, entre une manche de « contact », un calembour d’Alexandre, une exclamation de l’alter-ego survolté d’Orane, et une remarque subtile d’Héloïse que nous estimons pécuniairement à « ten bahts », nos repas sont émaillés des interventions de la douce voix de synthèse du GPS nous indiquant la longueur et durée estimées de notre trajet du lendemain.

Un matin, nous sommes très amusés de croiser un scooter et sa carriole montée en side-car, dont les passagers sont… des singes ! L’un d’eux, accroché à une barre métallique de la structure, fait immanquablement penser à un citadin dans les transports en commun. Sont-ils apprivoisés ? Ou profitent-ils du transport gratuit ? Mathilde comprendra rapidement que les singes sont employés dans la cueillette des fruits difficiles d’accès, notamment celle des noix de coco. Les chants mélodieux et rythmés des oiseaux nous encouragent tout le long de la route, et nous avons parfois la chance de les apercevoir. Certains oiseaux blancs au long bec semblent avoir établi un lien particulier avec les vaches, car nous les voyons souvent posés l’un sur l’autre (l’oiseau sur la vache, pas le contraire 8-]).

 

En fonction de notre forme et des évaluations comparatives de l’offre hôtelière thaïe menées par Héloïse, nous alternons bivouac et logement en dur. Nous planterons successivement nos tentes dans un temple bouddhiste situé au bord de la plage, où une meute de chiens nous réserve un concert nocturne ; sur le « deck » d’un bar (d’une maison ?) abandonné, proche d’une plage où l’on pêche les crustacés ; dans une plantation au bord d’un motel tellement miteux que nous ne louons qu’une chambre pour pouvoir utiliser la douche !

Après quelques temps, nos courbatures et autres douleurs liées à l’activité cycliste se résorbent, et nous avalons un nombre de kilomètres plus important chaque jour. Plus rien ne nous arrête : après une crevaison gérée avec une logistique digne de celles des stands de F1, nous épongeons une intense pluie comme si de rien n’était ! À l’exception d’un gérant d’hôtel qui tente de nous soutirer quelques bahts en modifiant subtilement le prix initialement annoncé pour nos chambres, les thaïlandais que nous rencontrons sont de plus en plus avenants à mesure que nous descendons vers le sud du pays. Les « hello ! » auxquels nous répondons joyeusement « ca va-t-y, crabe ? » fusent des habitations que nous croisons. Par deux fois, on vient nous offrir à boire spontanément, alors que nous sommes simplement arrêtés au bord de la route. Une commerçante va jusqu’à nous trouver un hôtel pour la nuit, et nous y guide en scooter sur 7 km !

Nous approchons de la fin du séjour, et prévoyons d’emprunter le bateau depuis la station balnéaire de Krabi afin de rejoindre l’île de Phuket, d’où notre avion de retour décollera. Le kilométrage des deux dernières journées est plus élevé, mais c’est pour la bonne cause : nous planifions une journée complète de détente, sans pédalage à la clef. Après tout, comme le fait remarquer Héloïse, « on n’a pas encore eu le temps de poser nos serviettes au bord de l’eau, c’est pas des vacances ». La veille de notre traversée, nous succombons déjà aux charmes d’un « resort » de Khao Phayom qui semble relativement vide, si l’on fait abstraction de la séance karaoké de haute voltige à laquelle s’adonnent quelques touristes (les premiers que nous croisons depuis le début du voyage). La piscine est à nous, et après quelques concours de nage et d’apnée, nous voici autour d’une délicieuse fondue asiatique qui nous repaît à souhait, et décuple notre créativité lors de la partie de « cadavre exquis / téléphone arabe » qui s’en suit.

 

Au programme du dernier jour sur la route, nous n’avons que 45 km à parcourir pour atteindre l’embarcadère de Krabi avant 14h. Un bref parcours de santé, en somme. Mais les vélos, qui ont commencé à montrer des signes de faiblesse, ne sont pas de cet avis-là : lors d’une montée, un dérailleur déjà fragilisé se coince dans les rayons et se tord irrémédiablement. Une opération chirurgicale de bord de route offre une nouvelle transmission en pignon fixe au vélo accidenté, mais le résultat n’est pas idéal, et il nous semble plus prudent de demander à être transportés par un pickup. La demande d’auto-stop dure environ 10 secondes. Héloïse sera accompagnée jusqu’à l’embarcadère par des maraîchers adorables qui lui offriront des fraises de leur production, et profiteront de la plage après l’avoir déposée ! Nous prenons également le temps de faire trempette, et embarquons sur un bateau qui fera demi-tour au bout de quelques minutes… pour cause de casse du moteur ! Heureusement, le second vaisseau est plus vaillant, et nous sommes pris de fou-rire devant une émission stupide mettant en scène des animaux sauvages au milieu d’infrastructures urbaines. Lorsque nous débarquons sur l’île de Phuket, il fait déjà presque nuit. 12 km nous séparent de notre logement, et Alexandre enfourche le vélo-Frankenstein. La circulation est dense, et la chaîne se bloque plusieurs fois sur la route, mais nous parvenons tant bien que mal à destination.

 

Après l’effort, le réconfort ! Nous prenons notre temps (grasse matinée jusqu’à 9h !), et profitons de la piscine et du soleil toute la journée qui suit. Nos vélos seront rapportés à Hua Hin par un ami de notre loueur, et la caution demeure intacte malgré la casse : les thaïlandais sont non seulement très honnêtes en affaire, mais ils font également preuve d’une flexibilité désarçonnante (ha oui, on a aussi cassé la roue arrière du vélo d’Alexandre). Aller voir l’immanquable (selon les termes du magazine Aeroflot du Moscou – Bangkok) « Big Buddha » au sommet d’une montagne de Phuket, voici un objectif qui avait tenu Orane en haleine depuis le début de notre périple. Même s’il n’est pas loin de nous à vol d’oiseau, nous n’aurons pas le temps d’aller le rencontrer avant le coucher du soleil, et abandonnons l’idée. Orane enfilera alors ses lunettes de plongée pour noyer son chagrin au fond de la piscine.

 

Nous voici déjà rendus à notre dernière soirée ensemble, et Victor et Mathilde appréhendent les jours à venir, il faut dire qu’ils ont commencé à s’habituer à notre présence ! Nous dînons de currys un peu (trop) épicés dans un restaurant du quartier, et rentrons passer nos dernières heures ensemble autour de verres et de jeux. Après une courte nuit de sommeil pour Orane et Alexandre, au cours de laquelle je commence à rédiger ce billet, nous réveillons Mathilde et Victor à 4h pour leur dire au revoir. Cette dizaine de jours fut riche, et nous n’avons pas franchement envie de les quitter, mais nous décollons de Phuket, et repartons pleins de souvenirs et de gratitude d’avoir pu partager ce petit bout de leur voyage.

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